Quel avenir pour l’Afghanistan ?

Alors que les feux des projecteurs se concentrent sur les endroits les plus chauds du monde tels des moustiques attirés par la lumière, nous allons  revenir sur un sujet qui, s’il n’est pas des plus brulants à l’heure actuelle,  n’en est pas moins des plus importants au regard de l’histoire récente comme plus ancienne : l’Afghanistan.

Sans titre1Les armées occidentales et leurs alliés sortent progressivement d’une décennie de guerre contre les talibans afghans, lesquels se félicitent déjà d’une « déroute » de leurs adversaires. Précisons tout de même que si les objectifs à atteindre ont parfois manqué de clarté pour un public profane, et que les sacrifices consentis ont, pour leur part, trouvé un douloureux écho auprès des populations des États présents sur place, la supériorité militaire des troupes de la coalition a été une constante durant toute la durée de l’engagement.

Mais à l’heure où les troupes étrangères, et particulièrement américaines, se retirent du sol afghan, et emportent avec elles les garanties de stabilité relative que conférait leur présence, il paraît opportun de s’interroger sur le devenir du pays une fois que toute présence militaire autre que celle de l’Armée nationale afghane aura disparue. Quel avenir est-il possible d’envisager pour un pays fragilisé par plusieurs décennies de guerres et d’instabilités, au carrefour du Moyen-Orient, de l’Asie centrale et de l’espace post-soviétique, dont l’économie est précaire, et le pouvoir central instable ?    

Une rapide consultation du site du ministère français des affaires étrangères nous annonce qu’à l’approche des élections présidentielles, les risques d’attentats sont très élevés à Kaboul et dans les provinces du pays[1]. De même, on y apprend que les attaques-suicides sont en augmentation dans la capitale ainsi que les incidents provoqués par des éléments infiltrés au sein de l’armée afghane ou des forces de l’ordre. Rien de nouveau, en somme, par rapport à ces dernières années.

Ce qui change rapidement, en revanche, est le rapport de force entre les différents bords. Car si les talibans ne perdent pas d’effectifs (encore qu’il soit difficile de connaître des données exactes), les forces de la coalition, elles, diminuent sensiblement et régulièrement en raison du calendrier de retrait des différents États impliqués. Les troupes françaises, encore au nombre 3600 au début de l’année 2012, est d’approximativement 500 personnels, dont la mission est essentiellement tournée vers la formation des soldats et policiers afghans.

La fin de l’ère américaine

« Nous aurons tout fait, absolument tout, pour donner à ce pays une chance de réussir. Seule l’Histoire nous dira s’ils auront su ou non saisir cette chance. Je suis optimiste, mais il y a une chose pour laquelle je suis vraiment satisfait, quoiqu’il arrive – Nous aurons accompli notre mission. »[2] Discours de Noël du Général James Amos, Commandant du corps des Marines, à Sangin.

Le contingent américain, le plus important de tous, est lui aussi sur le départ. Il se trouve actuellement 33 600 soldats américains sur le sol afghan, pour un total de 52 686 soldats de la coalition[3]. À titre de comparaison, l’Armée nationale afghane (ANA) compte quant à elle 370 000 soldats et policiers. La principale question que cela soulève est bien entendu celle de l’après. Que se passera-t-il quand les troupes afghanes ne bénéficieront plus sur le terrain de l’appui colossal de la puissance de feu américaine ? Car si aucun accord de coopération n’est trouvé entre l’Afghanistan et les États-Unis avant la fin de l’année 2014, le Président Obama a annoncé que la solution adoptée sera celle du « Zero-option », c’est- à-dire du retrait total. Hamid Karzai n’a pas manifesté jusqu’à présent une volonté farouche de contribuer activement à l’aboutissement d’un tel accord, au contraire celui-ci n’a pas caché sa colère vis-à-vis de Washington[4]. Mais il est encore bien trop tôt pour enterrer définitivement la possibilité d’un Traité bilatéral de Sécurité. Il faudra de nouveau examiner ce point une fois que les élections présidentielles se seront achevées, à la lumière de leur résultat.

