« Shche ne vmerla Ukraina [1] !»

ukraine

Depuis son point d’ignition en Novembre 2013, la crise qui frappe l’Ukraine n’a cessé de croître en intensité et en violence, jusqu’au calme relatif de ces derniers jours. Au point de départ de ces événements, le refus de Viktor Ianoukovytch, Président de la République, de signer un accord européen de libre-échange et d’association, lui préférant un potentiel rapprochement avec Moscou, déclenchant ainsi une vague de contestation et de protestation à travers le pays. Deux principaux courants se sont alors progressivement mis en place : d’un côté celui qui, communément, correspond à l’opposition au Président Ianoukovytch et à son régime, et de l’autre, les fidèles de ce dernier.

Ainsi, la confrontation amorcée sur le point du rapprochement ou non de la sphère européenne et, par ricochet, de l’importance de l’implication de la Russie dans le destin de l’Ukraine s’est rapidement muée en une crise démocratique et institutionnelle aux enjeux bien plus viscéraux que de simples questions de politique étrangère. Les racines profondes du soulèvement d’une large part de la société civile ukrainienne se trouvent ancrées dans la dichotomie résidant entre d’une part un déficit démocratique certain au niveau du pouvoir central et d’autre part une volonté d’une large proportion du peuple d’en finir avec une conception autoritaire du pouvoir.

La domination sans partage de « la famille » Ianoukovytch

De nombreuses dérives sont en effet imputées au Président Ianoukovytch, parmi elles figurent au premier plan des allégations de corruption au plus haut niveau de l’Etat, ainsi que l’enrichissement personnel du Président et du cercle de ses proches au moyen des ressources étatiques[2]. De même, le traitement qu’il réserva à ses opposants politiques fut loin d’être indulgent. Mentionnons pour mémoire les conditions de détention particulièrement brutales de Ioulia Timoshenko[3], ainsi que les poursuites judiciaires engagées à l’encontre de ses partisans au motif d’abus de pouvoir et d’abus de fonctions. Enfin, par le biais d’amendements constitutionnels adoptés en 2010, le pouvoir exécutif a vu ses pouvoirs s’accroitre sensiblement au détriment de ceux du Parlement (qui auparavant comptait par exemple parmi ses prérogatives de nommer le Premier Ministre ou de pouvoir révoquer le gouvernement). C’est l’addition de ces divers facteurs qui a poussé un certain nombre de ses opposants à parler du régime de M. Ianoukovytch comme d’un autoritarisme empreint de méthodes soviétiques[4].

Le pouvoir central dispose en outre d’un outil répressif d’une redoutable efficacité. La police ukrainienne, et particulièrement les corps anti-émeutes, est devenue l’un des rouages d’une machine bien huilée, dont les ramifications s’étendent jusqu’au Ministère des affaires intérieures. Ce système, loin de protéger les intérêts des citoyens, a plus vraisemblablement pour but d’affirmer l’autorité du régime au moyen d’extorsions et d’intimidation auprès de la population[5]. De plus, les affrontements avec les manifestants à travers le pays ont permis de mettre en lumière les méthodes radicales et expéditives des « Berkuts » (littéralement « Aigles Royaux », unité spéciale de la police ukrainienne). Entre passages à tabac, humiliations publiques, enlèvements et tortures[6], la liste des exactions attribuées à cette unité paramilitaire semble n’avoir rien à envier à celle des polices politiques du bloc de l’Est durant les grandes heures de la guerre froide.

La violence de la répression exercée par le régime a fait progressivement évoluer les mouvements de protestations de simples manifestations en affrontements généralisés dans les zones les plus touchées. L’escalade s’est poursuivie jusqu’à ce que plusieurs manifestants perdent la vie dans les combats contre la police. A tel point que certains des opposants ayant eu la possibilité de s’exprimer devant les médias occidentaux évoquaient tout à fait sérieusement la possibilité de prendre les armes[7]. Mais dans les faits, la guerre civile est une hypothèse qui, si elle ne doit pas être négligée, semble ne pas être en passe de survenir dans les prochaines semaines. Quoi qu’il en soit, l’intensité de la coercition exercée par le régime de Ianoukovytch aura eu pour effet certain de fédérer contre celui-ci l’ensemble des mouvances de l’opposition, aux intérêts et aspirations diverses voire antagonistes[8].

