Pagaille à Bangkok

En ce dimanche 30 mars 2014, alors que les Français se rendent aux urnes pour le second tour des élections municipales, les Thaïlandais, eux, l’ont fait pour les élections sénatoriales. Le scrutin pour la chambre haute du parlement thaï est vital, tant pour le Premier ministre, Yingluck Shinawatra, que pour ses opposants regroupés au sein du Comité Populaire pour la Réforme Démocratique (CPRD). La première voudrait une majorité qui la préserverait d’un coup d’État légal, tandis que les seconds, au contraire, seraient heureux de pouvoir utiliser le Sénat pour pouvoir démettre Yingluck Shinawatra de ses fonctions. Alors que les manifestants anti-gouvernementaux ont recommencé à battre le pavé, en prévision de ce scrutin dominical, les spéculations vont bon train à Bangkok sur le résultat du vote, et plus encore sur l’apparition, ou non, de Yingluck Shinawatra, le lundi 1er avril, devant la Commission Nationale Anti-Corruption (CNAC)[1]. En effet, le Premier ministre est accusé de négligence dans la mise en place d’un plan de subventions aux producteurs de riz, lesquelles subventions pourraient être vues comme un moyen pour le gouvernement de renforcer son capital politique auprès de sa base électorale, essentiellement agricole.

1

Les élections sénatoriales et les accusations relatives aux subventions pour les producteurs de riz sont le dernier épisode d’une longue lutte entre le gouvernement dirigé par Yingluck Shinawatra et ses opposants, lesquels expriment leur désir de rétablir une « vraie » démocratie en Thaïlande. Cette lutte elle-même doit être inscrite dans le cadre d’une opposition, souvent frontale, entre différents secteurs de la société thaïlandaise, et qui a gagné progressivement en puissance depuis le début des années 2000. L’une des complexités de la situation est le grand nombre d’acteurs qui participent, de près ou de loin à la crise. Il y a tout d’abord la famille Shinawatra, dont les deux membres les plus connus sont Thaksin Shinawatra, l’ancien Premier ministre désormais exilé à Dubaï, et sa sœur : Yingluck Shinawatra, qui est Premier ministre depuis le mois d’août 2011. Les partis proches des Shinawatra ont été successivement le Thai Rak Thai (1998-2007), le Parti du Pouvoir du Peuple (2007-2008) et le Pheu Thai (depuis 2008). Face à eux, il y a le Parti démocrate, au pouvoir entre 2008 et 2011, désormais dans l’opposition, et dirigé par l’ancien Premier ministre Abhisit Vejjajiva. Outre le Parti démocrate, les Shinawatra sont aussi contestés par une coalition hétéroclite, où l’on retrouve la bonne bourgeoisie de Bangkok, les intellectuels, la classe moyenne urbaine et une partie de l’armée. Cette coalition est très fortement royaliste et souvent majoritairement originaire du Sud du pays. A ces deux forces opposées, s’ajoutent l’armée thaïlandaise, dont nul ne peut jamais être certain de la neutralité, et la famille royale qui ne peut intervenir directement, mais dont l’influence est permanente et réelle.

Cette division de la Thaïlande en deux camps de plus en plus irréconciliables est la démonstration de la lenteur d’appropriation des pratiques démocratiques dans les sociétés qui sont dépourvues de toute tradition en la matière. De la même manière que la démocratie et l’État de droit se sont très progressivement mis en place en Occident, leur enracinement se fait petit à petit dans l’ancien Royaume du Siam. Pour autant, ainsi que l’actualité thaïlandaise en témoigne depuis huit ans, cet enracinement n’est pas un processus de tout repos. Depuis les débuts de la contestation contre le milliardaire et ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra au printemps 2006, la Thaïlande a connu un coup d’État militaire (septembre 2006), des crises politiques à répétition (septembre 2008, décembre 2008), parfois compliquées par des manifestations géantes (avril 2009, mars-mai 2010). La dernière poussée de contestation a commencé au mois d’octobre 2013, et semble s’être calmée au cours du mois de février, même si de nombreuses braises rougeoient encore. Ces huit années ont aussi vu une implication sans précédent, mais non sans fondements des institutions judiciaires dans le jeu démocratique, dans la mesure où de nombreux hommes politiques, souvent liés à la famille Shinawatra, ont été frappés d’inéligibilité temporaire, et où des élections ont été annulées, la dernière en date étant l’élection législative du mois de février 2014. Cette annulation signifie d’ailleurs que Yingluck Shinawatra se contente d’expédier les affaires courantes, en attendant un nouveau scrutin.

