Soixante-huit ans après la fin des combats dans le Pacifique, le Japon est sans frontières définitives

Lors du dernier weekend du mois d’octobre, les observateurs des relations sino-nipponnes ont pu être les témoins de la ferme réaffirmation du refus japonais de tout coup de force aux îles Senkaku, (尖閣諸島). Le Premier Ministre, Shinzô Abe, d’abord dans une interview parue dans le Wall Street Journal[1], le samedi 26 octobre, puis le lendemain, dimanche 27 octobre, lors de la revue annuelle des Forces d’Auto-Défense (FAD)[2] a exprimé de manière vigoureuse l’opposition du Japon au changement du statut quo par la force et l’intention du gouvernement nippon de ne pas accepter un tel changement. Ces déclarations viennent après la révélation des plans étudiés par Tôkyô dans le but d’abattre d’éventuels drones chinois qui viendraient à survoler l’archipel des Senkaku, ce qui serait du point de vue japonais, une violation de l’espace aérien nippon. En réponse, le gouvernement de la République Populaire de Chine a indiqué que toute attaque contre un véhicule aérien serait considérée comme un « acte de guerre »[3]. Si ces nouvelles d’Asie peuvent laisser craindre qu’à terme des hostilités ne se déclenchent entre Pékin et Tôkyô, il n’en demeure pas moins qu’elles sont également un rappel de la nature inachevée des frontières japonaises, près de soixante-dix ans après la fin des combats de la Seconde Guerre Mondiale. De fait, le conflit sino-nippon relatif aux Senkaku n’est qu’un parmi d’autres conflits territoriaux, héritages des règlements de la guerre dans le Pacifique, qui continuent d’empoisonner les relations entre le Japon et ses voisins immédiats. Or trop souvent, lorsque l’on critique le désir japonais d’avoir une plus grande liberté militaire, on néglige la nature inachevée des frontières du pays et l’importance vitale que revêt pour son indépendance et pour la paix en Asie, la capacité de l’archipel nippon à dissuader ses voisins d’aller trop loin.

Pour autant, avant de livrer une analyse plus approfondie de ce que pourrait être une politique étrangère japonaise ferme mais équilibrée sur cette question, il convient d’examiner la situation sur le terrain. Qu’en est-il, du Nord au Sud, de ces disputes frontalières qui affectent la politique étrangère du Japon ?

Au large de l’île septentrionale de Hokkaidô, les quatre îles les plus méridionales de l’archipel des Kouriles sont, du point de vue du gouvernement de Tôkyô, les « Territoires du Nord », (北方領土). Ceux-ci sont sous le contrôle de la Russie depuis 1945 et la fin de la guerre dans le Pacifique. Lors des pourparlers de paix entre l’Union Soviétique et le Japon en 1956, les négociations sur la question de ces îles avait abouti à ce que l’Union Soviétique accepte de rendre la moitié des îles, après la conclusion d’un traité de paix entre les deux États. Néanmoins, il n’y a toujours pas de traité de paix entre le Japon et désormais la Russie, ce qui fait que la totalité des Kouriles demeure sous administration russe, et réduit le gouvernement japonais à protester avec régularité contre « l’occupation » russe. La visite du Président Dimitri Medvedev sur l’une des quatre îles, le 1er novembre 2010 avait même conduit Tôkyô à rappeler immédiatement son ambassadeur auprès de la Fédération de Russie. Cependant, les retours au pouvoir respectifs de Vladimir Poutine et Shinzô Abe ont permis de nouveaux espoirs de règlement pacifique de cette question. Ainsi, lors de la visite du Premier Ministre nippon à Moscou en avril 2013, des discussions entre les deux hommes a permis de relancer des discussions à ce sujet, sans pour autant qu’un règlement soit proche. Il convient de remarquer qu’un accord sur la question de ces îles serait déterminant pour la conclusion d’un véritable traité de paix entre les deux pays.

Une issue aussi pacifique n’est en revanche pas encore à l’ordre du jour dans la dispute territoriale qui oppose le Japon à la République de Corée. Les deux pays sont en désaccord sur le statut des Rochers du Liancourt, situés en mer du Japon. Ces deux îlots sont aujourd’hui contrôlés par la Corée, qui les connait sous le nom de « Dokdo ». Les sources coréennes présentent ces îlots comme faisant partie du territoire coréen depuis le Royaume de Silla, en 512. Cet état de fait est confirmé par diverses publications géographiques coréennes des siècles suivants. Le Japon, au contraire, déclare que les îles mentionnées par les archives coréennes ne sont pas les Rochers du Liancourt. Pour Tôkyô, ces îlots cessent d’être terra nullius en 1905, quand l’armée japonaise en prend le contrôle, en prélude à son invasion de la péninsule coréenne. Ces rochers sont alors baptisés Takeshima (竹島), ou île des bambous. La revendication japonaise contemporaine se fonde sur le traité de San Francisco, qui en 1951, avait fait la liste des territoires coréens auxquels le Japon s’engageait solennellement à renoncer. Takeshima n’étant pas cité dans le traité, le Japon considère qu’il n’y a pas renoncé et a proposé à trois reprises à la République de Corée de résoudre la question des Rochers du Liancourt devant la Cour Internationale de Justice. Pour la Corée, la possession de Dokdo est une question d’honneur et d’indépendance nationale. Le gouvernement de Séoul a donc rejeté les demandes japonaises successives de recourir à un arbitrage international. Le 10 août 2012, le président coréen Lee Myun-Bak s’est même rendu sur les Rochers du Liancourt, déclenchant une violente crise diplomatique avec le Japon. Plus d’un an après cette crise, les relations nippo-coréennes connaissent une nouvelle période de calme, sans que la question des îlots ne soit résolue.

