« Maintenant on a le droit de dire non ! », l’avancée du processus démocratique en Tunisie

©Nawaat.org

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Berceau du mouvement qui participa à la redéfinition du pouvoir dans un grand nombre des pays du monde arabe depuis 2011, la Tunisie connait depuis la chute du Président Ben Ali le 14 Janvier de cette même année  une lente maturation de son régime politique. Souvent présentée comme référence dans le monde maghrébin à de nombreux égards (tolérance, ouverture, droit de la femme, libéralisation de la société etc.), la Tunisie présente en cela un élément clef à observer quand on veut obtenir un éclairage sur le monde arabe et ses potentielles évolutions à venir.

Le phénomène social connu sous le nom  de « printemps arabe » avait en effet pris naissance en Tunisie, dans la ville de Sidi-Bouzid. Au sein du pays, ce mouvement a abouti en quatre semaines seulement[1] à la chute du régime de Zine el-Abidine Ben Ali, lequel avait succédé à celui de Habib Bourguiba en 1987, pour un « règne » qui dura vingt-trois ans.

La « révolution de Jasmin » (ou « révolution de la dignité » comme préfèrent l’appeler les tunisiens) a trouvé sa source dans de profondes inégalités au sein de la société, un taux de chômage très élevée dans la tranche la plus jeune de la population active, mais aussi dans une corruption endémique qui sclérosait alors une grande partie de institutions du pays. En effet la famille de l’ancien Président, et notamment celle de sa seconde épouse (Leïla Ben Ali-Trabelsi) disposait d’un cercle d’influence considérable, que certains n’hésitaient pas à qualifier de « mafieux »[2].

Suite à l’éviction de Ben Ali du pouvoirs’ensuit l’élection de Fouad Mebazaa au poste de Président de la République par intérim, qui cède ses pouvoirs à Moncef Marzouki en décembre 2011.

De même, on assiste à la succession de plusieurs gouvernements de transition :

  • Le gouvernement Ghannouchi II (Le précédent gouvernement, encore sous l’égide de Ben Ali, était le gouvernement Ghannouchi I) – Janvier à février 2011
  • Le gouvernement Béji Caïd Essebsi – de Février à Décembre 2011
  • Le gouvernement Hamadi Jebali – Décembre 2011 à Mars 2013
  • Le gouvernement Ali Larayedh – Depuis Mars 2013

En parallèle s’est effectuée au fil du temps une « épuration » de l’appareil d’Etat. L’ancien parti du Président Ben Ali, le RCD (Rassemblement constitutionnel démocratique), est dissout, ses activités sont interdites, et ses responsables se voient exclus de toute forme de vie politique pour une durée de dix ans, en vertu d’un décret adopté par la Haute instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, de la réforme politique et de la transition démocratique.

À cela s’ajoute un certain nombre d’expropriations au profit de l’Etat et d’arrestations de proches de l’ancien Président désormais en fuite[3].

Le nombre de partis politiques explose (82 partis recensés en 2011), mais à l’heure actuelle, trois d’entre eux se partagent le pouvoir : Ennahda, parti islamiste, le CPR (congrès pour la République), parti républicain ancré dans le respect des droits de l’Homme, et ETTAKATOL (Forum démocratique pour le travail et les libertés), un parti social-démocrate.

Quand on en fait l’examen à l’échelle de l’Histoire, on constate aisément que les évolutions du paysage politique tunisien se font relativement rapidement, et avec régularité. Que penser, dans ce cas, des discours alarmistes annonçant déjà qu’au « printemps arabe » succèdera « l’automne islamiste »[4]?

