Pourquoi les visites au Yasukuni sont-elles un faux problème ?

Le jeudi 26 décembre 2013, Shinzô Abe, Premier Ministre du Japon, s’est rendu en visite privée au sanctuaire Yasukuni de Tôkyô. Ce déplacement, le premier d’un chef de gouvernement japonais depuis la démission de Junichirô Koizumi en 2006, a brutalement ravivé les nombreuses tensions entre le Japon et ses deux voisins immédiats, la Chine et la Corée. Alors que les relations entre ces trois pays sont déjà au plus bas depuis des mois, et que l’établissement d’une nouvelle zone de défense aérienne, par la République Populaire, les avait plongées dans un froid polaire, c’est un véritable blizzard de critiques qui s’est levé à l’encontre du Premier Ministre japonais. De toutes parts, des condamnations aux degrés de sévérités divers sont venus. La plus inquiétante pour le Japon est sans nul doute le communiqué de l’ambassade des Etats-Unis à Tôkyô[1], tandis que la plus loufoque est, indéniablement, la fine comparaison faite, par l’Ambassadeur de Chine au Royaume Uni, entre le militarisme japonais et Lord Voldemort[2].

Shinzô Abe au Yasukuni, avec un prêtre shinto

Shinzô Abe au Yasukuni, avec un prêtre shinto

Pour mémoire, le sanctuaire du Yasukuni, à Tôkyô, fut fondé en 1869 par l’Empereur Meiji, et baptisé Yasukuni en 1879. Son rôle est d’offrir un lieu de déification et de vénération pour les âmes de tous ceux morts au service de l’Empereur du Japon, depuis la guerre de Boshin en 1867-1868. A ce titre, parmi les deux million et demi d’âmes sanctuarisées dans le bâtiment principal du sanctuaire, il y a, outre des japonais ethniques, des Ainus, des Okinawans, des Coréens et même des Chinois de Formose. Il y a également, dans l’enceinte du Yasukuni, un sanctuaire secondaire, le Chinreisha, dédié aux esprits de toutes les personnes mortes dans toutes les guerres dans le monde, depuis la nuit des temps. Si entre 1887 et 1945, le sanctuaire était sous le contrôle de l’armée impériale, depuis la fin de la guerre, et la séparation entre religion et Etat, le Yasukuni est sous le contrôle de sa hiérarchie de prêtres, qui ne doivent allégeance à personne. Enfin, le cœur de la polémique relative à ce sanctuaire, vient de ce qu’en 1978, le grand prêtre du Yasukuni, Nagayoshi Matsudaira, « installa » les esprits déifiés de quatorze criminels de guerre de classe A, jugés et condamnés lors des procès de Tôkyô (1946-1948).

plan du sanctuaire Yasukuni

plan du sanctuaire Yasukuni

De ce fait, les voisins du Japon n’hésitent pas à accuser les dirigeants japonais, qui se rendent au Yasukuni, d’être animés de pensées révisionnistes, de ne pas sincèrement croire aux fautes commises par le Japon pendant la Guerre du Pacifique, et de manquer d’égards pour les populations des autres pays asiatiques, en premier lieu la Chine et la Corée. Au Japon même, de nombreux débats, souvent de haute tenue intellectuelle[3], ont régulièrement lieu sur la possibilité de « dé sanctuariser » les esprits problématiques, sur la séparation entre la religion et l’Etat, sur la nature précise des visites faites par les membres du gouvernement : publique ou privée, et dans une moindre mesure, à propos de l’effet que de telles visites peuvent avoir sur les relations entre le Japon et ses voisins. S’il est clair que de telles visites seraient à bannir, aussi longtemps que ces esprits criminels demeureront dans le sanctuaire, et si, en toute conscience, on ne peut que regretter, pour la paix en Asie Orientale, que Shinzô Abe se soit rendu au Yasukuni pour célébrer l’anniversaire de son retour au pouvoir, je ne pense cependant pas que ces visites soient le principal problème de mémoire historique et de relations diplomatiques entre la Chine, la Corée et le Japon.

