Point de vue : En quoi la Syrie signe t-elle l’échec de la Responsabilité de Protéger ?

Au mois de mars 2014, cela fera trois ans que la Syrie n’aura pas connu la paix. Ce qui avait commencé comme la répression de manifestations en faveur de la démocratie s’est peu à peu transformé en une guerre civile brutale dont les implications ethniques et confessionnelles suffisent à la rendre momentanément politiquement et militairement insoluble pour les parties en présence.

Mais, par-delà les atrocités et les drames qui se déroulent au quotidien sur place et parfois en mondovision, le cas de la Syrie pose un réel problème pour la communauté internationale en général et les pays occidentaux en particulier. De fait, malgré ses condamnations, exhortations et sanctions, la communauté internationale s’est révélée incapable de mettre fin aux violences et de trouver une solution politique au conflit. Or l’une des raisons d’être de cette communauté, dans l’esprit du système de sécurité collective conçu en 1945, est d’empêcher les conflits armés entre Etats, par le biais de la médiation de l’Organisation des Nations Unies. Cette mission a été étendue à la protection des populations par l’initiative sur la Responsabilité de Protéger (RdeP), lancée en 2005, par l’Onu.

Aux termes de cette nouvelle norme de droit international, un État souverain a la responsabilité de protéger sa population contre le génocide, les crimes de guerre, les crimes contre l’humanité et le nettoyage ethnique. S’il arrive qu’un État soit incapable d’assurer cette protection, la communauté internationale a le droit et le devoir d’intervenir, par des sanctions économiques ou en dernier recours par l’usage de la force[1]. En toute logique, la crise en Syrie relève pleinement des cas pour lesquels cette responsabilité a été conçue. Les populations et les combattants des deux bords sont en effet victimes de crimes de guerre répétés, voire parfois de crimes contre l’humanité. L’absence de solution à la crise est donc le signe le plus clair qu’en matière de Responsabilité de Protéger, le bât blesse quelque part.

Si, pour beaucoup en Occident, le fondement intellectuel et culturel de cette nouvelle responsabilité est une évidence indiscutable, il n’en demeure pas moins qu’ailleurs dans le monde, la RdeP n’est pas perçue comme une ardente obligation. Il arrive même qu’elle soit ressentie comme un gadget culturel occidental destiné à dissimuler des menées stratégiques aux relents impérialistes. En faisant la part des choses, on ne peut nier que ces critiques ne sont pas tout à fait infondées. Quoiqu’une majorité de tenants de la RdeP soient sincèrement désireux de lutter contre les souffrances humaines il est clair que quelques-uns des soutiens de cette responsabilité le sont plus par opportunisme géopolitique que par réel humanisme.

En outre, cela ne résout pas la question du fossé existant entre les valeurs occidentales, qui sous-tendent cette responsabilité, et qui se veulent universelles, et les systèmes de valeurs auxquels d’autres régions du monde adhèrent. Il ne s’agit pas de sombrer dans du relativisme culturel, en prétendant que tout se vaut dans le monde et que fondamentalement, Bachar el-Assad serait aussi humain que Barack Obama. Il s’agit de souligner que les valeurs de l’Occident sont encore et surtout des valeurs occidentales et qu’elles ne sont universelles que d’une manière kantienne.

Emmanuel Kant explique que le jugement esthétique est tout à la fois particulier et universel, ce qui normalement serait philosophiquement contradictoire[2]. La particularité du jugement est lié au fait qu’il est toujours le produit de l’esprit d’une personne individuelle. L’universalité tient à la structure de production d’un jugement esthétique. Il est le produit d’un aller et retour permanent du stimulus produit par l’œuvre d’art entre l’entendement et l’imagination. Or l’entendement et l’imagination sont des structures transcendantales de l’esprit, dont tous les hommes sont dotés. Partant, si un jugement esthétique précis est toujours émis par un homme particulier, ce jugement est susceptible d’être émis par tout autre homme vivant sur terre.