Le troisième contentieux territorial majeur auquel la politique extérieure japonaise est confrontée est celui des îles Senkaku, déjà mentionnées au début de cet article. Ses traits historiques généraux sont similaires à ceux des Rochers du Liancourt. L’archipel des Senkaku apparait dans des atlas chinois datant du 15e siècle. En 1871, le Japon annexe formellement Okinawa et le Royaume de Ryû-Kyû. A partir de 1884, la préfecture d’Okinawa mène une série d’expéditions qui la conduisent, dix ans plus tard à conclure que l’archipel n’est contrôlé par personne. Au mois de janvier 1895, les Senkaku sont donc formellement annexées par le Japon, et sont demeurées sous son contrôle constant, à l’exception de la période 1945-1972, où l’archipel était sous occupation militaire américaine. C’est à la toute fin de cette occupation que la République de Chine et la République Populaire de Chine ont toutes deux émises leurs premières revendications sur le territoire. Il est possible de remarquer que ces revendications ne sont apparues qu’à la suite de la publication en 1968, de recherches conduites par les Nations Unies, révélant l’existence de champs gaziers et pétrolifères dans la région.

Senkaku_Diaoyu_Tiaoyu_Islands

Le conflit latent entre le Japon et la République populaire a acquis un caractère aigu il y a un an. De fait, en septembre 2012, le gouvernement japonais a nationalisé les trois principales îles de l’archipel en les rachetant à leur propriétaire privé. Cette nationalisation a déclenché les plus vives protestations de la part du gouvernement chinois, et au cours de l’année écoulée, les garde-côtes chinois, ainsi que des appareils de l’Armée Populaire de Libération sont entrés à plusieurs reprises chaque mois dans l’espace maritime et aérien des Senkaku. A chaque fois, le Japon a répliqué par l’envoi de ses propres forces, ce qui accroit petit à petit le risque de dérapage. C’est donc en réaction à cette situation, que Shinzô Abe s’est exprimé très fortement à la fin du mois d’octobre.

En Occident, rares sont ceux qui ont conscience de cet état de fait. Pour citer Régis Debray,

« Une idée bête enchante l’Occident : l’humanité, qui va mal, ira mieux sans frontières »[4]. Pour autant, cet état de fait exerce une influence concrète sur les relations interétatiques en Asie Orientale. Quand bien même les tensions causées par ces trois conflits territoriaux n’ont pas encore abouti en une guerre ouverte, elles restent toujours latentes dans le fond de l’air et sont un élément qui empêche une réelle sérénité régionale en Asie orientale. En effet, il est impossible pour le gouvernement japonais de céder à la Chine, alors même que celle-ci semble s’être embarquée dans une politique de confrontation régionale, dirigée contre les différents pays avec lesquels elle a des contentieux territoriaux. Outre la profonde crise domestique que cela ne manquerait pas d’occasionner au Japon même, ce serait, au niveau régional, un mauvais signal donné à la Chine. Il ne s’agit pas de douter de l’honnêteté des revendications de la République Populaire, mais plutôt d’affirmer qu’elles ne peuvent trouver de réelle solution que de manière pacifique. A l’instar du Japon dans le cas des Rochers du Liancourt, la Chine devrait proposer une action devant la Cour Internationale de Justice pour résoudre l’affaire des Senkaku.

Relativement aux Rochers du Liancourt, justement, il est possible de douter qu’ils redeviennent japonais à court ou moyen-terme. Une présence diplomatique et militaire japonaise renforcée en Asie devrait avoir pour but de pousser la République de Corée à accepter un arbitrage international. Pour autant, avant que celui-ci n’ait lieu, les deux pays devraient s’engager solennellement à en respecter le verdict, quel qu’il soit. Sans cela, toute l’affaire serait sans objet. En outre, il importe de souligner que souligner que la mise en œuvre d’un tel recours, et l’acceptation de l’arbitrage subséquent ne pourra se faire que par des gouvernements capables de contrôler les réactions nationalistes extrêmes qui ne manqueront pas de se manifester dans les deux pays. Une telle remarque est également valable pour les Senkaku et les Territoires du Nord. Relativement à ces derniers, on peut considérer qu’il serait très avantageux pour la Russie et le Japon de trouver un accord diplomatique rapide et complet. L’un comme l’autre ont plus à perdre qu’à gagner d’une confrontation prolongée, dans un monde où la Chine monte chaque jour en puissance. Aussi, l’élimination des tensions entre Moscou et Tôkyô favoriserait le cas échéant un rapprochement dicté par l’évolution démographique de la région. Qui plus est, on peut penser que la Russie est à l’instar des États-Unis, une puissance qui bénéficierait d’une plus grande capacité militaire japonaise, justement dans le cas d’une conflagration régionale.

 Location-of-Liancourt-rocks-en

La persistance de ces différends territoriaux est un rappel du fait que dans le monde contemporain, les frontières ont encore une importance majeure pour de nombreux pays et populations. Dans le cas particulier du Japon, ce devrait être une incitation pour la communauté internationale à s’impliquer davantage dans le règlement final de la guerre du Pacifique. En effet, aussi longtemps que demeureront en suspens ces désaccords territoriaux, les différents peuples de la région auront des raisons de se disputer et de ranimer les souvenirs pâlissants des exactions commises par les uns et les autres au cours du siècle écoulé et il ne pourra y avoir de paix solide et durable en Asie orientale.

Raphaël Mc Feat


[4]DEBRAY Régis, Éloge des Frontières, Nrf Gallimard, Paris 2010 (Texte d’une conférence donnée à la Maison franco-japonaise de Tôkyô le 23 mars 2010)

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