L’Allemagne est-elle une entrave à l’établissement d’une Europe-puissance ?

La Siegessäule (Colonne de la victoire), à Berlin

On ne semble plus depuis quelques temps pouvoir entendre prononcer le mot « Europe » sans que celui-ci soit invariablement suivi par celui d’ « Allemagne ». Qu’il s’agisse du fameux « modèle allemand », de la puissance économique de nos voisins d’outre-Rhin, de la vision allemande de l’Union Européenne, ou des tenues vestimentaires de la Chancelière Angela Merkel[i], l’Allemagne semble partout. Partout, oui, si l’on ne dépasse pas les frontières de l’Europe.

Le contexte économique de ces dernières années ayant été marqué au fer rouge du sceau de la crise, c’est naturellement vers cet aspect que l’analyse a tendance à se tourner le plus rapidement quand il s’agit d’étudier la place et le rôle de l’Allemagne dans l’Union Européenne. Celle-ci bénéficie en effet d’une structure économique forte, faisant d’elle un des rares pays du continent au sein duquel les impacts négatifs de la crise systémique se ressentent de manière réduite. Car c’est un fait indéniable, si la majorité des européens lutte encore dans le maelström de la crise de la zone euro, les Allemands sont plutôt heureux et considèrent que leur niveau de vie est satisfaisant, de même que leurs conditions de travail[ii]. Pour autant, le « modèle allemand » est-il transposable à l’ensemble de l’Union Européenne, et est-il seulement exportable ? Ces questions, si fondamentales soient-elles, ont déjà été abordées par de nombreux politistes et économistes, nous ne les traiterons donc pas ici, d’autres l’ayant déjà fait de manière approfondie[iii].

Le point qui nous intéresse ici sera d’étudier l’influence de l’Allemagne sur le développement et la mise en place d’une Europe-puissance à l’échelle du monde. Rêvée par les pères fondateurs, celle-ci se trouve pour le moment encore au stade de l’utopie. Certes d’un point de vue strictement économique, l’Union Européenne est un acteur déterminant sur l’échiquier mondial. Disposant de sa propre monnaie, d’un cadre législatif supranational pointu et structuré, de mécanismes de régulation et d’organes de contrôle, elle se classe ainsi comme le premier acteur commercial du monde. Mais quand il s’agit de considérer ses outils de puissance, l’affaire est toute autre, certains n’hésitant pas sur ce point à qualifier la situation actuelle « d’Europe des bisounours », pour reprendre l’expression de Jean Louis Bourlanges[iv].

Afin qu’aucune zone d’ombre ne demeure dans cette analyse, nous adopterons du terme « puissance » les définitions données par Max Weber : « toute chance de faire triompher, au sein d’une relation sociale, sa propre volonté contre la résistance d’autrui »[v] et Raymond Aron : « j’appelle puissance sur la scène internationale la capacité d’une unité politique d’imposer sa volonté aux autres unités »[vi]. Ainsi, partant de cet angle d’approche, la puissance se caractérise par deux principaux éléments :

1) l’existence d’une volonté,

2) la capacité de la faire prévaloir.

Ainsi donc, même si le concept est vaste, on peut affirmer sans se tromper qu’à l’heure actuelle, l’Union Européenne ne dispose, d’un point de vue politique, ni de l’un, ni de l’autre[vii]. Or, quel rôle, et quelle place pour l’Allemagne, acteur incontournable de l’Europe actuelle, dans l’hypothèse de l’émergence à terme d’une Europe-puissance ?

Si l’on regarde en arrière, à courte comme à longue échéance, on remarque que l’Allemagne, à partir du moment où elle a émergé en tant qu’État-nation, a rapidement centré ses priorités sur des problématiques de nature continentales, cherchant à étendre son influence aux zones géographiques voisines à ses frontières au bénéfice de son économie interne, et au moyen d’alliances, de coopérations ou de contrainte.  Et à travers  son histoire et ses évolutions, politiques comme idéologiques, on constate la persistance de ce trait bien spécifique. La manière dont Angela Merkel appréhende la crise de la zone Euro illustre à la perfection cet aspect presque inconscient de l’exercice de la puissance par l’Allemagne. Mais nous reviendrons plus tard sur ce point en particulier.