De surcroit, si l’on considère, dans leur ensemble, les régulières volte-faces des voisins du Japon, relativement aux excuses que ce dernier ne cesse de leur présenter, il est possible de concevoir la lassitude dont les Japonais sont parfois pris au sujet de leurs actions pendant la seconde guerre mondiale. Pour nombre de citoyens nippons, le Yasukuni honore bien davantage les millions de soldats anonymes que les quatorze criminels de guerre de classe A, et pas plus la Chine que la Corée n’ont leur mot à dire sur la manière dont les Japonais souhaitent honorer ceux qui sont morts pour le Japon. Objectivement, il est indéniable que la connaissance historique d’une majorité de Japonais laisse à désirer. Pour autant, il n’est pas possible de réduire le Yasukuni à l’équivalent d’un mémorial allemand qui honorerait les SS, ainsi qu’il est possible de lire en certains endroits[4]. Les critiques du gouvernement chinois, qui continue d’honorer Mao Zedong, dont le bilan humain est pourtant bien plus lourd que celui des responsables japonais pendant la Guerre du Pacifique, sont à cet égard, particulièrement malvenues. Ainsi est illustrée l’imperfection de la connaissance historique et de la mémoire des évènements passés, qui sont le véritable sujet de cette visite de Shinzô Abe, au sanctuaire du Yasukuni.

Cette mémoire historique reste très imparfaite, pour des raisons tenant essentiellement à la politique. En Corée, les études sur la période de la colonisation japonaise sont très approfondies. Les actions du Japon et ses conséquences ont été longuement étudiées et documentées, à tel point qu’elles suscitent encore d’assez fortes controverses. Ainsi, nombre d’historiens coréens débattent du « rôle positif » de la colonisation nipponne. Si quelques-uns s’attachent à reconnaitre au Japon la vertu de n’avoir pas laissé la Corée en jachère pendant son occupation de la péninsule, de nombreux autres pensent que les actions japonaises étaient intrinsèquement mauvaises. Mais, en dépit d’une historiographie complète, qui devrait conduire la Corée à encourager le Japon sur la voie de la franchise historique, les gouvernements coréens ont souvent, pour des raisons de politique intérieure, préféré agiter ces questions historiques dans leurs relations avec le Japon. Alors que ce dernier a, depuis les années 1950, exprimé d’innombrables fois son remord[5], manifesté ses regrets, et présenté ses excuses, de nombreux Coréens trouvent que c’est insuffisant. De ce fait, il est souvent électoralement opportun pour les dirigeants coréens de s’en prendre au Japon. Qui plus est, la population coréenne étant entretenue dans cette idée que les excuses japonaises sont insuffisantes et insincères, il est extraordinairement difficile pour tout gouvernement coréen de débuter un véritable processus de réconciliation.

La situation est plus complexe encore en Chine, dans la mesure où la stigmatisation du Japon, et les mythes historiques font partie des fondements de la légitimité dirigeante du Parti Communiste Chinois. D’une manière plus radicale encore que les Coréens, les Chinois sont éduqués, vis-à-vis du Japon, dans le souvenir exclusif des atrocités et crimes commis pendant l’invasion de la Chine. Bien entendu, le fait historique le plus marquant reste le massacre de Nankin, dont le nombre de victimes continue à faire débat, mais dont l’existence est officiellement reconnue par les deux gouvernements[6]. Si l’on doit croire la propagande officielle chinoise, c’est le Parti Communiste qui a lutté, presque seul, contre l’invasion japonaise. De ce fait, le mérite de la défaite du Japon en Chine lui reviendrait tout entier, légitimant par là son droit de gouverner la Chine. Il est possible de remarquer que c’est une vision proche de l’idée de « mandat du ciel », que les dynasties d’antan devaient détenir pour régner sur la Chine. Or, pour conserver sa légitimité, il importe au PCC que le Japon demeure en partie une menace à l’horizon. Aussi longtemps que l’archipel nippon est vu en Chine comme refusant de réellement reconnaitre ses responsabilités passées, il est nécessaire que la Chine soit dirigée par l’idéologie même qui, il y a cinquante ans, avait victorieusement lutté contre le nationalisme japonais.

Il est indéniable que de nombreux responsables politiques nippons, aux tendances nationalistes, ont réussi à brouiller le message positif véhiculé par les excuses japonaises successives. Le maintien, sans véritables retouches, par le général Mac Arthur, de l’institution impériale a engendré une confusion symbolique, dans l’esprit de nombre de Japonais, sur les responsabilités de chacun pendant la Guerre du Pacifique. La permanence de certaines idées nationalistes fait que de nombreux hommes politiques, dont le Premier Ministre actuel, ont parfois des tendances révisionnistes. De plus, la population, mal informée et rarement éduquée aux détails de la Guerre du Pacifique, croit souvent que le Japon est une victime qui n’a rien fait de mal. Si l’on prend aussi en compte les projets de révision de la constitution japonaise, dans le but de donner à l’archipel des coudées plus franches en matière de défense, en ôtant au texte de 1951 son caractère pacifique, le Japon peut sans peine apparaitre comme le principal fautif des troubles en Asie. Dans cette optique, la visite de Shinzô Abe au Yasukuni ne serait que la dernière manifestation de cet état de fait.

