Pourquoi les visites au sanctuaire Yasukuni sont un vrai problème

Le 26 décembre 2013, le Premier ministre japonais Shinzō Abe s’est rendu au sanctuaire Yasukuni. Que cette visite se soit faite à titre privé ou public, la levée de boucliers qu’elle a suscitée fait penser que la distinction importe finalement peu. Les visites au sanctuaire Yasukuni, ainsi, ne sont pas un “faux problème” ; néanmoins, on ne peut pas donner une importance démesurée à ce seul phénomène. Ces visites cristallisent en réalité des tensions ; sont “symptômes d’un mal plus profond”, en effet, mais sont aussi une cause qui entretient celui-ci.

Le sanctuaire Yasukuni n’abrite pas seulement quatorze criminels de guerre de classe A : il s’est fait le haut lieu du révisionnisme et de l’extrême-droite japonaise. Le sanctuaire comprend le Yūshūkan, un musée de la guerre maintenu par le sanctuaire et ouvertement révisionniste : on y apprend que l’expansion coloniale japonaise n’était qu’un effort bienveillant pour constituer la “Sphère de coprospérité de la grande Asie orientale”, que le massacre de Nankin n’a purement et simplement pas eu lieu, ou que le Japon impérial fut la victime de l’“agression” américaine. Le sanctuaire même est un lieu de rassemblement pour les u-yoku dantai (groupes d’extrême-droite), qui prônent un militarisme exacerbé axé sur le nationalisme nippon, dénoncent le Tribunal de Tokyo, font l’apologie des “Martyrs de Shōwa”, et militent contre le “masochisme historique” du Japon. Une u-yoku dantai particulièrement active, la Issui-kai, a même invité des politiciens étrangers proches de leurs opinions à visiter le sanctuaire Yasukuni : Jean-Marie Le Pen et Bruno Gollnish y ont par exemple fait une visite remarquée en 2010 au sein d’un groupe de collègues britanniques, autrichiens, portugais ou encore hongrois tout aussi sulfureux[1]. Comment éviter alors de douter qu’un dirigeant japonais visitant ce sanctuaire ne soit animé de sentiments révisionnistes ?

Il est pourtant vrai que les gouvernements successifs japonais ont reconnu les torts passés du Japon, et s’en sont excusé, et ce à plusieurs reprises. Une visite d’un sanctuaire aux morts à titre privé ne devrait pas remettre ce fait en cause ; sauf que les excuses présentées en ont rarement été, et que les actions de certains dirigeants japonais contredisent totalement l’esprit de celles-ci. Les excuses japonaises ont très souvent été des expressions de regret ou de tristesse face aux évènements, et rarement une demande sincère de pardon et de réconciliation : les déclarations de l’ancien Premier ministre Zenkō Suzuki en 1982 illustrent ceci parfaitement : “Nous devons reconnaître qu’il existe des critiques nous accusant d »invasion” ou “J’ai une conscience douloureuse de la responsabilité japonaise pour les terribles dommages causés au cours de la guerre passée.”[2] Des excuses sincères et officielles ont été bien sûr proférées (notamment celle que Tomiichi Murayama, le premier Premier ministre japonais d’après-guerre n’étant pas issu du Parti Libéral-Démocrate, fit voter comme résolution à la Diète : la “Résolution pour renouveler la volonté vers la paix basée sur les leçons de l’Histoire”), mais leur message ne peut être que brouillé lorsque Premiers ministres, membres du cabinet, ou encore membres influents de la Diète ou de l’administration ne cessent à travers les années de le contredire par des déclarations outrancières. Shinzō Abe, pour ne prendre que lui, a nié la coercition exercée sur des femmes, souvent issues des colonies japonaises, vendues à l’armée impériale japonaise à des fins de prostitution (les “femmes de réconfort”) ; il a nié que le Mandchoukouo était un État fantoche établi et contrôlé par le Japon à des fins coloniales ; il a nié l’ampleur du massacre de Nankin, sinon son existence ; il considère que les criminels de classe A reposant au sanctuaire Yasukuni ne sont pas des criminels selon la loi japonaise[3]. Si les actes valent plus que les paroles, les actes d’une partie des élites japonaises, peut-être minoritaire mais la seule audible sur ces questions, ont réussi à effacer les paroles de réconciliation du passé.

