Syrie : Rapports de puissance, bras de fers et poupées russes

Alors qu’en 2011, certains s’imaginaient déjà un changement de régime, et voyaient comme inéluctable la chute de Bachar Al-Assad, force est de constater aujourd’hui qu’en Syrie, les fruits du « printemps arabe » ont un goût bien amer. Ce qui avait commencé comme un mouvement populaire pacifique s’est mué peu à peu en un conflit interne d’intensité croissante, jusqu’à atteindre un paroxysme de violence qui a suscité le réveil tardif des grandes puissances occidentales. À l’heure où l’opinion internationale se félicite de la bonne volonté dont fait preuve BacharAl-Assad en entrant dans le cercle des pays signataires de la convention de 1993 sur l’interdiction des armes chimiques, et où la destruction de l’arsenal chimique de Damas semble être en voie de concrétisation, nous allons ici procéder à une première analyse, prenant en compte les éléments fondamentaux du conflit, afin d’en ébaucher un modeste tableau d’ensemble. L’objectif ici sera dans un premier temps de rappeler certains faits élémentaires, sans angélisme ni parti pris, afin d’amener un éclairage se voulant avant tout pédagogique sur la situation en Syrie et sur ses conséquences, régionales et à plus grande échelle.

Commençons par un rapide examen des forces en présence à l’intérieur de la Syrie. Du côté du régime, l’armée régulière, épaulée par les forces de maintien de l’ordre ainsi que par des brigades paramilitaires (parmi lesquelles figure le Hezbollah), et des unités étrangères[1] forment les soldats et les miliciens à des tactiques avancées de combat et les épaulant au feu.

Face à eux, la rébellion, moins homogène : composée d’une myriade de petits groupes combattants (plus d’un millier de factions, selon un rapport de l’agence d’information britannique IHS Jane’s[2]). Ceux-ci sont en partie structurés autour de l’Armée syrienne libre (ASL), constituées d’anciens militaires ayant fait défection pour se joindre aux forces rebelles, et du Front de libération Syrien, regroupement de factions marquées par une idéologie islamiste et nationaliste. Enfin, la rébellion compte parmi ses membres le front Al Nosra, groupe djihadiste s’étant rattaché à Al-Qaïaeda, ainsi que des instructeurs et combattants étrangers, membres de la CIA[3] pour certains d’entre eux, de groupes radicaux pour d’autres.

L’objectif paraît simple, le maintien au pouvoir pour les uns, son renversement pour les autres. Mais derrière cette équation en apparence binaire se trouve une série d’enjeux beaucoup plus complexes dont nous allons procéder ici à une très rapide observation.

Il faut souligner que la Syrie est, à la base, un pays multiconfessionnel où se mêlent chrétiens, juifs, musulmans (Sunnites en majorité, mais aussi Chiites, Alaouites etc.). Le régime en place est quant à lui l’héritier du Baasisme, mouvance laïc et panarabe ayant fait son apparition en 1947, incarné en Syrie par Hafez-al-Assad, qui arriva à la tête du pouvoir suite à un coup d’Etat en 1970 (le pays étant alors gouverné par une junte militaire elle-même parvenue au pouvoir par le même procédé en 1963). A l’heure actuelle, le Baasisme syrien a perdu une très grande partie de sa substance idéologique, délaissant peu à peu le panarabisme pour se focaliser sur l’importance du rôle de l’Etat.

Il serait toutefois inapproprié de résumer le conflit syrien à un affrontement idéologique entre partisans de la laïcité et défenseurs des religions. Difficile en effet d’affirmer que les hautes autorités de l’ASL, anciennement des généraux et officiers supérieurs de l’armée de Bachar al-Assad, soient des djihadiste forcenés, ou que tous les soldats du régime soient des laïcs convaincus.

Chaque camp regroupe ainsi plusieurs idéologies politiques et plusieurs courants religieux, dont les intérêts convergent sur certains points (le renversement de Bachar al-Assad pour les rebelles) mais divergent, voire s’opposent frontalement sur d’autres (établissement d’un califat basé sur la Charia pour le front Al Nosra, rétablissement de la démocratie pour l’ASL etc.).

map syria

“Area of fighting and territorial control in Syria’s civil war, updated for August 2013. Map by Evan Centanni, ” 23 aout 2013

Ces antagonismes génèrent au sein des mouvances rebelles un certain nombre de tensions, allant parfois jusqu’à l’opposition directe comme ce fut le cas à Azaz durant la seconde semaine de Septembre quand un groupe de l’ASL et d’Al Nosra (comprenant des éléments étrangers d’Al Qaïda en Irak) s’affrontèrent dans les rues de la ville pendant plusieurs jours, aboutissant à une victoire des djihadistes[4].

