La Somalie, nouvelle zone d’expansion du Jihad global

Les Shebabs, membres du groupe islamiste somalien Al-Shabaab, bénéficient depuis quelques années d’une notoriété croissante auprès de ceux qui s’intéressent à la corne de l’Afrique. L’attentat du Westgate Mall à Nairobi (Kenya), en septembre 2013, constitue leur plus récent et leur plus spectaculaire forfait. Cette gigantesque prise d’otage, virant rapidement au bain de sang, s’est soldée par une soixantaine de morts civils, et un profond traumatisme chez la population kenyane.

Al-Shabaab a immédiatement revendiqué cet acte de terrorisme, le justifiant comme une réponse à l’opération « Linda Nchi » menée par l’armée Kenyane dans la partie sud du territoire Somalien entre octobre 2011 et mars 2012. Cette opération avait pour but de frapper le plus durement possible les shebabs, accusés de procéder à des enlèvements sur le territoire Kenyan, et d’affaiblir leur influence.

Mais si médiatique qu’il ait été, l’attentat du Westgate Mall n’est pas le premier, il  fait suite à une longue série d’actes similaires, bien que d’ampleur moindre, non seulement au Kenya mais aussi dans les Etats voisins (tel que l’Ouganda), ainsi qu’en Somalie.

Avant toute analyse plus poussée, il nous faut revenir sur l’histoire et les origines d’Al-Shabaab. Un rapide examen de sa genèse permettra d’observer comment un groupe formé initialement autour de questions liées à la lutte pour la préservation de l’intégrité nationale en est arrivé à devenir une menace pour la sécurité intérieure des Etats jouxtant la Somalie.

« Au nom d’Allah le miséricordieux »

La naissance d’Al-Shabaab ne peut être datée avec précision[1]. On sait toutefois que celle-ci aurait eu lieu pendant l’occupation d’une partie du Sud de la Somalie par l’armée Ethiopienne entre décembre 2006 et janvier 2009. Ses premiers membres et fondateurs faisaient tous partie auparavant de l’Union de tribunaux islamiques (UTI), une organisation regroupant diverses mouvances allant de groupes modérés dont est issu par exemple Sharif Sheikh Ahmed, le prédécesseur de l’actuel président de la République Somalienne, à des factions plus radicales, dont ont découlé par la suite des groupes tels qu’Hizbul Islam et Al-Shabaab.

Initialement, le groupe est fondé pour lutter contre l’occupation étrangère, phénomène récurrent et très mal vécu par l’ensemble de la population, mais aussi pour assurer la mise sur pieds d’un Etat régie par les principes d’un islam radical (la Charia). Il prend très rapidement ses distances avec l’UTI, et lui manifeste une hostilité croissante, l’accusant de négocier avec les puissances occidentales considérées comme des envahisseurs et des ennemis de l’Islam.

au nom d'allah

Au 1er Janvier de l’année 2007, l’UTI subit une défaite écrasante face aux troupes éthiopiennes et se désagrège. Al-Shabaab s’en alors trouve renforcée dans son combat contre les occupants étrangers.

Mais à l’image d’Al Qaida (dont il se revendique officiellement le 1er février 2010), Al-Shabaab n’est pas un groupe homogène mais fractionné en de multiples groupuscules, eux-mêmes dispersés dans sa zone d’influence (à savoir le sud du pays). Ce fonctionnement en cellules est à mettre en parallèle avec l’importance du système clanique traditionnel en Somalie, interdit sous le régime autoritaire de Mohammed Siad Barre entre 1976 et 1991, et qui revint en force à la chute de celui-ci. Dans les régions contrôlées par Al-Shabaab et ses vassaux, la vie des habitants est régie par la Charia, appliquée de manière stricte et sévère (lapidations, amputations, voire exécutions sont des sanctions fréquemment appliquées). Paradoxalement, une telle sévérité a permis de retrouver une forme d’ordre après des années de guerre civile incessante.