Pour le moment, il nous faut remonter à l’aube des grands Royaumes européens, longtemps avant l’émergence du concept de nation. En 962, suite à la disparition de l’Empire Carolingien fondé par Pépin le Bref naît le Saint-Empire Romain Germanique (le Ier Reich), une entité supra-étatique se voulant l’héritière du régime précédent, ainsi que de l’Empire Romain. Le caractère sacré de l’Empire, absent ab initio, fait une apparition rapide, quand les empereurs successifs se mirent à considérer qu’il était de leur rôle d’unifier toute la chrétienté. Sous Otton III (980-1002) apparu de plus le concept de « Dominium Mundi », décrivant un empire universel qui regrouperait sous sa bannière l’intégralité des civilisations chrétiennes. Mais il s’avéra rapidement que les souverains du Saint-Empire n’avaient pas les moyens de leurs ambitions. La tentation pourrait être grande de le comparer à une sorte de proto Etat fédéral, mais son cas est bien plus complexe. Son rôle, en résumé, était plutôt celui d’un cadre au sein duquel évoluaient les seigneurs de l’Empire. Incapable de faire face aux revendications régionales, le Saint-Empire alla en s’amenuisant d’année en année, du XII° siècle jusqu’à sa chute en 1806[viii].

 C’est l’émergence des Etats-nations, notion absente des principes fondamentaux du Saint-Empire, qui a causé sa chute. C’est précisément au moment où l’Allemagne allie pour la première fois l’Etat à la nation naissante qu’il nous faut nous rendre à présent pour poursuivre notre analyse.

En 1871, près d’un demi-siècle après avoir été anéanti par les armées Napoléoniennes, l’Empire renaît après la défaite de la France à Sedan, et la signature du Traité de Versailles. C’est l’avènement du IIème  Reich. Guillaume Ier, Roi de Prusse, en est l’Empereur par hérédité. La nation Allemande est quant à elle une réalité tangible[ix], bien que son émergence ne se soit effectuée que tardivement par rapport à d’autres régions d’Europe (telle la France ou l’Angleterre). Durant cette période, qui s’étendit jusqu’à 1918, Otto von Bismarck, Chancelier de Guillaume Ier, eut une influence considérable. Il mena notamment la politique extérieure de l’Empire, y gagnant le titre (accordé par l’Histoire) « d’arbitre de l’Europe », au même titre que Charles Quint, Louis XIV, ou Napoléon. Pendant vingt ans, il s’attacha à faire en sorte que les autres nations européennes concentrent leurs forces dans des rivalités entre elles plutôt que dans une alliance contre l’Allemagne, évitant ainsi une guerre de revanche de la part de la France. Fort peu engagée dans la colonisation, c’est pourtant l’Allemagne, toujours en la personne de Bismarck, qui préside la Conférence de Berlin en 1885 ayant pour objectif de régler pacifiquement les litiges liés à la conquête de l’Afrique[x].

La politique de l’Empire prend un nouveau tournant en 1890 avec l’accession au pouvoir de Guillaume II, lequel entend bien gouverner lui-même, reprenant les rênes du pouvoir des mains de Bismarck. Il met en place une politique extérieure plus ambitieuse, la Weltpolitik (politique mondiale), basée sur l’expansion économique et politique de l’Allemagne hors de ses propres frontières. Mais ce faisant, le Kaiser suscite peu à peu l’animosité de ses voisins, qui mettent à leur tour en place des systèmes d’alliance (la triple-entente) en vue d’isoler l’Allemagne. Précisément ce que souhaitait éviter Bismarck.

 Par la suite, l’Allemagne, et l’Europe avec elle, connaitra de grandes tragédies historiques, très largement décrites dans les programmes d’enseignement secondaire, aussi nous passerons très brièvement sur les deux guerres mondiales. Notons toutefois qu’Adolf Hitler a affiché une volonté sans équivoques d’indépendance totale de l’Allemagne tant vis-à-vis de ses voisins qu’à leur détriment par la formation d’un « Grand Reich » regroupant les nations germaniques, concept auquel il rajoutait celui de pureté de la race et de l’idéologie.

 Une fois la reconstruction et la réunification achevée, l’Allemagne a su passer du statut « d’homme malade » de l’Europe à l’une de ses principales forces économique et politique. Acteur incontournable des principales étapes du processus d’intégration européenne, elle se pose un temps comme le partenaire privilégié de la France dans cette construction (on parle du « couple franco-allemand »). Mais du fait de la crise de la zone-euro, l’Allemagne adopte des positions plus solitaires et plus catégoriques qu’elle a pu le faire auparavant. Fréquemment taxée de vouloir mettre l’Europe « à l’heure de Berlin », elle exige en effet que les Etats de la zone-euro adoptent une discipline budgétaire similaire à la sienne afin de revenir à l’équilibre, soumettant sa solidarité financière à cette condition et refusant la mutualisation des dettes souveraines. Cette position inflexible lui a valu un élan d’hostilité dans les pays européens où l’impact de la crise est le plus durement ressenti, ainsi qu’une remise en cause du fameux « modèle allemand », lequel est perçu comme ne semblant finalement profiter qu’à l’Allemagne[xi].