2

L’ombre du Kremlin

Dans cette confrontation, la Russie ne manque pas de peser sur la balance de manière significative. Les arguments qui semblent motiver le pouvoir ukrainien à se rapprocher de Moscou sont principalement économiques et énergétiques. La dépendance du pays vis-à-vis du gaz russe est en effet très importante, la Russie dispose donc d’un levier extrêmement puissant pour influer sur les négociations. Vladimir Poutine a proposé une réduction sensible des prix du gaz, dans l’hypothèse où un accord avec l’Ukraine pourrait être trouvé[9]. A l’inverse, dans le cas où Kiev choisirait de se tourner vers l’Europe, une hausse de ces coûts pourrait être à envisager[10].

Or, l’industrie ukrainienne est grande consommatrice de gaz (qu’il s’agisse de l’industrie métallurgique ou de la production d’engrais). Une hausse de son prix aurait à n’en pas douter un impact violent sur l’économie du pays, déjà ravagée par la crise (chute de la croissance économique de 15% en 2009), et qui peine à se relever. Celle-ci se trouve actuellement en récession, malgré une aide du FMI s’élevant à treize milliards d’Euros (en 2008)[11].

Un autre des arguments avancés par la Russie est l’octroi d’une aide de quinze milliards de dollars du Fonds du bien-être national russe, laquelle serait placée dans des titres ukrainiens. Un rapprochement entre les deux pays procurerait ainsi à l’Ukraine un souffle d’air, du fait de l’arrivée d’une aide financière supplémentaire et conséquente, ainsi que de l’allègement du fardeau que représente le prix du gaz[12].

Si les avantages, liés à un rapprochement de l’Ukraine et de la Russie, semblent tout de même pour certains non-immédiats et soumis à conditions, les sanctions que Moscou mettraient sans doute en œuvre dans le cas d’un accord avec l’Union européenne seraient quant à elles sévères et immédiates. Dans le contexte économique actuel, l’Europe ne se trouverait pas en mesure de faire en sorte que l’économie ukrainienne puisse se redresser efficacement et rapidement, car il faudrait compter avec les mesures punitives assénées par Moscou.

De plus, les bénéfices d’un éventuel accord de libre-échange et d’association, se traduisant par des avantages commerciaux, ne pourraient pas se concrétiser avant l’écoulement d’un certain laps de temps. Durée nécessaire à la mise en œuvre de cet accord, laquelle est elle aussi coûteuse. Ce facteur rend donc les aspects positifs d’un tel partenariat lointains, voire incertains. Quant à l’éventualité d’une aide financière de la part des États membres de l’Union européenne, M. Barroso a déclaré que ceux-ci « ne participeraient pas à une ‘compétition’ pour savoir qui paierait le plus pour obtenir la signature de l’Ukraine »[13]. Malgré la bonne volonté affichée de Catherine Ashton, haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité pour l’Union européenne, les choses semblent donc clairement posées.

À l’heure du choix

Partant de ces diverses observations, de quelles options l’Ukraine dispose-t-elle pour sortir de l’ornière ? On peut considérer, à titre d’exemple, les possibilités suivantes :

  1. Le choix résolument européen : une telle éventualité semble improbable en l’état actuel des choses. Il a fallu beaucoup de temps à Viktor Ianoukovytch pour accepter l’idée même de négocier avec l’Union européenne, et il est très vite revenu à une position de favoritisme envers Moscou. De même il ne faut pas perdre de vue toute la partie de la population ukrainienne qui lui demeure fidèle et préfère une collaboration étroite avec la Russie, synonyme pour elle de sécurité et de stabilité, à une aventure incertaine avec l’Union Européenne. Cela créerait une nouvelle division au sein de la société ukrainienne, pour des motifs inverses à ceux étant aux sources de la contestation actuelle.
  2. Le recours massif à la force : cette option serait à envisager dans l’hypothèse où le gouvernement souhaiterait écraser, une fois pour toutes, les mouvements de résistance à travers le pays. Cela inclurait un recours, en plus des forces de police, à l’armée ukrainienne (laquelle a déjà fait savoir par un communiqué que le gouvernement devait « prendre des mesures d’urgence pour stabiliser la situation dans le pays »[14]). Si un tel scénario n’est pas à exclure, toutefois, tous les protagonistes semblent concevoir qu’une telle option ne profiterait à personne. Cela augmenterait drastiquement les tensions entre les deux bords et accentuerait le risque, certes minime mais néanmoins présent, de guerre civile. De plus, une généralisation de la violence et des affrontements armés fournirait un prétexte solide à la Russie pour mener une intervention militaire, amenant chez certains la peur d’une dislocation du pays[15], dont certaines parties se trouveraient placées directement (ou presque) sous le contrôle de Moscou.
  3. La réforme du pouvoir : il est possible d’envisager cette potentialité de plusieurs manières, d’intensités variables :

a) Un changement de gouvernement : c’est pour l’instant la voie qui semble privilégiée (avec celle des élections anticipées), mais si elle n’est pas accompagnée d’une réelle volonté de démocratisation et d’assainissement de la vie politique en Ukraine, elle ne sera rien de plus qu’un pansement sur une jambe de bois. Les joueurs changeront peut-être mais pas les règles du jeu, et ainsi demeureront les causes profondes de la colère du peuple, qui n’aura pas de raisons de s’éteindre.