Au sein du groupe pris dans son ensemble, on trouve plusieurs conceptions de ce que doit être la lutte contre l’adversaire désigné. On doit ainsi distinguer « Jihad local » de « Jihad global ».

Le « Jihad local », prôné par exemple par Hizbul Islam et l’UTI auparavant désigne la lutte contre une oppression ou une occupation étrangère. Aspirant, comme évoqué plus haut, à l’établissement d’un État islamique, ses partisans vont œuvrer dans un cadre strictement national. Les interventions étrangères à répétition –ONU, Éthiopie, Union Africaine, actions anti-piraterie– alimentent d’ailleurs beaucoup les revendications de ces groupes.

Le « Jihad global » vise quant à lui à contrer l’expansion de l’occident au niveau mondial, avec comme objectif de former à l’échelle du monde un grand califat sans frontières. Cette vision est défendue par les branches les plus radicales d’Al-Shabaab, avec les conséquences que cela implique en termes d’instabilité régionale. C’est dans cette optique que s’est effectuée l’allégeance à Al Qaida en 2010.

Les Shebabs n’ont cependant pas émergé de nulle part. Leur apparition doit s’analyser à la lumière du contexte politique Somalien. Il faut donc procéder à un rapide examen de l’histoire récente du pays car regarder dans le passé est souvent un excellent moyen de voir dans le futur[2].

La Somalie, terre de tous les dangers.

La Somalie, après avoir accédé à l’indépendance en 1960 est gouvernée de 1969 à 1991 par le régime autoritaire de Mohamed Siad Barre, précédemment mentionné. Arrivé au pouvoir suite à un coup d’état, il met en place un « socialisme scientifique », basé sur des théories soviétiques et reposant principalement sur le rejet de l’occident et du colonialisme. Son règne est marqué par le collectivisme, la renonciation, parfois forcée du peuple à un certain nombre de ses traditions ancestrales (nomadisme, système clanique…), ainsi que par une guerre contre l’Ethiopie (la « Guerre de l’Ogaden »[3], du nom de la région concernée. Près de 8000 hommes y laisseront la vie côté Somalien.

A sa chute, en 1991, le pays s’enfonce dans le chaos, en proie à une guerre civile qui perdure encore de nos jours. Différents seigneurs de guerre se disputent le territoire et le pouvoir, le gouvernement est impuissant à empêcher leurs hommes de s’affronter sans pitié, la sécurité n’est plus qu’un lointain souvenir, et la population sombre dans le dénuement le plus total. Rapidement, la société internationale s’émeut d’une telle situation et se mobilise à divers échelons.

Vont s’ensuivre toute une série d’interventions étrangères, les unes humanitaires, les autres militaires et de manière très souvent concomitante, les secondes contribuant (théoriquement) à assurer la sécurité des premières. Très rapidement, la Somalie montre en quoi elle est un territoire dangereux, et dont les spécificités ne doivent pas être prises à la légère. L’ONUSOM, force de maintien de la paix, peinant à assurer sa mission, les Nations-Unies lancent l’opération « Restore Hope », (Placée) sous la tutelle de l’armée américaine, (celle-ci se fixe pour objectif d’« employer tous les moyens nécessaires pour instaurer aussitôt que possible des conditions de sécurité pour les opérations de secours humanitaire en Somalie »[4]).  2400 Soldats français y participent dans le cadre de l’opération « Oryx ».

La première partie de l’opération se passe relativement bien, mais rapidement, la situation se dégrade. Les combats se font de plus en plus violents, atteignant leur paroxysme lors de la bataille de Mogadiscio (aussi appelée « Battle of the Black Sea », ou bien « Black Hawk Down ») le 3 et 4 octobre 1993.La confiance absolue en la toute-puissance technologique héritée de la première guerre du Golfe est remise en cause après un engagement aussi bref qu’intense, mais dont le résultat final est plus proche du Vietnam que du Koweït.