Vue de l’extérieur, cette situation peut être interprétée comme une simple contestation de la démocratie par des forces sociales conservatrices. De fait, la famille Shinawatra et ses partis successifs ont gagné toutes les élections librement organisées en Thaïlande depuis 2001. Qui plus est, ces victoires ont toutes été remportées dans le respect de l’ordre constitutionnel thaïlandais. Leurs adversaires, pour leur part, expliquent couramment qu’ils veulent avant tout défendre la monarchie, et que pour ce faire il est impératif d’éradiquer tout l’appareil politique de la famille Shinawatra, en mettant en place un gouvernement provisoire dirigé par un « comité populaire »[1]. Ce comité procéderait aux réformes « nécessaires » au rétablissement d’un ordre démocratique qui serait présentement perturbé. Ce n’est pas la première fois, dans l’histoire du monde, qu’un pays à la maturité démocratique inaboutie voit son gouvernement légalement élu contesté par les élites traditionnelles. Le paradoxe est ici que ce sont les parties du pays qui devraient être traditionnelles, c’est-à-dire les campagnes, qui soutiennent le plus ardemment le parti Pheu Thaï, et Yingluck Shinawatra. Au contraire, ce sont les élites urbaines, la bourgeoisie, l’intelligentsia, les jeunes diplômés qui sont les plus fervents opposants au parti au pouvoir et à la famille Shinawatra.

La division de la Thaïlande en deux camps, favorisée par le coup d’état de 2006, interroge également le rôle joué par le Roi Bhumibol (Rama IX), dans la vie politique thaïlandaise. Constitutionnellement, le monarque n’est pas censé avoir d’activités politiques, mais la réalité thaïlandaise ne se conforme pas toujours aux limites constitutionnelles. De fait, différents chercheurs[2], ont pu constater l’exercice par le monarque d’un pouvoir indirect mais réel, sous la forme d’un réseau. A ce réseau de la monarchie, appartiendraient, outre logiquement le Conseil privé de Thaïlande[3], une partie de l’armée, la bourgeoisie conservatrice de Bangkok, et le pouvoir judiciaire. Sans qu’il n’y ait jamais d’action avérée et directe du Roi, ces différents acteurs, depuis le milieu des années 2000, alternent les montées au créneau pour faire échec aux partis de Thaksin Shinawatra, sa sœur Yingluck, et leurs alliés. L’armée est la première à être intervenue, et son coup d’État de 2006 aurait été lancé avec la bénédiction du Conseil privé[4]. Le pouvoir judiciaire a pris le relai, en évinçant, certes pour des raisons techniquement légales, deux Premiers ministres proches de Thaksin Shinawatra en septembre et décembre 2008 et il se pourrait que Yingluck Shinawatra connaisse le même sort. Quant’à la bourgeoisie de Bangkok, elle s’est régulièrement mobilisée en masse, dans la rue en 2006, en 2008, en 2009-2010, et à nouveau depuis 2013.

À cet égard, on peut noter que la couleur des chemises portées par les opposants au pouvoir actuel est le jaune, couleur royale. Mais la mauvaise santé croissante du Roi, et le manque d’effets de son discours du 5 décembre 2013[5], dans lequel il appelait à la réconciliation nationale, laisse craindre que les partisans du Roi ne commencent à lui échapper. Il leur est, de fait, de plus en plus difficile de faire croire que la famille Shinawatra est favorable à la fin de la monarchie, alors même que Yingluck Shinawatra a multiplié les gestes publics de soumission au trône et à la famille royale. La persistance des victoires électorales de la famille Shinawatra pousse donc ses opposants à radicaliser davantage encore leur discours. Si, il y a quelques années encore, ils se contentaient de demander le renversement du gouvernement, en faveur de nouvelles élections, à présent, ainsi qu’expliqué plus haut, il s’agit de commencer par supprimer toute l’influence de la famille Shinawatra, avant de permettre au jeu démocratique normal de reprendre.

