« Qui diable s’est soucié du Rwanda? »

« Qui diable s’est soucié du Rwanda? »[1]

[1]  – Lt-Gen Roméo Dallaire, Commandant des forces de la Mission d’Assistance des Nations-Unies au Rwanda (MINUAR) en 1994.
 

Sans titre1

L’équipe de Chronique Internationales Collaboratives entretient un lien particulier avec l’histoire du Rwanda, et plus précisément avec le Tribunal Pénal International pour le Rwanda (TPIR). De fait, trois de ses quatre membres ont eu une expérience professionnelle au TPIR, c’est pourquoi il me semblait important, malgré l’aspect controversé du sujet, d’intervenir en réaction aux récentes déclarations de M. Kagamé.

Le 7 avril 2014, Paul Kagamé, Président de la République du Rwanda, déclarait lors de la commémoration du vingtième anniversaire du génocide qu’ «Aucun pays n’est assez puissant, même s’il pense l’être, pour changer les faits». Cette phrase, loin d’être anodine, était adressée directement à la France, dont les représentants diplomatiques se sont vus interdire l’accès à la cérémonie[1]. Cette attaque n’est pas la première et s’inscrit dans une désormais longue série d’incriminations à l’égard de notre pays[2] et de son rôle controversé dans les événements tragiques de 1994.

Et comme d’habitude quand il s’agit du Rwanda, le débat se ravive de plus belle dans l’hexagone. Entre flagellants et tenants de la théorie du complot, on a pu lire et entendre tout et son contraire sur l’action de la France à l’époque. Entre ceux qui, tel Alain Juppé, appellent à « défendre l’honneur de la France » et de ses soldats[3], et ceux qui, à l’inverse, préfèrent verser dans la chasse aux sorcières et dégainer allègrement le terme de « complicité de génocide »[4], les débats se font à couteaux tirés à propos d’un sujet qui, une génération plus tard, suscite toujours autant d’émotions.

Ayant moi-même travaillé assez longuement sur les questions relatives à l’opération Turquoise en 2010 alors que je me trouvais à Arusha, au TPIR, je vais essayer non pas d’alimenter une polémique qui de toute façon n’a pas vocation à s’éteindre, mais plutôt d’éclairer les propos des uns et des autres au regard des faits, si chers à M. Kagamé. Et si j’ai moi-même un avis très précis sur la question du rôle de la France, lequel transparaîtra très probablement au fil du développement, je n’aurai pas la prétention de l’ériger en vérité absolue, le lecteur disposera en revanche d’un certain nombre de clefs afin de se forger sa propre opinion sur le sujet.

Le déroulement des faits :
  • 1974 : Arrivée au pouvoir de Juvénal Habyarimana suite à un coup d’état. Signature peu de temps après d’un pacte mutuel de défense avec la France.
  • 1960-1990 : Organisation de la diaspora Tutsi à l’étranger. Paul Kagamé, leader du Front patriotique rwandais (FPR), est formé aux tactiques militaires et à la stratégie successivement en Ouganda (où il est nommé Major puis Directeur adjoint des services de renseignements militaires) et aux États-Unis, à Fort Leavenworth, organise et prépare ses troupes à la reconquête.
  • 1er octobre 1990 : première attaque du FPR, soutenu par l’armée ougandaise, contre le Rwanda. L’assaut est repoussé grâce au soutien des troupes françaises, présentes dans le cadre de l’opération Noroît ; ainsi que belges et zaïroises. L’armée française va par la suite participer à la formation de gendarmes et militaires Rwandais, en vertu de l’accord de 1994.
  • 1992-1994 : Formation des milices « interahamwes » (« ceux qui combattent ensembles »), lesquelles vont peu à peu se durcir et inciter à la haine envers les tutsis du Rwanda, accusés d’être complices du FPR.
  • 1993 : Accords d’Arusha entre le Rwanda et le FPR (intégration politique et militaire des différentes composantes internes et externes de la nation rwandaise et le départ des troupes françaises) – Création de la Mission des Nations-Unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR) – Départ des troupes françaises encore présentes dans le cadre de Noroît.
  • 6 avril 1994 : L’avion du président Habyarimana est abattu par un missile sol-air au-dessus de Kigali.
  • 7 avril 1994 : Assassinat de la première ministre Agathe Uwilingiyimana, ainsi que les dix soldats belges ayant pour mission d’assurer sa protection. Début du génocide.
  • 8 avril 1994 : la France déclenche l’opération Amaryllis afin d’évacuer ses ressortissants ainsi qu’un certain nombre de Rwandais. La Belgique fait de même avec l’opération Silver Back.
  • 21 Avril 1994 : Décision du Conseil de sécurité des Nations-Unies de réduire les effectifs de la MINUAR à 270 observateurs[5].
  • 22 Juin 1994 : Décision du Conseil de sécurité des Nations-Unies d’autoriser une intervention militaire au Rwanda sur la base du Chapitre VII de la Charte des Nations-Unies[6]. Lancement par la France, avec le Sénégal, la Mauritanie, le Niger, l’Égypte, le Tchad, la Guinée Bissau et le Congo, de l’opération Turquoise visant à « mettre fin aux massacres partout où cela sera possible, éventuellement en utilisant la force ».
  • 21 Août 1994 : Fin de l’opération Turquoise, départ des forces françaises.