A l’instar de ce jugement esthétique, les valeurs occidentales sont elles aussi universelles et particulières. Universelles parce qu’elles sont susceptibles d’être partagées par chacun des hommes vivant sur la terre. Particulières, car leur adoption est toujours le fruit d’une activité individuelle de la conscience, telle que déterminée par un contexte socio-culturel particulier. Pour paraphraser Simone de Beauvoir, on ne nait pas démocrate, on le devient. Par ailleurs, les droits de l’homme et la démocratie n’ont pas un sens uniforme qui s’impose à tous. Rien qu’entre pays occidentaux, les variations sont parfois grandes. Comment alors espérer que dans le monde actuel, avec son incroyable diversité, une véritable majorité de pays puisse s’accorder sur quelque chose d’aussi complexe en termes de valeurs que la responsabilité de protéger et ses conséquences politiques.

 Tout ceci n’enlève rien au caractère tragique du drame syrien. Cependant il est à souhaiter que ce drame agisse comme un révélateur pour la communauté internationale de ce qu’elle peut et ne peut pas faire. En l’occurrence, la communauté internationale est aujourd’hui incapable de faire cesser des massacres causés par une guerre civile dans un pays dont l’appareil étatique demeure en grande partie intact et soutenu par des membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies. Prétendre le contraire serait persister à donner de faux espoirs aux populations victimes et à tous ceux que leur sort révolte. En revanche, la communauté internationale peut œuvrer pour contenir le conflit, empêcher qu’il ne se transforme en embrasement régional, et mettre en place un cadre impartial dans lequel les belligérants pourront venir régler leurs différends par la négociation, une fois qu’ils seront épuisés de s’entr’égorger.

Cette révélation une fois acceptée, il serait opportun que la communauté internationale, plutôt que de considérer qu’il faut faire plus encore pour les droits de l’homme et la protection revienne à des objectifs politiques plus mesurés, empreints de pragmatisme et de réalisme. Le déroulement et les résultats de la rencontre de Durban en 2009[3], dans le cadre des Conférences mondiales contre le racisme organisées par l’UNESCO, reste aujourd’hui encore le signe le plus éclatant qu’en termes de valeurs l’Occident ne peut toujours imposer ses vues en ignorant celles d’autrui. Or la Responsabilité de Protéger est une imposition de vues et le demeurera pour  décennies à venir. Une telle initiative ne pourra réellement fonctionner que dans le cadre d’un monde où tous les gouvernements, toutes les sociétés seraient en accord sur les responsabilités que les États ont à l’égard de leurs populations. Par ailleurs, le respect accordé par tous à la RdeP serait équivalent au respect accordé par chacun à la loi dans le cadre des Etats-Nations aujourd’hui.

Dans le monde occidental contemporain, des crimes comme le viol ou le meurtre font de la part de tous un consensus sur le fait que ce sont effectivement des crimes et que la société a le droit de punir ceux d’entre ses membres qui commettraient ces crimes. De ce fait, le meurtre ou le viol, dans les Etats de droit, ne sont plus que des accidents, des coups de folie, voire très rarement des actes prémédités. Ceux qui s’en rendent coupables sont punis avec la plus grande sévérité. La même logique sous-tend la RdeP, à ce détail près que tous les États du monde ne partagent pas un consensus réel sur la sévérité des actes que la RdeP vise à limiter. De ce fait, il n’est pas encore possible de rendre cette responsabilité réellement opérationnelle, comme en témoignent toutes les difficultés que la communauté internationale rencontre avec la justice pénale internationale et la répression des crimes contre l’humanité.

Dans un premier temps chaque société humaine doit accomplir, au niveau de son État, le long chemin de la démocratie et de l’état de droit, nonobstant quelques modalités particulières intrinsèques à chaque culture. Ce n’est seulement qu’après, que les crimes de guerre, crimes contre l’humanité, nettoyages ethniques et génocides deviendront réellement des choses rares dans la vie internationale. Quand ces conditions seront remplies, une majorité d’États pourra réellement mettre en œuvre au niveau international, une véritable Responsabilité de Protéger, et il deviendra possible de contraindre les États manquants à leurs responsabilités à changer leur manière d’agir. Enfin, il est possible de remarquer qu’à ce stade du développement culturel de l’humanité, le consensus général des valeurs fera qu’il sera somme toute assez indifférent que la Responsabilité de Protéger soit mise en œuvre dans le cadre d’une organisation internationale ou par la coopération discrétionnaire de pays volontaires.

Raphaël McFeat

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