Le Japon s’était par ailleurs engagé dans une “diplomatie du chéquier” en Asie Orientale et du Sud-est, ce qui avait été interprété comme des réparations de guerre tacites ; mais puisque tacites, elles ont vite été oubliées face au comportement des élites japonaises révisionnistes. L’oubli a également été rapide dès lors que des politiques dans ces pays ont agité le chiffon rouge des atrocités japonaises pour distraire leur population des enjeux et problèmes internes – personne ne nie qu’il est plus confortable de laisser enflammer les foules sur les affreux japonais que sur les écuries d’Augias de la corruption systématique des élites chinoises ou sur des lois autoritaires qui musèlent la liberté d’expression en Corée du Sud[4]. Et il est vrai que les voisins du Japon ne se sont pas empressés de lui tendre une main de réconciliation fraternelle. Mais en dessous des rodomontades cycliques, les États voisins du Japon restent profondément traumatisés par leur expérience de la Deuxième Guerre mondiale : entre 20 et 30 millions de morts (dont deux-tiers au moins de Chinois), des massacres de masse (avec des “compétitions” de tuerie entre soldats relayés par la presse), torture et exécution de prisonniers de guerre (30% de mortalité contre 4% pour le régime nazi[5]), utilisation d’armes chimiques et bactériologiques, expérimentation humaine (au sein de l’unité 731 en Chine du Nord, où se sont tenus vivisections sans anesthésie, amputations de membres, inoculation de pathogènes tels que la variole, le choléra ou la peste…). Certains ont pu parler d’“Holocauste asiatique”, rappelant que les crimes de guerre japonais ne sont pas moins horrifiants que les crimes de guerre nazis. Aucun chancelier allemand n’oserait faire des déclarations révisionnistes ou négationnistes, tel Shinzō Abe – un tel chancelier ne saurait être élu. Or Shinzō Abe a été élu Premier ministre, à deux reprises ; son parti a gouverné le Japon presque sans interruption depuis sa reddition. C’est dans ce contexte qu’il faut replacer sa visite au sanctuaire Yasukuni.

En outre, Shinzō Abe et son parti, le Parti Libéral-Démocrate, inquiètent aussi les pays voisins du Japon pour des raisons qui vont bien au-delà de ces visites. Ces dernières ne sont que finalement symboliques. Shinzō Abe compte en effet profiter de sa majorité parlementaire pour réviser la Constitution, en particulier l’article 9 qui renonce au droit de mener une guerre offensive[6]. La révision de la Constitution est un projet de longue date, traditionnellement porté par les courants conservateurs du PLD, qui récusent la nature “imposée” de la Constitution – rédigée en grande partie par un comité formé par le général MacArthur, mais prenant en considération la Constitution précédente, les travaux importants de l’Association de recherche constitutionnelle (Kenpō kenkyū-kai), les considérations de juristes japonais, et les opinions de politiciens japonais, dont le futur Premier ministre Yoshida Shigeru. Bien que Shinzō Abe et le PLD ne disposent pas de la majorité des deux-tiers requise pour effectuer un changement de Constitution, et ne soient pas assurés de remporter une majorité au référendum obligatoire par la suite selon l’article 96 de la Constitution actuelle, qui explicite la procédure d’amendement, c’est précisément par cet article qu’ils sont réputés souhaiter entamer le processus de révision Constitutionnelle. En effet, un assouplissement des conditions inscrites dans l’article 96 pour réviser la Constitution signifie ipso facto qu’il sera plus facile de réviser l’article 9 par la suite, ce qu’une grande partie de la droite japonaise et Shinzō Abe en particulier ambitionnent depuis des décennies, pour faire du Japon un pays “normal”.

Il faut cependant se garder de faire des procès d’intention. Une révision de la Constitution pour confirmer de jure l’armée que le Japon possède de facto (les “Forces d’auto-défense”, une des armées les mieux dotées et équipées de la région et permise par des “interprétations” de plus en plus audacieuses des dispositions de l’article 9) clarifierait la situation et ne signifierait en aucun cas une offensive japonaise imminente pour rejouer la guerre dans le Pacifique. Un tel changement rebattrait en outre les cartes stratégiques de la région vis-à-vis des prétentions hégémoniques de la Chine ou de l’alliance avec les États-Unis. Mais cette révision toucherait bien plus que l’article 9, ou l’article 96 puis l’article 9. Issu des courants d’opinion qui réclament une “Constitution autonome”, le PLD a publié, en avril 2012, un projet de Constitution révisée. On précisera qu’il ne s’agit pas d’un projet officiel de révision constitutionnelle, mais d’une simple publication du parti. Il est néanmoins intéressant de l’analyser rapidement, afin d’y sonder les points de droit qui déplaisent à ce dernier et qu’il souhaiterait remodeler dans un moule plus nippon, selon lui. Citons trois modifications majeures, qui parlent d’elles-mêmes[7].