Voilà pour les faits, sans fioritures ni développements excessifs. Quant à la lecture qui peut en être faite, elle est naturellement sujette à interprétation. Tout dépend, bien entendu, du côté duquel on entend se placer. Je choisis ici de ne pas céder à l’engouement généralisé pour la chasse aux sorcières pour m’en tenir à une analyse que je souhaite rigoureuse. C’est que les signaux d’alerte ont été nombreux et incontestables. Même s’il était difficile à l’époque de savoir avec précision ce qu’il se passait au sein du Rwanda, il était tout aussi difficile d’ignorer l’ampleur des faits. Devant ce constat, un autre s’impose de façon logique et imparable, celui du refus de la communauté internationale d’agir. Ban Ki Moon a beau s’excuser au nom de l’ONU, celle-ci n’existe qu’à travers la volonté de ses membres, les États. On peut voir dans la décision du retrait des casques-bleus l’écho d’une volonté des États-Unis de ne pas risquer un second Mogadiscio, voire même de laisser les mains libres à Paul Kagamé, disciple modèle des services de renseignement américains. Quoi qu’il en soit, et pendant la durée du génocide, le reste du monde a détourné le regard du Rwanda. Du moins jusqu’à ce que la France prenne, seule, la décision d’intervenir militairement sur le terrain. On pourra certes gloser sur le temps qu’il aura fallu pour qu’une telle décision survienne, ainsi que sur l’ordre de mission pouvant, avec le recul, sembler inadapté à la situation sur place. Comme il a été dit à de nombreuses reprises, et de manière tout à fait légitime, des erreurs d’appréciations ont été commises, mais au vu de la complexité du problème, on peut supposer qu’il aurait été difficile de n’en commettre aucune.

Mais encore une fois, les faits sont là. La France, sous l’impulsion initiale de M. Juppé, fut la seule à bouger, la seule à risquer la vie de ses hommes sur le théâtre d’un génocide que tout le monde se refusait à voir. Quand en 2010 en Tanzanie, j’interrogeais des amis Rwandais[7] sur l’opération Turquoise, leur demandant expressément d’oublier ma nationalité afin qu’ils puissent me livrer leur sentiment profond, la réponse fut très simple : « Sans les Français, on serait tous morts ». Kofi Annan, à l’époque Secrétaire général des Nations-Unies, déclare à l’égard de la position française : «Les Français ont poussé dès le début des négociations d’Arusha pour qu’une force de l’ONU soit déployée au Rwanda en soutien de l’accord de paix. Hormis côté français, il y avait au début peu d’appétence chez les membres permanents du Conseil de sécurité pour mandater une nouvelle force de maintien de la paix (…) . Nous devons reconnaître que le monde a échoué face au mal. La communauté internationale et les Nations Unies n’ont pu mobiliser la volonté politique de l’affronter. »[8] . Alain Juppé ajoute, dans un article publié sur son blog en réponse à cette énième calomnie dont la France fait l’objet : « En attendant que vienne la vérité, on ne peut tolérer la véritable entreprise de falsification historique qui veut faire porter à la France la culpabilité du génocide. La communauté internationale a failli, c’est un fait. Elle a été incapable de prévenir et d’arrêter le génocide. Mais la communauté internationale, ce n’est pas la France seule. (..) La « communauté internationale », ce sont aussi les Etats-Unis, très influents dans la région et dont le Président Clinton lui-même a reconnu l’inaction. Ce sont aussi les pays européens dont certains avaient des responsabilités historiques dans la région. La France a été la seule puissance à agir. »[9].

La France a toujours souligné l’aspect tragique du génocide au Rwanda, et n’a jamais cessé de rappeler qu’une telle catastrophe ne devait jamais se reproduire. De même, son appareil judiciaire est loin d’être resté inactif dans la recherche de la vérité et la poursuite des suspects. L’enquête du juge Jean-Louis Bruguière pointe dans un premier temps la responsabilité des services de Paul Kagamé dans l’attentat ayant coûté la vie au président Habyarimana. Le dossier est repris ensuite par Marc Trévidic, qui parvient à un résultat moins tranché quant à l’identité des auteurs de l’attentat[10]. Plus récemment, Pascal Simbikangwa a été condamné par la Cour d’assises de Paris pour «complicité de génocide et crimes contre l’humanité », en vertu de la compétence pénale universelle que nous évoquions dans un autre article. Est-ce là l’attitude d’un pays qui chercherait à fuir ses responsabilités tout en niant la vérité ? Je ne le pense pas.