Le principal problème de l’appréhension extérieure de ce phénomène est qu’elle s’est faite, le plus souvent, sous l’angle (très réducteur) du passage immédiat des affres de la dictature aux lumières de la démocratie, passant ainsi sous silence les très nombreuses spécificités historiques et culturelles propres à la Tunisie. En 1857, sous le règne d’Ahmed Bey, a ainsi été promulgué un Pacte fondamental[5], texte héritage de la Révolution française, qui garantit les libertés des citoyens sous l’angle de la foi et de la raison. La Tunisie a aussi été le premier pays musulman à se pourvoir d’une véritable constitution en 1861[6]. En se plaçant dans une perspective historique, on se dit que la situation actuelle n’est pas désespérée et qu’en France, l’aboutissement des idéaux de 1789 ne s’est pas fait en quelques mois. Cela redonne de l’espoir », déclarait très justement à Geopolis le 8 Novembre dernier Cécile Oumhani, auteure de « La Tunisie, Carnets d’incertitudes »[7].

Un changement de régime vers une forme plus démocratique est un processus long, non immédiat, il résulte d’une construction sociale et politique. Ce prisme de l’exigence d’instantanéité fausse donc complètement l’analyse qui doit être faite de l’évolution politique de la Tunisie.

Le processus de démocratisation, déjà bien amorcé, présente plusieurs enjeux pour la Tunisie, et pour le monde arabe plus largement. Le premier d’entre eux, et le plus fondamental est de mettre sur pied de manière durable un nouveau modèle politique, basé sur la liberté d’expression, d’opinion, de choix, le respect des droits de l’Homme, l’égalité des genres, le rôle de l’État dans la société etc.

Ce défi est d’ordre politique, mais aussi d’ordre moral, car il s’agit pour la Tunisie de prouver au monde qu’après plusieurs décennies passées sous l’empire d’un régime autoritaire, elle recèle la capacité de s’établir comme un Etat démocratique de manière incontestable.

Mais l’objectif est aussi économique, à court comme à moyen terme,  une des causes profondes de la révolution résidant  dans la pauvreté d’une grande partie de la population et d’un taux de chômage élevé. Car si les entreprises connaissent un regain d’activité et de confiance, dû à la disparition de la chape de plomb que faisait peser le régime du Président Ben Ali et de son clan, et que les investisseurs étrangers sont désormais moins réticent à venir en Tunisie, le secteur touristique, principale manne économique du pays, a connu une baisse drastique du fait de la dégradation des conditions de sécurité à travers le territoire. La population inactive est encore importante, et dans la perspective de renouer avec une forte activité touristique, la stabilisation définitive du pays apparaît donc comme un préalable incontournable[8].

L’Union Européenne, partenaire de longue date de la Tunisie (un accord de libre-échange et un accord d’association ayant été signés en 1995[9]), est aussi un acteur essentiel dans le processus de remise à niveau de l’économie, mais aussi dans la poursuite d’une forte coopération politique et d’une intégration toujours plus poussée au sein d’un espace économique méditerranéen.

Cette coopération est actuellement définie par le plan d’action 2013-2017 de la Commission Européenne[10], dans le cadre de la politique Européenne de voisinage.

Enfin, un des éléments clef de l’avenir politique de la Tunisie est la manière dont celle-ci va se positionner vis-à-vis de la mouvance islamiste, incarnée par le très médiatique parti Ennahda (littéralement « la renaissance » ; en référence à la « Nahda » النهضة, mouvement de renaissance littéraire, culturelle, politique et religieuse dans les pays arabes survenu au XIXème siècle suite à la décomposition de l’empire Ottoman). Principale force politique du pays à l’heure actuelle, Ennahda est souvent perçu, à tort, comme un bloc monolithique regroupant des islamistes proche de ce que l’on pourrait qualifier de radicaux. Or, comme l’évoque le Président Marzouki : «  Ennahda couvre un large spectre politique. Une partie qui aspire à la démocratie, et une partie de droite, très conservatrice, qui peut se trouver sur la même longueur d’ondes que les salafistes qui ne recourent pas à la violence. »[11].

 Ainsi, la question qu’il faut se poser désormais n’est pas celle de la méthode à utiliser pour éradiquer toute forme d’idéologie politique basée sur une approche religieuse, mais celle de l’intégration de ces idéologies dans un processus harmonieux, en concertation avec les autres mouvances politiques, en vue de l’élaboration d’un modèle qui pourrait, s’il était poussé à son terme, trouver sans aucun doute à s’appliquer hors des seules frontières de la Tunisie.