– Les deux alinéas de l’article 21 disposent qu’“Est garantie la liberté d’assemblée et d’association, de parole, de presse et de toute autre forme d’expression. Il n’existe ni censure, ni violation du secret des moyens de communication.[8]” Le projet de révision constitutionnelle du PLD intercale un nouvel alinéa entre ceux-ci, disposant que “Nonobstant les dispositions de l’alinéa précédent, les actes visant à mettre à mal l’ordre et le bien publics, ou les actes d’association dans cette même optique, ne sauraient être tolérés.[9]

– L’article 22 dispose que “La liberté et les droits garantis au peuple par la présente Constitution sont préservés par les soins constants du peuple lui-même, qui s’abstient d’abuser d’une façon quelconque de ces libertés et de ces droits ; il lui appartient de les utiliser en permanence pour le bien-être public.” Le projet de révision constitutionnelle du PLD réécrit cet article subtilement : la dernière proposition devient ainsi “il [le peuple] aura conscience que responsabilités et devoirs accompagnent les libertés et les droits, et ne s’opposera pas à l’ordre et le bien publics.[10]

– L’article 97 dispose que “Les droits fondamentaux de la personne humaine, garantis par la présente Constitution au peuple du Japon, sont les fruits de la lutte millénaire de l’homme pour sa libération ; ils ont survécu à de nombreuses et épuisantes épreuves d’endurance, et sont conférés à la présente génération et à celles qui la suivront, avec mission d’en garantir à jamais l’inviolabilité.[11]” Le projet de révision du PLD le supprime purement et simplement. Il réécrit également le préambule, qui rappelait des grands principes tels que “Le gouvernement est le mandat sacré du peuple, dont l’autorité vient du peuple, dont les pouvoirs sont exercés par les représentants du peuple et dont les bénéfices sont à la jouissance du peuple. Telle est la loi universelle à la base de la présente Constitution”, pour y insérer à la place par exemple que “Le peuple japonais protège par lui-même son pays et sa terre avec verve et fierté, et tout en respectant les droits de l’homme fondamentaux, défère à l’harmonie et construit la nation en s’aidant mutuellement au sein de la famille et la société toute entière.[12]

On peut par ailleurs citer les dispositions donnant le statut de chef d’État à l’empereur ou encore  brouillant la séparation de l’église et de l’État. Tout au long de ce document, on peut constater qu’il vise à extirper de la Constitution un socle  universaliste des droits de l’homme, considéré comme allochtone, pour le remplacer avec une idéologie “autochtone” (et soulignant soigneusement son autochtonie) organisée autour de “l’ordre et le bien publics” et “l’harmonie”, sans en définir le contenu ou les contours.

On répondra que ce projet n’est qu’un document interne sans valeur officielle ou contraignante. Soit. On peut citer alors par exemple la “Loi concernant la protection de secrets spécifiques”, votée “à la hussarde” par le PLD à la Diète le 6 décembre ; cette dernière donne à toute l’administration le pouvoir de désigner toute information liée à la défense, la diplomatie, le contrespionnage ou des activités terroristes comme “secret spécifique” (compétence jusqu’ici réservée au Ministère de la Défense), punissant toute diffusion par 10 ans d’emprisonnement. Cette loi a été vivement critiquée comme étant “dangereuse pour la démocratie”[13]. On peut citer les opinions de la Cour suprême, qui depuis 2009 constate que les élections aux deux chambres de la Diète sont dans une “situation d’inconstitutionnalité” pour rupture d’égalité des scrutins, due aux complexités et aux distorsions dans le système électoral mixte japonais[14], sans qu’il n’y ait d’invalidation de la législature pour autant, foulant aux pieds les principes les plus élémentaires de la démocratie représentative. On peut rappeler l’inculture japonaise générale par rapport à la période de la Deuxième Guerre mondiale, balançant entre indifférence, exaspération et négationnisme, due à des programmes de lycée mettant très peu l’accent sur l’Histoire et des manuels souvent lacunaires ou (plus rarement) ouvertement révisionnistes. On peut également rappeler que le Japon a des contentieux territoriaux avec tous ses voisins proches (îles Senkaku/Diaoyu pour la Chine, îles Takeshima/Dokdo pour la Corée, territoires du Nord/îles Kouriles pour la Russie), et a un passé plus que tumultueux avec la Corée du Nord, qu’elle ne reconnaît d’ailleurs pas.