De son côté, l’Armée syrienne régulière a connu un nombre important de défections dans les premiers mois du conflit, certains de ses membres préférant rejoindre les rangs de l’ASL. Ce phénomène semble toutefois s’être estompé avec le temps. Ainsi, Bachar al-Assad peut compter sur un outil militaire discipliné, entraîné, bien équipé et résilient. Cette force armée, dont on prédisait la chute rapide au début du conflit, est désormais en mesure de vaincre les rebelles sur le champ de bataille, mais rend aussi l’hypothèse d’une intervention militaire étrangère extrêmement périlleuse. Pas de scénario type « Zero-casualty » envisageable cette fois-ci[5].

De part et d’autre, les soutiens extérieurs ne manquent pas. L’Arabie Saoudite et le Qatar appellent de leurs vœux la chute du régime en place et soutiennent activement le mouvement rebelle, qu’il s’agisse de financements, d’envoi de matériels (armes légères, antiaériennes et antichar) ou de troupes issues de mouvements radicaux. De même, les puissances occidentales, telles que les États-Unis ou la France, envoient à la rébellion du matériel de transmission, de l’armement, voire aussi des instructeurs issus de leurs propres services de renseignement. Du côté des acteurs non étatiques, Al Qaeda et ses émules ne manquent pas non plus d’envoyer un grand nombre de combattants étrangers sur le sol syrien. Ainsi, alors qu’ils devaient avoir recours au marché noir pour se procurer l’armement et le matériel nécessaire à la continuation du combat, les rebelles se sont vus dotés de voies d’approvisionnement et de financement que l’on pourrait qualifier de fiables.

Le régime de Bachar al-Assad bénéficie quant à lui du soutien actif de la Russie, qui le pourvoie en matériel militaire de toute sorte[6] (de l’armement léger aux batteries de défense antiaérienne), ainsi qu’en instructeurs, ingénieurs et techniciens afin de garantir son bon fonctionnement. La République Islamique d’Iran contribue elle aussi à cet effort de guerre en lui procurant des instructeurs militaires[7] ainsi que des centres d’entraînement à la guérilla urbaine sur son propre sol[8].

DESERT SHIELD

Un soldat syrien du Joint Force Command-North en tenue de protection NBC et armé d’un AK-47 durant l’opération Bouclier du désert.
Tech. Sgt. H. H. Deffner
14 May 1992

Un cap est franchi le 21 août dernier quand une attaque chimique cause la mort  de plusieurs centaines de civils en banlieue de Damas, alors même que des inspecteurs de l’ONU se trouvent à la capitale syrienne pour enquêter sur la présomption d’utilisation de telles armes dans le conflit. En occident, l’émotion est forte devant les images terribles des victimes. Les réactions ne se font pas attendre, les États-Unis et le Royaume-Uni se disent prêts à intervenir, la France adopte un discours belliciste et vengeur[9], alors même qu’aucune responsabilité d’un camp ou de l’autre n’est clairement affirmée et que de fortes réticences sont exprimées[10]. Le monde retient son souffle, car l’offensive militaire semble ne plus être alors qu’une question de jours.

Mais cette politique aventureuse va, comme chacun sait, faire long feu du fait de l’opposition du parlement Britannique à une telle expédition, du volte-face de François Hollande suite à la décision de Barack Obama de soumettre l’intervention à un vote du Congrès, et enfin, de l’habileté diplomatique de la Russie, qui rappelle fort subtilement l’existence des Nations-Unies, qui semblait être passée au second plan, et offre une porte de sortie relativement honorable à une situation de plus en plus intenable politiquement . Rappelons l’intensité de l’opposition des peuples européens et américains à une intervention militaire, pour diverses raisons (le rejet d’un énième leadership militaire américain, la peur d’un enlisement similaire à celui qui s’était produit en Irak, ou même le refus de venir en aide de manière indirecte à Al Qaïda et aux mouvements qui lui sont associés).