         En guise de conclusion, et pour répondre à la question qui nous préoccupe, on observe que le processus de démocratisation suit donc son cours, et que même si le rythme n’est pas aussi effréné que certains pourraient le vouloir, la progression n’en demeure pas moins réelle. Certes, les obstacles sont nombreux « mais, malgré cela, le processus démocratique avance et il est essentiel que nous l’achevions. Il sera achevé car il y a une volonté de la classe politique, y compris de l’opposition démocratique, d’en finir avec les années Ben Ali.»[12] pour reprendre les mots de Moncef Marzouki, lequel ajoute « Quand vous plantez un arbre fruitier, vous n’imaginez pas que vous allez cueillir les fruits au bout de deux saisons, non ? »[13]

Il serait réducteur de limiter la société Tunisienne à la jeunesse urbaine, moderne et connectée au monde d’une part, et les populations rurales sensibles aux discours d’Ennahda d’autre part. Un tel raccourci reviendrait à oublier que c’est précisément la modernisation de la société dans sa plus grande partie et l’évolution des mentalités qui a permis l’avènement d’une nouvelle forme de démocratie en Tunisie, quand le pouvoir en place, lui, resta enfermé jusqu’à sa chute dans un schéma-type de dictature éclairée.

De nombreuses embûches demeurent encore, comme le montrent les plus récents événements[14]. De nombreux défis sont encore à relever pour la jeune République Tunisienne.

 Le chemin est encore long, et la progression est loin de s’effectuer de manière régulière et uniforme, mais à la différence, capitale, que « Maintenant on a le droit de dire non ! »[15].

Charles Brozille


[1]  De Décembre 2010 à Janvier 2011

[2]  Nicolas Beau, Catherine Garciet, « La régente de Carthage, Main basse sur la Tunisie », 2009, Ed. La découverte

[3]         décret-loi, n° 13 du 14 mars 2011, portant sur l’expropriation au profit de l’Etat, de l’ensemble des fonds et des biens mobiliers et immobiliers acquis, après le 7 novembre 1987, par l’ex-président Zine El Abidine Ben Haj Hamda Ben Ali, et son épouse Leïla Bent Mohamed Ben Rhouma Trabelsi, et les personnes citées dans la liste annexée au décret-loi ainsi que toutes les personnes ayant obtenu des fonds, des biens ou des droits résultant de leurs relations avec ces personnes.  (http://www.tunisienumerique.com/jort-publication-du-decret-loi-portant-sur-lexpropriation-des-biens-spolies/16220 )

[4]  Walid Pharès, « Du printemps arabe…à l’auomne islamiste ? », Octobre 2013,

[6]  Dont la lecture peut se faire à l’adresse suivante : http://mjp.univ-perp.fr/constit/tn1861.htm

[7]  Cécile Oumhani,  « La Tunisie, Carnets d’incertitudes », 2013 ed. Elyzad.

[8]  « Former President (1987-2011) Zine el Abidine BEN ALI continued these policies, but as his reign wore on cronyism and corruption stymied economic performance and unemployment rose among the country »s growing ranks of university graduates. These grievances contributed to the January 2011 overthrow of BEN ALI, sending Tunisia »s economy into a tailspin as tourism and investment declined sharply. As the economy recovers, Tunisia »s government faces challenges reassuring businesses and investors, bringing budget and current account deficits under control, shoring up the country »s financial system, bringing down high unemployment, and reducing economic disparities between the more developed coastal region and the impoverished interior. »

Pour plus de détails sur l’économie Tunisienne : https://www.cia.gov/library/publications/the-world-factbook/geos/ts.html

[11]       JEAN-LOUIS LE TOUZET,«En Tunisie, le processus démocratique sera achevé», Libération , 6 NOVEMBRE 2013

[12]       Id.

[13]       Id.

[15]       Cécile Oumhani,  « La Tunisie, Carnets d’incertitudes », 2013 ed. Elyzad.

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