Une armée incomplète

La question du retrait des forces américaines, et de la possibilité d’un scénario du « Zero-option » pose la question du degré de préparation de l’ANA, et de sa capacité à reprendre le flambeau sans le soutien opérationnel des soldats américains, beaucoup mieux entraînés et de loin les mieux équipés. Les défis qui attendent l’Armée afghane sont extrêmement nombreux, et périlleux. Car si celle a bénéficié pendant plusieurs années du savoir-faire et de l’encadrement des armées occidentales[5], lesquelles ont assuré et assurent encore des missions de formations, les manques sont encore criants dans bien des domaines. Qu’il s’agisse d’organisation structurelle, de mode opératoire sur le terrain, de discipline de feu, ou de questions plus prosaïques telles que la disponibilité et la fiabilité du matériel dont elle dispose, l’ANA est loin des standards occidentaux, modèle sur lequel elle a été mise sur pied. Et même si les progrès réalisés depuis sa création ont été considérables, le doute est permis quant à sa capacité à contrôler le territoire, ou du moins ses grands axes de communication[6].

De plus, l’ANA restera confrontée aux problèmes liés à l’affrontement d’un ennemi intérieur, capable de se fondre parmi la population, et bénéficiant de son soutien dans certaines régions, capable aussi d’infiltrer les forces armées et les forces de police afghanes ainsi que de frapper au cœur des dispositifs les plus  sécurisés[7]. Quelle victoire espérer dans cette configuration, voilà une question que l’on pourrait se poser.

Une suprématie militaire impossible

L’hypothèse d’une victoire militaire totale sur les talibans est difficile à envisager. Dans un schéma de guerre « classique », un camp soumet l’autre par l’emploi de la force, et dès lors, ce dernier accepte sa défaite, entraînant la fin du conflit. Or, ce schéma trouve de plus en plus de contre-exemple, notamment avec ce que le Général Sir Rupert Smith appelle « La guerre au sein des populations »[8] (qu’il évoque en parlant de son expérience en Bosnie dans le cadre de la Force de protection des Nations-Unies). Dans le cas de l’Afghanistan, une telle hypothèse impliquerait soit que les talibans déposent les armes, soit leur anéantissement total, ce qui semble, dans un cas comme dans l’autre, une issue peu probable. Si une victoire de ce type n’est pas à espérer à court comme à long terme, il faut alors se demander si le pouvoir central a d’autres objectifs que celui d’essayer de maintenir tant bien que mal une sécurité relative, voire illusoire , sur certaines partie du territoire, laissant les autres aux mains de ses adversaires. Dans le cas contraire, il semble en effet idéaliste d’envisager une amélioration de la situation.

Un déficit idéologique

Si la suprématie par les armes n’est pas une option, que penser alors de l’affrontement idéologique entre les alliés de l’Occident d’un côté, et les talibans de l’autre ? On a longtemps entendu que les forces de la coalition voulaient « gagner les cœurs et les esprits »[9], mais il est ardu d’établir un lien de confiance avec la population quand le gouvernement apparaît comme étant à la solde des États-Unis et que l’ANA passe auprès de beaucoup d’Afghans pour un groupe de mercenaires motivé uniquement par l’argent. Les talibans s’en tiennent quant à eux à leur ligne de conduite, prônant la libération de l’Afghanistan et la consécration d’une certaine vision de l’Islam. Et quand on se rappelle que le pays a connu successivement des invasions et interventions britanniques, puis soviétique, puis plus récemment, par la coalition menée par les États-Unis,on peut donc comprendre qu’un tel discours puisse trouver un écho parmi la population .

Une économie fragile

L’Afghanistan, malgré un fort potentiel économique[10] lié notamment à ses richesses naturelles, sa capacité humaine, et le développement traditionnel de certains secteurs (élevage et agriculture), se  trouve à l’heure actuelle parasitée par la culture du pavot et la narco-économie qui, certes, génère une manne d’argent qui est loin d’être négligeable, mais sert à financer les seigneurs de guerre, le trafic de drogue et d’armes, la guérilla contre le régime de Kaboul, et surtout détourne les agriculteurs de leur vocation première, à savoir la culture de fruits et légumes, naguère très importante. Cela a pour effet néfaste de priver la population d’une source importante de nourriture.

De plus, la corruption solidement implantée à tous les échelons[11] n’est pas un facteur de nature à faciliter le développement d’une économie saine et durable.

De nombreux projets ont été lancé durant la présence des forces de la coalition, tels des constructions d’infrastructures hospitalières ou l’exploitation des ressources naturelles du sous-sol du pays, mais un grand nombre d’entre eux ne parviennent pas à terme, du fait des facteurs évoqués, et en l’absence d’une autorité à même de faire respecter les engagements pris.