Or, au cours du demi-siècle écoulé, le Japon a profondément changé. En premier lieu, c’est un pays démocratique, respectueux des droits fondamentaux et inaliénables de la personne humaine, au premier rang desquels la liberté de pensée et d’expression. C’est également un Etat de droit, dans lequel des élections transparentes sont organisées à intervalles constitutionnels réguliers, et où l’alternance politique s’est faite pacifiquement avec succès. En second lieu, le Japon, pays libre et démocratique, est situé dans une région où la démocratie est encore souvent imparfaite, et dans laquelle un pays immense, non démocratique, cherche à reprendre un rôle d’hégémon régional, tenu avec une plus ou moins grande continuité au cours des deux derniers millénaires. Si de nombreux pays européens regardent avec incrédulité le Japon et la Chine se disputer des îles en Mer de Chine, les tensions sur place sont réelles, et suscitent plus d’inquiétude à Tôkyô qu’à Pékin. En troisième lieu, il est possible de souligner que les excuses présentées par le Japon depuis les années 1950, n’ont jamais, en dépit de leur clarté, poussé la Corée, dictatoriale ou démocratique, pas plus que la Chine, toujours dictatoriale, à entamer un véritable processus de réconciliation avec le Japon.

Aussi, dans une Asie du Nord-Est, où en termes d’exactitude de la mémoire historique, ou de son utilisation, il n’y a pas un pays qui puisse rattraper les autres, il est clair et net que le scandale causé par la visite de Shinzô Abe au sanctuaire du Yasukuni est un faux problème. Le véritable problème, tout à la fois historique et politique, est que depuis la fin des hostilités en Asie et dans le Pacifique, ni la Chine, ni la Corée n’ont solennellement tendu la main au Japon pour faire la paix. Or paradoxalement, plus le temps passe, plus cela devient difficile, les nouvelles générations étant élevées dans des idées fixes sur la guerre, que ne peuvent dissiper la connaissance de la réalité. Quand en 1960, la France a tendu la main à l’Allemagne pour se réconcilier avec elle, la situation des deux pays était pire, en termes de connaissance et de mémoire historiques, que celle de l’Asie orientale aujourd’hui. La France avait évacué la défaite, Vichy et la collaboration dans l’euphorie de la Libération, et continuait de vivre, sous l’autorité du Général De Gaulle, le mythe de la France résistante. En Allemagne, la Guerre Froide avait interrompu la dénazification et nombre d’officiers, de fonctionnaires du IIIe Reich étaient à nouveau aux affaires, dans le gouvernement de Konrad Adenauer. En outre, il importe de souligner que ce gouvernement n’avait exprimé à la France, ni remords ni excuses pour la conduite de l’Allemagne pendant la guerre. Pourtant, malgré cela, la France du Général De Gaulle choisit de tendre la main à l’Allemagne, et d’écrire par la même occasion une nouvelle page de l’histoire de l’Europe[7].

Konrad Adenauer und Charles de Gaulle

Le principal problème historique et politique, dans l’Asie orientale de 2014 est l’absence continue d’un tel geste, de la part de la Chine et de la Corée. Il n’est pas dit que s’il avait lieu, la réconciliation effective avec le Japon règlerait par la même occasion les conflits territoriaux, et les rivalités économiques. En revanche, l’atmosphère générale des relations entre le Japon et ses voisins serait débarrassée des miasmes historiques qui l’encombrent depuis trop longtemps. La visite de Shinzô Abe au Yasukuni est mauvaise pour les relations entre ces pays, et ses conséquences en termes de réactions officielles sont contreproductives. Pour autant, je maintiens que cette visite et ses conséquences, ne sont que les symptômes d’un mal plus profond. Incriminer exclusivement le Japon est politiquement facile et intellectuellement correct. Le véritable problème, hier comme aujourd’hui, est l’absence de réconciliation, absence pour laquelle tous sont fautifs. Voici ce qu’il faut, selon nous, comprendre sur la situation géopolitique de l’Asie orientale, afin de pouvoir y remédier.

Raphaël Mc Feat

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