Un porte-avions pour Pékin

En cours de semaine dernière, le site d’informations rue89 a consacré un article à une vidéo qui venait d’être publiée sur le porte-avions chinois Liaoning[1][2]. Cette vidéo, qui commémore le soixante-cinquième anniversaire de la création de la marine de l’Armée Populaire de Libération (APL), a été réalisée par l’entreprise d’État Aviation Industry Corporation of China (AVIC). C’est cette entreprise qui a été chargée de la remise en marche et de l’achèvement du Liaoning, après qu’il eut été acheté par la Chine à l’Ukraine en 1998. À la vue du contenu de cette vidéo, faite avec beaucoup de professionnalisme, il est clair que chaque élément a été conçu pour faire la promotion de la marine chinoise, la qualité de ses matériels et l’entrain de ses hommes, tout en encourageant l’ensemble de la population chinoise à soutenir ses forces navales. Plus simplement, pour reprendre l’expression du journaliste de rue89, cette vidéo fait penser au film Top Gun. C’est pourquoi la publication de ce clip semble une bonne occasion pour revenir sur la puissance réelle de la marine de l’APL, notamment vis-à-vis de la marine américaine. Il peut être aussi pertinent d’évoquer le cadre géopolitique dans lequel ces forces seraient appelées à jouer un rôle guerrier concret.

Les visées expansionnistes de la Chine en Asie Orientale

Ce n’est un secret pour personne que la République Populaire de Chine a de mauvaises relations avec un bon nombre de ses voisins, la Corée du Nord sans doute exceptée, en raison des différentes revendications territoriales. Le premier point de contention, et non des moindres, est bien entendu le souhait formulé par Pékin depuis soixante ans de voir l’île de Formose, aujourd’hui concrètement autonome, rejoindre la mère patrie. Avec le Japon, la Chine se dispute l’archipel des îles Senkaku (尖閣諸島), ainsi que les fonds marins afférents, potentiellement riches en ressources pétrolifères et gazières. En mer de Chine du Sud, les disputes sont plus nombreuses encore, et sont tout à la fois avec les Philippines, le Vietnam, la Malaisie et le sultanat de Brunei. La Chine revendique une zone délimitée par ce qu’elle nomme la « limite des neuf traits », qui encerclent la quasi-totalité de la mer de Chine méridionale, englobant les rochers et archipels des Paracels et Spratley. Les premiers sont revendiqués par le Vietnam mais sous contrôle chinois. Les seconds sont partiellement contrôlés par la Chine Populaire, Taiwan, le Vietnam, les Philippines et la Malaisie.

La République Populaire contrôle également, dans l’Aksai Chin, au nord du Cachemire, un territoire revendiqué par l’Inde, et déclare comme sien le district de Tawang, dans l’État indien de l’Arunachal Pradesh. Cet état de conflit, ouvert ou latent avec nombre de ses voisins, pose aussi pour la Chine la question des États-Unis d’Amérique. Depuis la fin de la guerre du Pacifique, la puissance américaine n’a jamais quitté la région, rayonnant à partir de ses bases navales de Pearl Harbour à Hawaii et Diego Garcia, dans l’océan Indien. Or les Etats-Unis, à l’inverse de la Chine, sont ici en faveur du statu quo. Ainsi, dans le cas de l’île de Formose, Washington ne souhaite pas davantage une indépendance taiwanaise qu’une reprise de contrôlé de Pékin. Les États-Unis défendent aussi la situation présente de l’archipel Senkaku, sous le contrôle japonais, sans pour autant se prononcer sur la possession réelle des îles. Relativement à la situation en Mer de Chine du Sud, en revanche, la politique américaine est plus ferme, dans la mesure où Washington encourage les gouvernements locaux à refuser les demandes chinoises de reconnaissance de la « ligne en neuf traits »[3]. En raison de la puissance de sa flotte, l’Amérique peut faire respecter, s’il en était réellement besoin, le statu quo. Du côté chinois, au contraire, il n’est pas encore certain qu’un véritable appui naval à sa politique soit possible.