L’Afghanistan dépend pour le moment en très grande partie de l’aide qui lui est reversée par la Banque mondiale[12], de même, la Commission européenne participe elle aussi au processus de développement du pays[13]. Les potentialités d’essor économique existent bel et bien, et pourraient le placer au rang des pays les plus dynamiques du Moyen-Orient, mais cela passerait par un processus de stabilisation préalable du territoire, ce qui est encore loin d’être une réalité.

Et après ?

Comment peut-on envisager le futur de l’Afghanistan une fois la coalition définitivement partie ? On pourrait considérer que, partant de tous les facteurs négatifs énoncés précédemment, le régime qui succédera à celui de Hamid Karzai ne sera pas à la hauteur des difficultés qui lui seront posées. Partant de là, on pourrait imaginer que, cherchant à renforcer son autorité par l’usage de la force et de la répression, la relation entre le peuple et l’État se dégraderait petit à petit, faisant le jeu des talibans. Dans cette hypothèse, le pays se trouverait alors peu à peu morcelé en plusieurs zones d’influences, placées sous le contrôle de tribus et de seigneurs de guerre, le pouvoir central disposant seulement de Kaboul et sa province, sans réel contrôle effectif sur le reste du territoire. L’Afghanistan deviendrait alors un État failli (« Failed State »), au sein duquel le pouvoir central, impuissant, n’aurait pas la capacité d’assurer la sécurité ni les fonctions régaliennes. Mais ce scénario du pire, combinant tous les éléments négatifs possibles, reste toutefois peu probable.

Quelle possibilité en revanche, qu’il redevienne un État voyou (« Rogue State ») ? Il faudrait pour cela que les talibans reviennent au pouvoir et qu’ils l’exercent de nouveau de manière totale et sans partage. Ceux-ci n’hésitent pas à éliminer physiquement leurs rivaux, comme ils le firent en 2001 avec le Commandant Ahmed Chah Massoud, puis avec les membres du gouvernement d’Hamid Karzai à intervalles réguliers[14]. Pourtant, rien n’empêche d’envisager une réelle intégration, pour l’instant hypothétique, des talibans à la vie politique Afghane, et ainsi de respecter une certaine forme de démocratie sans pour autant renier le droit à la parole d’une certaine tranche de la population. Une telle solution, basée sur le dialogue, peut sembler légèrement prématurée en l’état actuel des choses. Néanmoins, un mouvement habile du futur gouvernement serait de reconnaître les talibans, ou du moins dans un premier temps les plus modérés d’entre eux, comme une mouvance politique à part entière, les insérant ainsi dans le processus démocratique du pays en leur donnant la possibilité de s’exprimer sur la scène publique.

Mais pour cela, il faudra que le futur gouvernement afghan parvienne à adopter une vision de long terme, et non pas un système de palliatifs exempt de stratégie globale.

Sans titre2

 Charles Brozille


[2]   – Gretel C. Kovach « Afghan war reaches endgame ;Top commanders discuss stakes, prospects in last year of NATO campaign », UT San Diego, 11 January 2014.
[3]  – International Security Assistance Force : Key and figures. Troop contributing nations
[4]  – Kevin Sieff, « Interview: Karzai says 12-year Afghanistan war has left him angry at U.S. Government », Washington Post, 3 March 2014
[5]  – USA/Canada : Entraînement initial des recrues (comprenant des cours d’alphabétisation) ; France/ Royaume-Uni : Formation des officiers.  Cette mission a été effectuée par la Task Force Phoenix, dont la description est accessible sur le site de Global Security
[6]  – Pour plus d’informations en images sur l’ANA (de manière plus générale sur la situation actuelle en Kapisa), voir le reportage de Sylvain Lepetit intitulé Afghanistan : une guerre pour rien ? Du 25 novembre 2013 sur France 24.
[7]  – L’exemple le plus récent est l’attentat commis le 21 mars 2014 à l’Hôtel Serena, à Kaboul, faisant au moins neuf morts – AFP, « Afghanistan, assaut meurtrier des Talibans contre un hôtel de luxe de Kaboul », 21 mars 2014
[8]  – General Sir Rupert Smith, « L’utilité de la Force – L’art de la guerre aujourd’hui », Ed. Economica, 2007
[9]  – General David Petraeus, « Counter-insurgency field manual », 2007
[10]       – Stefanie Nijssen, « Special Report on Economic Development in Afghanistan – The Afghan Economy: A Brief History » ,  Civil -military Fusion Centre, 2010
[11]       – L’Afghanistan est classé 175° sur 177 selon Transparency International http://www.transparency.org/country#AFG
[14]       – Al-Jazeera, « Afghanistan’s legacy of assassinations », 15 december 2012

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