La situation sur place ne cesse ensuite de se dégrader, et l’ONUSOM, forcée de constater son impuissance, se retire définitivement en mars 1995. Au total, 160 soldats des Nations-Unies auront trouvé la mort lors de l’opération. Cette succession d’interventions aura contribué à perpétuer l’hostilité instinctive des somaliens envers les occidentaux, perçus comme des colons aux vues conquérantes et des infidèles.

 Cette perception de l’étranger comme envahisseur se trouve renforcée par l’intervention éthiopienne menée de 2006 à 2008 pour lutter contre l’Union des Tribunaux Islamiques (et soutenue par les Etats-Unis, dans une logique dogmatique de lutte contre les islamistes) et l’intervention kenyane, mentionnée en introduction, s’effectuant depuis 2011[5] (elle aussi soutenue par les Etats-Unis et la France), ainsi que les opérations anti-piraterie menées par un grand nombre d’Etats dans les eaux territoriales somaliennes.

Les deux visions du Jihad s’en trouvent par là-même renforcées [6]: le Jihad local peut en effet se poursuivre sur le sol somalien tant que des soldats étrangers s’y trouveront, ou à défaut, des troupes gouvernementales (Al-Shabaab considère le pouvoir officiel somalien comme fantoche et à la solde de l’Occident, et lui refuse toute légitimité). Le Jihad global trouve quant à lui matière à s’étendre, les pays voisins faisant des cibles de choix pour les combattants Shebabs, pouvant servir à la fois à faire la démonstration de leur audace, de leur savoir-faire et de leur détermination et permettant de lancer un terrible avertissement à l’Occident, qu’ils considèrent comme l’ennemi à abattre.

La tête de l’Hydre

Le serment de fidélité fait par d’Al-Shabaab à Al Qaïda doit être à la fois relativisé et pris en comptepris en compte, sans toutefois que son importance soit surestimée. Avant tout, il permet à Al-Shabaab de surfer sur la vague de médiatisation du groupe terroriste le plus célèbre de la planète, lui assurant une visibilité certaine au niveau international. Cela est de plus un excellent moyen d’attirer dans ses rangs des combattants étrangers, telle Samantha Lewthwaite, citoyenne britannique ayant rejoint les rangs des islamistes, et dont l’implication dans les attentats du Westgate Mall fait débat.

tete de l'hydre

On peut en tous cas supposer l’établissement de relations avec d’autres cellules terroristes aux idéaux similaires. En effet il est intéressant de remarquer les similitudes entre les attentats de Nairobi en septembre dernier et, de manière non-exhaustive, ceux d’In Amenas en Algérie au mois de janvier 2013, du Taj Mahal Hôtel à Bombay en novembre 2008, et même de l’école de Beslan en Russie, en septembre 2004. Vraisemblablement, les pratiques s’échangent et se perfectionnent au fil du temps, quel que soit l’endroit du globe où elles sont exercées.

Ce type d’opération suicide de grande envergure peut virtuellement être mené n’importe où dans le monde, les « Moudjahidines » étrangers n’étant pas recrutés pour combattre les adversaires d’Al-Shabaab sur le sol somalien, mais bien pour se fondre dans la masse des populations occidentales. Le danger qu’ils représentent est donc pris très au sérieux par les services de renseignements[7], notamment français, car ils représentent une menace directe et immédiate. Ces mêmes services estiment par ailleurs que d’autres attaques du même type de celle du Westgate Mall, mais de plus petite ampleur, sont à craindre au Kenya, en Ouganda, en Ethiopie et au Burundi ces prochains mois[8].

 Guerre de l’ombre ou guerre ouverte ?

Se pose alors la question de la lutte à mener contre ce type d’organisation, et les méthodes qu’elles emploient. L’exemple de terroristes disposant d’une base arrière étatique à l’appareil politique inexistant n’est pas sans rappeler l’exemple de l’Afghanistan. Or la solution d’une intervention militaire massive n’est pas d’actualité en Somalie, dans la mesure où les Etats africains ayant des troupes sur place opèrent plutôt dans une logique de coopération avec le gouvernement de la République somalienne.