Les contentieux territoriaux en mer de Chine méridionale

« Où est le porte-avions le plus proche ? »

Depuis la Seconde Guerre mondiale[4], le porte-avions est la colonne vertébrale de toute action marine d’importance et les États-Unis d’Amérique sont depuis soixante ans les maitres incontestés en la matière. Les porte-avions sont si importants pour la stratégie et la politique étrangère des États-Unis que bien souvent, quand la nouvelle d’une crise majeure dans un pays lointain parvient à Washington, la première question qui est posée est « Where is the closest aircraft carrier ? ». En effet, on peut faire beaucoup de choses avec un porte-avions. Le simple fait de le bouger d’un océan à un autre peut tempérer les ardeurs belliqueuses des parties en conflit. Si cela est insuffisant, le groupe aéronaval a la capacité de conduire tout un ensemble d’actions qui ont fini par se banaliser au fil des décennies. L’aviation embarquée peut mener des opérations de supériorité aérienne, ou bien des bombardements au sol, de troupes ou de positions. Elle a également la possibilité de faire de la lutte anti-submersible, frapper une flotte adverse qui s’avérerait menaçante. Enfin, les croiseurs et frégates d’escorte sont en mesure de bombarder des cibles à grande distance au moyen des missiles mer-terre qu’ils portent en permanence.

Très peu de pays dans le monde ont la possibilité de faire cela, et encore moins peuvent le faire en permanence, tout au long de l’année. De fait, maintenir une force aéronavale en état opérationnel est une tâche logistique des plus complexes. Ainsi, il faut des vivres pour les hommes, des ports en eaux profondes où relâcher, du kérosène pour les avions à bord, ainsi que du fuel pour les navires d’escorte, sans oublier les pièces détachées, pour les réparations grandes ou petites. Dans le cas qui nous occupe, les États-Unis ont cette capacité, aujourd’hui incarnée par les dix porte-avions nucléaires de classe Nimitz. Le premier, l’USS Nimitz, fut mis en chantier en 1968, sous la présidence de Lyndon B. Johnson, alors même que l’Amérique était engagée au Vietnam. Le dixième et dernier, l’USS Georges H. W. Bush, est entré en service actif le 10 janvier 2009, alors que l’administration Obama s’apprêtait à arriver à la Maison-Blanche, et que l’armée américaine était à nouveau engagée dans un conflit asymétrique, en Irak et en Afghanistan cette fois. Dans l’intervalle de ces quatre décennies, la conception fondamentale de ces porte-aéronefs est demeurée inchangée, seules les technologies ont été petit à petit mises à jour.

Un retour à Pearl Harbour ?

À certains égards, la Chine se retrouve face à la même question stratégique que le Japon en 1940/1941. Comment faire pour continuer sa montée en Asie, sans attirer l’attention indésirable des États-Unis, et comment parer à la menace que constitue la flotte américaine du Pacifique, basée à Pearl Harbour ? Or pour des raisons diverses, la première étant peut-être que l’Histoire ne se répète pas, il n’est pas possible à la Chine de s’en sortir par une attaque aéronavale, à huit heures du matin, un sept décembre. Stratégiquement et tactiquement, le Japon avait face à lui une situation incomparablement plus favorable. En 1941, la marine impériale japonaise (大日本帝国海軍) possédait dix porte-avions, qu’elle pouvait aligner contre les huit porte-avions américains, dont seulement trois étaient basés dans le Pacifique. La marine impériale possédait aussi dans le domaine aéronaval un entrainement sans commune mesure avec celui dont dispose aujourd’hui l’APL. Enfin, technologiquement, la marine impériale était équivalente à la marine américaine, même si cette équivalence ne fut que très brève.