On pourrait souligner que la France n’a jamais formulé « d’excuses » au sens premier du terme, à l’inverse de la Belgique, de l’ONU, ou du Canada. Cela est vrai, mais ne doit pas faire oublier qu’elle n’a jamais cessé de manifester son soutien au peuple rwandais[11], à défaut de courber la tête devant son seigneur et maître. N’oublions pas non plus que son honneur, car il s’agit bien de cela, a été continuellement traîné dans la boue depuis maintenant deux décennies. Si des erreurs, non des fautes, ont été commises à l’époque, aucune ne justifie l’acharnement dont la France fait l’objet depuis.

M.Kagamé semble avoir une vision très personnelle de l’Histoire, au sein de laquelle la France, complice bienveillante d’un régime sanguinaire ne s’est pas contenté de fermer les yeux sur ses funestes projets, mais aussi d’en favoriser activement l’accomplissement, fournissant armes, matériel et instructeurs. Peut-être cette vision très largement biaisée est-elle dûe au fait que l’armée française fut pendant plusieurs années le principal obstacle à son accession au pouvoir, et que Kagamé a, durant toute cette époque, observé le Rwanda depuis l’Ouganda, où il se trouvait alors. Car malgré ses qualités indéniables de stratège, jamais il ne fut en mesure de rivaliser sur le terrain avec les troupes françaises. Quant à la question souvent évoquée de l’armement par la France des hommes d’Habyarimana, rappelons pour mémoire que les machettes, outil principal du génocide, ont été commandées par le Rwanda à…la Chine[12].

 Ainsi, qualifier l’action de la France de « complicité de crime de génocide », voire pire, est une faute non seulement envers les soldats qui ont servi lors de l’opération Turquoise, mais aussi envers tous les Rwandais que cette intervention a permis de sauver, sans distinction d’ethnies. Nous avons la chance de pouvoir discuter librement de ces sujets sans être inquiétés, mais sous la poigne de fer du régime actuel de Kigali, contester la version officielle de l’Histoire peut conduire très rapidement à en faire partie[13]. Comme l’énonçait le rapport de la mission Quilès : « la vérité fera peu à peu son chemin. C’est ainsi que le souvenir des victimes du génocide ne se confondra pas avec les intérêts de ceux qui prétendent parler en leur nom ».

Charles Brozille

[1]  – « Commémorations au Rwanda : Kagamé attaque la France », Libération, 7 avril 2014.

[2]  – Jeune Afrique «  Génocide rwandais : Paul Kagamé maintient ses accusations contre la France » 7 Avril 2014

[3]  – Général Didier Tauzin,« Rwanda, je demande justice pour la France et ses soldats – Le chef de l’opération Chimère témoigne » 2011, Editions Jacob-Duvernet

[4]  – Mehdi ba « Rwanda, un génocide français » – Patrick de Saint-Exupéry «  L’inavouable, la France au Rwanda » 2004 – etc.

[5]  – Résolution 912 du 21 avril 1994 http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/912(1994)

[6]  – Résolution 929 du 22 juin 1994 http://www.un.org/fr/documents/view_doc.asp?symbol=S/RES/929(1994)

[7]  – Par mesure de sécurité, je préfère ne citer aucun nom. Peut-être se reconnaitront-ils à la lecture de cet article.

[8]  – Kofi Annan « Interventions, une vie dans la guerre et dans la paix », Odile Jacob, 2014

[9]  – Alain Juppé « L’honneur de la France » 5 Avril 2014, http://www.al1jup.com/lhonneur-de-la-france/

[10]       – Christophe Ayad, Philippe Bernard, « France-Rwanda, l’enquête de la discorde », Le Monde, 05 Avril 2014

[11]       – http://www.diplomatie.gouv.fr/fr/dossiers-pays/rwanda/la-france-et-le-rwanda/

[12]       – Mark Doyle « Ex Rwandan PM reveals genocide planning », BBC, 26 March 2004

[13]       – Blaise Ndala « Rwanda : Kagamé assassine ses opposants et le revendique », Huffington Post, 25 Janvier 2014

     – Philippe Bernard « Les assassinats d’opposants rwandais inquiètent les États-Unis au plus haut point », Le Monde, 24 Janvier 2014

     – Daniel Donovan « Kagame’s iron fist stokes fires in Rwanda », World Report, 10 Janvier 2014

     – David Smith « Rwanda’s former spy chief murdered in South Africa », The guardian, 2 Janvier 2014

     – Augustin Munyemana « President Paul Kagame is a master of political assassinations », OpEdNews.com, 9 décembre 2010

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3 réponses à « Qui diable s’est soucié du Rwanda? »

  1. Bravo pour cette mise au point objective et nécessaire. JL

  2. Cheikh Diakhaté dit :

    A la lecture de cet article, il est temps que la communauté internationale assume sa part de responsabilité dans le génocide des Rwandais.

  3. Ping : À quand la pleine lumière sur les agissements de la France au Rwanda ? | Chroniques internationales collaboratives

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