Ainsi, et comme nous le disions précédemment, l’Allemagne actuelle se place dans la continuité de son histoire, cherchant à asseoir son influence sur l’Europe et bénéficiant pour cela de la position de leader de facto conférée par la stabilité de son économie. Or en agissant de la sorte, elle exacerbe les courants régionalistes, en son sein d’une part (« ne payons pas pour les dettes de ceux dont l’économie est mal gérée »), et à travers l’Europe d’autre part (« pourquoi écouter ceux qui refusent la solidarité »). Certes la situation n’a plus grand chose de comparable avec celle du Saint-Empire (monde multipolaire, relation transatlantique, glissement des rapports de puissance vers l’est, etc.), néanmoins l’Union Européenne est, de la même manière, une enveloppe qui lutte pour définir sa propre identité politique. Or dans un tel contexte, l’émergence du premier instrument de la puissance, à savoir la volonté, lui est impossible. A fortiori, l’achèvement du second élément l’est d’autant plus. En conséquence, la poursuite de la construction européenne dans le sens de l’établissement d’une puissance politique à échelle mondiale de taille à jouer sur le même terrain que la Russie, les puissances asiatiques, ou même les Etats-Unis, s’en trouve bloquée.

Bien entendu, l’Allemagne est loin d’être le seul facteur de l’arrêt du cheminement des Etats-membres vers une Europe-puissance. De même, la marche de l’Histoire n’est pas une fatalité car comme disait Aron « connaître le passé est une manière de s’en libérer ». Cette libération ne semble pourtant pas à espérer dans un futur proche, à moins que l’Allemagne ne manifeste soudainement et de manière impromptue une volonté de rupture radicale avec un exercice de sa puissance à la base multiséculaire.

Charles Brozille


[i]    William Arlotti, « L’anti-mode habitée par la mode : le cas Merkel », Huffington Post, 12 août 2013

[ii]   Mathilde Duclos, « Heureux en travaillant, un exception Allemande ? », La Gazette de Berlin, 07 Juillet 2013.

[iii]  Alain Fabre, « Le modèle économique Allemand, une stratégie pour l’Europe », Fondation Robert Schuman, Question d’Europe n°237,  23 Avril 2012.

Romain Sarron, « L’Allemagne, un modèle économique à l’origine de ses propres fragilités », La Tribune, 5 Décembre 2012

Sébastien Seidt, « L’Union Européenne ouvre une enquête sur le modèle économique Allemand », France24, 13 Novembre 2013.

[iv]  Jean-Louis Bourlange, « Faut-il une Europe Puissance dans un monde multipolaire ? », les Interviews de l’IRIS, 22 Octobre 2013 http://www.affaires-strategiques.info/spip.php?article8801

[v]   Max Weber, « Economie et Société », 1921

[vi]  Raymond Aron, « Paix et guerre entre les nations », Calmann-Lévy, Paris, 1962

[vii] Maxime Lefebvre, « L’Union européenne peut-elle devenir une grande puissance ? », Documentation française, Débats / Réflexeeurope, 2012

[viii]       Encyclopédie Larousse, « Le Saint-Empire Romain Germanique »

[ix]         Michel Niqueux, «FICHTE : Discours à la nation allemande», Les cahiers psychologie politique, numéro 7, Juillet 2005. http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=1144

[x]  Dont l’Acte Général est disponible ici : http://mjp.univ-perp.fr/traites/1885berlin.htm

[xi] Francesco Saraceno, Jean-Marc Daniel, « La sévérité que l’Europe du sud ne pouvait pas accepter : l’Allemagne est-elle en train de gérer la crise comme un traité de Versailles à rebours ? », Atlantico.fr, 4 Octobre  2013 http://www.atlantico.fr/decryptage/severite-que-europe-sud-ne-pouvait-pas-accepter-allemagne-est-elle-en-train-gerer-crise-comme-traite-versailles-rebours-francesc-858475.html?page=0,0

Frédéric Thérin, « Quand l’Allemagne s’exclame : Vive la crise ! », Le Point, 22 août 2013.

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