b) Une réforme constitutionnelle[16] : l’une des revendications des opposants est le retour à la constitution telle qu’elle se trouvait être en 2004, avant que Viktor Ianoukovytch ne transfère une partie non négligeable des pouvoirs de l’État à lui-même et à son gouvernement. Le retour de l’Ukraine vers une forme de régime teintée d’un plus grand parlementarisme (ou du moins vers une forme autre qu’ultra-présidentialiste) permettrait à toutes les mouvances politiques de s’exprimer, ainsi que de participer à la vie politique du pays via le rôle de leurs députés respectifs à la Rada (le parlement ukrainien). Cela ouvrirait en outre la voie à une stabilisation du pays en concentrant les affrontements idéologiques non pas dans les rues mais dans les rangs de l’assemblée. En conséquence, une ingérence de la Russie s’en trouverait plus difficilement envisageable, bien que n’étant jamais à exclure.

Quelle que soit la voie que choisira l’Ukraine, elle ne fera pas l’unanimité. Qu’il s’agisse de se tourner vers l’Ouest, et l’Europe, ou vers l’Est et la Russie, il se trouvera toujours une partie de la population pour désapprouver le choix qui sera fait. Tout l’enjeu des évolutions à venir sera donc de parvenir à concilier les intérêts divergents par le biais d’un dialogue un minimum ouvert, à défaut d’être complètement libre. Encore faut-il qu’un tel dialogue soit rendu possible, tant au niveau des instances de discussion que des circonstances politiques.

Charles Brozille


[1]« L’Ukraine n’est pas encore morte », titre de l’hymne national Ukrainien

[2]Benjamin Bieder, « Profiting from power ? The dubious business of Yanukoytch clan », Der Spiegel, 16 may 2012

[3]Institute for security studies, « The Timoshenko case », 06 May 2013

[4]Arielle Thredel, « Ukraine : Ianoukovitch, un autocrate imprégné de culture soviétique », Le Figaro, 02 Décembre2013

[5]Erica Marat, « Ukraine ‘s public ennemy number one : the police », Foreign Policy, 24 January 2014

[6]Harrison Jacobs, « Why Ukraine’s Berkut Special police force is so scary », Business Insider, 27 January 2014

[7]Benoît Viktine, « Ukraine : Daniel, jeune père et prêt à prendre les armes », Le Monde, 03 Janvier 2014

[8]Pour un éclairage plus développé sur les principaux partis politiques impliqués dans les mouvements de protestations, voir l’article de Liliane Charrier : « Ukraine, les racines de l’opposition », TV5 Monde,  28 Décembre2013

[9]Timothy Snyder, « Don’t let Putin grab Ukraine », New-York Times, 3 february 2014

[10]AFP, « Ukraine : La Russie met en garde contre un changement de cap », 5 février 2014 http://www.liberation.fr/monde/2014/02/05/ukraine-ashton-a-kiev-pour-rencontrer-le-president-ianoukovitch_977983

[11]International Monetary Fund, « Ukraine and the IMF »http://www.imf.org/external/country/UKR/

[12]Rusina Shikhatova, « Russie-Ukraine, un accord « Historique  », Le courrier de Russie, 18 décembre 2013

[13]MigNews, « L’UE ne paiera pas pour un accord d’association avec l’Ukraine » , 03.02.2014 (http://www.mignews.com/news/politic/world/030214_210017_62887.html)

[14]Les Echos, « Ukraine : l’opposition craint une intervention armée », 31 Janvier 2014

[15]Peur justifiée par une déclaration du Conseil de l’Assemblée Fédérale de Russie en date du 29 Janvier 2014, énonçant que la crise politique pourrait « avoir des conséquences désastreuses pour le peuple ukrainien, (…) et l’intégrité territoriale de l’Ukraine ». http://council.gov.ru/press-center/news/38854/

[16]Huffington post Québec , « Ukraine : l’opposition veut la fin de la « dictature » via une réforme constitutionnelle », 04 février 2014.

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