Attaquer Al-Shabaab de l’intérieur paraît difficile, car le groupe est tellement fanatisé qu’il en est devenu quasi impossible à infiltrer par des éléments extérieurs.

Attaquer de l’extérieur s’avère tout aussi périlleux. Mis à part les frappes ciblées opérées par des drones, lesquelles contribuent à accroitre un anti-américanisme déjà bien ancré dans les mœurs locales, la conduite d’opérations spéciales menées par les unités d’interventions des services de renseignement (afin de libérer des otages ou de capturer des dirigeants terroristes) s’avèrent extrêmement dangereuses. Qu’il s’agisse du service action de la DGSE[9] ou des Navy Seals[10], personne n’est à son avantage sur les terres des Shebabs.

Récemment, Ban-Ki-Moon, le secrétaire général des Nations-Unies, a appelé de ses vœux le renforcement par plusieurs milliers de soldats de l’AMISOM[11] (Mission de l’Union Africaine en Somalie, en place depuis 2007). Or, une telle augmentation des effectifs n’est pas sans poser des problèmes structurels[12], car si l’étendue des missions de maintien de la paix exercées par l’Union Africaine tend à s’accroître, ses moyens demeurent encore très limités.

Quelle sera la réaction de Shebabs, et plus largement des Somaliens, à l’augmentation des troupes de l’UA sur leur sol ? Si l’histoire ne se répète pas, parfois elle bégaie. On ne peut pas attendre que les troupes de maintien de la paix, si noble que soit leur mission, du moins sur le papier, soient accueillies à bras ouverts dans un pays où la guerre, quelle que soit sa forme, fait partie du quotidien depuis maintenant 12 ans. En outre, si les Shebabs se trouvent affaiblis sur leur territoire, ils ne manqueront pas de renouveler leurs opérations suicides dans les Etats qui en sont responsables, entretenant la spirale de violence de laquelle la région semble prisonnière.

Charles Brozille


[1]  Adeline Dechaume, LA PROLIFÉRATION DES GROUPES ISLAMISTES EN SOMALIE : OBSTACLE À LA STABILISATION RÉGIONALE, Centre de Doctrine et d’emploi des forces, division recherche et retour d’exprience, les Cahiers du RETEX, Octobre 2013

[2]  Winston Churchill « The farther backward you can look, the farther forward you are likely to see. »

[4]  Résolution n°794 du Conseil de sécurité des Nations-Unies, 3 Décembre 1992 http://www.securitycouncilreport.org/atf/cf/%7B65BFCF9B-6D27-4E9C-8CD3-CF6E4FF96FF9%7D/Chap%20VII%20SRES%20794.pdf )

[5]  Stratfor Global Intelligence, « Kenya’s Offensive Against al Shabaab in Somalia », October 18, 2011 |

[6]  Stratfor Global Intelligence, « Somalia’s al Shabaab Uniting To Face Kenyan Offensive », November 9, 2011

[7]  Jean-Dominique Merchet, « Contre-terrorisme : les leçons de la prise d’otages de Nairobi », L’Opinion, 1er Octobre 2013

[8]  IHS Jane’s intelligence weekly, « Kenya and Uganda at higher risk of Al-Shabaab urban attacks on westerners than Ethiopia or Burundi », 24 october 2013

[10]   Adrien Jaulmes, « Sur les côtes somaliennes, le raid des Navy seals a frôlé le fisco », Le Figaro, 10 octobre 2013

[11] Colum Lynch, « Thousands of additional troops urged for force in Somalia », Washington Post, 16 october 2013

[12] Jeremy Binnie, « Africa peacekeeping missions struggle to find troops », London – IHS Jane’s Defence Weekly

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2 réponses à La Somalie, nouvelle zone d’expansion du Jihad global

  1. Majora dit :

    Excellent article très documenté. Bonne continuation.

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