Flavie Holzinger et Jules Grandin

Le Monde.fr du 04.02.2014 par Flavie Holzinger et Jules Grandin

Il serait donc logique de penser que, nonobstant les particularités de l’opposition thaïlandaise, celle-ci serait en lutte contre la démocratie, défendue par une famille Shinawatra vierge de tout reproche. À nouveau, ce n’est pas le cas. La famille Shinawatra, ainsi que les partis successifs qu’elle a dirigés, ne sont pas non plus exempts de tous reproches. Thaksin Shinawatra, malgré ses protestations d’innocence, demeure mis en examen, voire condamné pour différents faits de corruption, de blanchiment d’argent et de dissimulation de biens. Le reproche qui lui est fait, de diriger le gouvernement de sa sœur, par visioconférence depuis son exil dubaïote est très certainement fondée. Par ailleurs, les opposants aux partis pro-Thaksin n’ont pas entièrement tort de dire que les multiples subventions et plans de développement du monde rural sont pour le Pheu Thai, un moyen pratique de gagner les élections en « achetant » le monde agricole, encore majoritaire en Thaïlande. Pourtant, c’est aussi cela la démocratie. Aux États-Unis, en France, au Royaume-Uni, les subventions et les travaux publics sont parfois encore toujours de bons moyens d’attirer et de conserver l’électorat.

Fondamentalement, les torts à Bangkok sont partagés et pourtant à ce point inextricables, qu’il est difficile de prévoir comment et de quelle manière la sortie de crise se fera concrètement. Idéalement, l’opposition devrait se contenter de contrôler le gouvernement, au lieu de tenter par tous les moyens de le renverser. Elle devrait également faire le travail intellectuel nécessaire pour gagner réellement une élection, c’est-à-dire commencer à se préoccuper d’autre chose que de la bourgeoisie aisée de la capitale. Le gouvernement, le parti Pheu Thai, et la famille Shinawatra, de leur côté, devraient faire plus grand cas des lois, et de la toxicité politique de celui qui n’a jamais cessé d’être leur chef, du fond de ses exils successifs. Un plus grand respect des premières et un plus grand éloignement du second leur attirerait certainement un plus grand respect de l’opinion publique de Bangkok et des cercles dirigeants traditionnels. Reste, bien entendu, la question de la famille royale, et de son rôle politique indirect. À cette question, seuls les principaux intéressés peuvent répondre.

3

Il est indéniable que la Thaïlande ne va pas pouvoir continuer ainsi de crise en crise. Les huit années écoulées ont déjà profondément et inexorablement ouvert des brèches béantes entre les milieux ruraux, particulièrement pauvres, et demandant leur voix au chapitre dans le gouvernement du pays et les élites urbaines, traditionnellement favorisées, et qui souhaitent, naturellement, conserver leur situation privilégiée. L’impuissance, désormais avérée, du Roi à se faire entendre de ses sujets, qui pourtant tous, pro- ou anti-Thaksin assurent qu’ils lui sont fidèles, est le signe le plus clair de la fin d’un long et glorieux règne. Sauf retournement de la situation, il serait étonnant qu’une solution politique claire et durable soit trouvée aussi longtemps que le Roi Bhumibol sera encore envie. Non pas que le Roi soit responsable de la prolongation de la situation présente, mais il est, désormais peut être involontairement, un acteur de cette division du pays, et il n’est pas certain qu’il puisse contribuer à la résoudre. En revanche, il est possible de penser que la recomposition politique, consécutive à son décès et à l’accession au trône d’un nouveau monarque, serait l’occasion d’un nouveau départ, pour l’ensemble de la classe politique thaïlandaise et pour le pays à la tête duquel elle se trouve.

Par Raphaël Mc Feat

[1]http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20131213.REU8406/l-opposition-thailandaise-veut-un-an-pour-reformer.html

[2]Duncan McCargo, Network monarchy and legitimacy crises in Thailand, The Pacific Review, Volume 18, Issue 4 December 2005

[3]Dans une monarchie, le Conseil privé est une institution collégiale qui assiste le monarque dans l’exercice de ses fonctions.

[4]http://news.bbc.co.uk/2/hi/asia-pacific/5367936.stm

[5]http://www.bbc.com/news/world-asia-25221607

[1] http://www.bdlive.co.za/world/asia/2014/03/30/thailand-votes-for-senate-ahead-of-crucial-deadline-for-pm

Advertisements
Cette entrée, publiée dans Relations internationales, est marquée , , , , , . Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s