Parallèlement, la Syrie annonce sa volonté d’adhérer à  la convention de 1993 sur l’interdiction des armes chimiques, ce qu’accepte l’ONU le 14 septembre 2013. La résolution du conseil de Sécurité adoptée le 27 septembre 2013[11] met en œuvre une mission d’inspection et de démantèlement de l’arsenal chimique du pouvoir Syrien, estimé actuellement à plus de 1000 tonnes[12], disséminées sur une grande partie du territoire. Quant aux armes chimiques détenues par les rebelles, qui semblent bel et bien exister[13], aucune mention n’en est faite nulle part.

Ce bref examen des rapports de forces en Syrie nous amène à nous poser plusieurs questions. Que ressortira-t-il de la conférence de Genève 2 en novembre prochain, supposée définir une solution pour sortir de la crise ? Le contrôle (très relatif) des armes chimiques suffira-t-il à endiguer les affrontements entre les deux camps ? Qu’adviendra-t-il en cas de victoire finale de Bachar-al-Assad ? Des rebelles ? Une zone d’instabilité majeure est-elle en train de se mettre en place au moyen-orient ? Toutes ces interrogations pourraient faire l’objet d’un développement à part entière tant leur complexité est grande, et leurs implications multiples.

À court terme, la présence d’inspecteurs des Nations-Unies sur les lieux devrait donner un répit aux forces rebelles situées dans les mêmes secteurs géographiques que ceux où se déroulera leur mission, mais cela ne devrait pas empêcher les affrontements de se poursuivre dans le reste du pays.

Quant à la conférence de Genève II, Bachar Al-Assad a d’ores et déjà annoncé qu’il ne négocierait pas tant que ses adversaires n’auraient pas renoncé à la lutte armée, tandis ceux-ci s’insurgent du fait que le sort du dirigeant Syrien ne soit pas dans la liste des sujets discutés.

Une chose demeure certaine, la réalité de la guerre, de son coût en vies humaines, civiles pour un grand nombre d’entre elles, et de sa brutalité qui creuse, chaque jour un peu plus, la tombe d’une éventuelle réconciliation.

Charles Brozille


[1]  Aabass Ridda, Kassem Zein, Hassan N., The foreign jihadists fighting for Assad’s regime, France 24 Observers, 26 Avril 2013

[2]  Ben Farmer, Nearly half rebel fighters are jihadists or hardline Islamists, says IHS Jane’s report, The Telegraph, 15 septembre 2013.

[3]  Karen DeYoung, Congressional panels approve arms aid to Syrian opposition, The Washington Post, 23 Juillet 2013

[4]   France 24, Al-Qaïda déloge des rebelles syriens à la frontière Turque, 19 septembre 2013

[5]  Doctrine adoptée par le Pentagone lors des opérations « Desert Storm », puis « Iraqi Freedom », selon laquelle la supériorité technologique d’une armée permet de l’emporter sur son adversaire sans avoir à subir de pertes.

[6]  Claude Angeli, La Syrie noyée sous des tonnes d’armes, Le Canard enchaîné, 27 juin 2012

[7]  Waleed Abu al-Khair, Video footage signals Iran military presence in Syria, Central Asia Online, 30 septembre 2013

[8]  Farnaz Fassihi, Jay Solomon, Sam Dagher, Iran dial up presence in Syria, Wall Street Journal, 16 septembre 2013

Erika Solomon, Insight: Syrian government guerrilla fighters being sent to Iran for training, Reuters, 4 Avril 2013

[10]       Vladimir V. Putin, A Plea for Caution From Russia, What Putin Has to Say to Americans About Syria, New York Times, 11 Septembre 2013.

[11]       Résolution 2118 (2013)  Adoptée par le Conseil de sécurité à sa 7038e séance, le 27 septembre 2013  (http://daccess-dds-ny.un.org/doc/UNDOC/GEN/N13/489/24/PDF/N1348924.pdf?OpenElement )

[12]       Jane’s Intelligence Review, Deadly stockpile – Syria’s chemical weapons capabilities, Septembre 2013

[13]       Selon Carla del Ponte, membre de la commission d’enquête de l’ONU sur la Syrie, anciennement procureure du Tribunal pénal international pour l’Ex-yougoslavie.

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