Les visites au sanctuaire Yasukuni sont bien le symptôme d’un mal plus profond, l’absence de réconciliation – mais participent tout autant à l’entretien de ce mal. Incriminer exclusivement le Japon est facile, mais le dédouaner fait fi des traumatismes de ses voisins ; traumatismes que le Japon ne semble pas pressé de résorber. Tous sont en partie fautifs du pourrissement de la situation, mais on peut convenir du fait que l’État à l’origine de la situation a une responsabilité plus grande ; a fortiori dans une zone de plus en plus volatile. Shinzō Abe joue à gratter les minces croûtes sur les blessures historiques ; espérons qu’une fois encore le patient soit épargné une septicémie foudroyante.

Adrien Bradley

Adrien Bradley est un jeune Franco-américain de 25 ans. Il est diplômé de l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales de Paris, où il a obtenu en 2012 un master en japonais et relations internationales. Il a également étudié un an à l’université de Kyūshū à Fukuoka. Après une expérience professionnelle de quelques mois à la représentation en France de la Commission européenne, il est présentement au Conseil européen des relations internationales à Paris. Il souhaite éventuellement présenter les concours de la fonction publique européenne. L’Union europeénne et l’Asie orientale comptent donc parmi ses sujets de réflexion privilégiés.

NB : Cette chronique fait suite à la chronique de Raphaël Mc Feat publiée le 6 janvier 2013 expliquant en quoi les visites au Yasukuni sont un faux problème (ici).

Bibliographie :

 http://www.bbc.co.uk/news/world-asia-pacific-10973225

http://www.centreasia.eu/sites/default/files/publications_pdf/japan_analysis_32.pdf

http://www.circam.jp/reports/02/detail/id=4267

http://www.globalpost.com/dispatch/news/regions/asia-pacific/south-korea/140102/2013-was-poor-year-south-korean-democracy

http://www.ja.wikipedia.org/wiki/%E5%AE%89%E5%80%8D%E6%99%8B%E4%B8%89#.E6.AD.B4.E5.8F.B2.E8.AA.8D.E8.AD.98

http://www.japanfocus.org/-Lawrence-Repeta/3969

https://www.jimin.jp/policy/policy_topics/pdf/seisaku-109.pdf

http://www.mjp.univ-perp.fr/constit/jp1946.htm#1

http://www.theguardian.com/world/2013/dec/05/whistleblowers-japan-crackdown-state-secrets


[2]   「『侵略』という批判もあることは認識する必要がある」「過去の戦争を通じ、重大な損害を与えた責任を深く痛感している」

[3]   Pour un aperçu, voir la section 歴史認識 (“Conscience historique”) de la page Wikipédia japonaise pour Shinzō Abe : http://ja.wikipedia.org/wiki/%E5%AE%89%E5%80%8D%E6%99%8B%E4%B8%89#.E6.AD.B4.E5.8F.B2.E8.AA.8D.E8.AD.98

[5]   Mais mort presque systématique pour les prisonniers de guerre chinois, dont 56 seulement ont été rendus.

[6]   Pour une analyse plus détaillée, voir par exemple : http://www.centreasia.eu/sites/default/files/publications_pdf/japan_analysis_32.pdf

[7]   Tous les extraits du projet de révision constitutionnelle du PLD sont tirés du lien suivant : https://www.jimin.jp/policy/policy_topics/pdf/seisaku-109.pdf

[8]   Tous les extraits de la traduction française de la Constitution japonaise sont tirés du lien suivant : http://www.mjp.univ-perp.fr/constit/jp1946.htm#1

[9]   前項の規定にかかわらず、公益及び公の秩序を害することを目的とした活動を行い、並びにそれを目的として結社をすることは、認められない。(traduction de l’auteur)

[10] 自由及び権利には責任及び義務が伴うことを自覚し、常に公益及び公の秩序に反してはならない。(traduction de l’auteur)

[11] この憲法が日本国民に保障する基本的人権は、人類の多年にわたる自由獲得の努力の成果であって、これらの権利は、過去幾多の試練に堪え、現在及び将来の国民に対し、侵すことのできない永久の権利として信託されたものである。

[12] 日本国民は、国と郷土を誇りと気概を持って自ら守り、基本的人権を尊重するとともに、和を尊び、家族や社会全体が互いに助け合って国家を形成する。(traduction de l’auteur)

[14] Pour la chambre des représentants ou chambre basse, 300 représentants sont élus au scrutin uninominal majoritaire à un tour par circonscription. Les 180 autres sont élus selon un système de proportionnelle par grandes régions. Pour la chambre des conseillers ou chambre haute, 242 conseillers sont élus pour six ans et renouvelés par moitié ; tous les trois ans, 73 conseillers sont élus au vote unique non transférable au niveau des 47 préfectures, et 48 sont élus à la proportionnelle au niveau national.

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