 Le cuirassé West Virginia, en flammes, à Pearl Harbour

Au contraire, la marine de l’APL aujourd’hui, n’est pas en mesure de faire face, même pendant six mois à un an à la marine américaine, y compris dans la « première chaine d’îles [5] ». Certes, en soixante-cinq ans d’existence, la marine chinoise moderne a fait un, voire même plusieurs grands bonds en avant. C’est aujourd’hui la deuxième marine du monde, en termes de personnel enrôlé, et de volume des forces. La marine chinoise compte ainsi 290 000 hommes, 469 navires et environ 432 appareils. Parmi ces navires, on note 66 sous-marins, dont 14 à propulsion nucléaire, 24 destroyers et 42 frégates[6]. Nombre des matériels qu’elle a déployés, ou qu’elle s’est attachée à développer au cours des dernières années sont source d’inquiétude au sein des états-majors américains. Ainsi des missiles longue portée antinavires, ainsi la nouvelle génération de sous-marins nucléaires lance-engins[7]. Il est également possible de mentionner le chasseur Chengdu J-20, en développement pour la branche aérienne de l’APL, mais qui pourrait potentiellement servir aussi dans la marine. L’ensemble de ces matériels, en progrès constant, pourrait faire penser que la Chine est ou sera en mesure de faire face à ses adversaires.

 L’avenir de la Chine n’est pas encore sur l’eau

Si la marine américaine n’a pas été épargnée par les multiples coupes budgétaires réalisées depuis la fin de la guerre froide dans le financement du Pentagone[8], elle reste la première force navale du monde et peut aligner, outre les dix porte-avions évoqués ci-dessus, un grand nombre de navires, avions et hommes. Ainsi 22 croiseurs, 62 destroyers et 11 frégates. Ainsi, également, 72 sous-marins, tous à propulsion nucléaire. Ainsi, enfin, plus de 3700 engins aériens (avions et hélicoptères)[9]. Certes, il est possible de remarquer que les États-Unis ne pourront jamais engager la totalité de leurs forces contre la Chine, et que proportionnellement, même si les Chinois n’engagent pas toutes les leurs, un plus grand nombre d’éléments chinois ferait face à un moins grand nombre d’éléments américains. Il est aussi possible de noter que la marine chinoise fait des progrès constants, dans tous les domaines. Reste alors la différence essentielle. En soixante-cinq ans d’existence, la marine de l’APL n’a participé à aucun conflit majeur, à aucun endroit du globe. Pendant la même durée, la marine américaine a été engagée en Corée, au Vietnam, au Liban, en Irak, en Afghanistan, puis à nouveau en Irak, de même que dans toutes les crises grandes ou petites, dans lesquelles les États-Unis ont ressenti le besoin d’utiliser leurs navires.

 L’USS Nimitz le Liaoning

Voilà pourquoi est important de comprendre que le premier porte-avions chinois ne change la donne stratégique que de manière tout à fait marginale. La marine chinoise elle-même ne le conçoit pas autrement, dans la mesure où elle n’a pas affecté le Liaoning à l’une de ses trois régions militaires. Il doit rester un bâtiment d’entrainement et d’apprentissage, qui va permettre à la marine chinoise d’apprendre comment faire fonctionner un porte-avions, puis un groupe aéronaval, à plus ou moins grande distance de ses propres côtes. Mais, s’il devait demain y avoir une confrontation armée entre le porte-avions chinois et un ou des porte-avions américains, il est certain que toutes choses égales par ailleurs les Américains l’emporteraient haut la main. Ceci en raison de leurs technologies plus avancées et plus encore de leurs soixante années d’expérience dans l’opération des porte-avions et de l’entrainement permanent que les hommes et les équipements subissent, sur toutes les mers du globe, tout au long de l’année. En conclusion, on ne peut que remarquer que tant le clip sur le Liaoning que le film Top gun vont de pair avec les forces navales qu’ils dépeignent. Le premier est un clip, le second est un film, et quand bien même les images sont très belles dans les deux cas, cela fait néanmoins toute la différence.

Raphaël Mc Feat

[1] http://rue89.nouvelobs.com/zapnet/2014/04/22/faire-pub-marine-chinoise-realise-clip-encore-plus-kitsch-top-gun-251690

[2]http://www.globaltimes.cn/content/855974.shtml#.U1u9vlcbSSV

[3]http://en.wikipedia.org/wiki/Nine-dotted_line

[4]Cf. Les batailles de la Mer de Corail, et de Midway, qui virent la consécration de la guerre aéronavale.

[5]http://www.globalsecurity.org/military/world/china/plan-doctrine-offshore.htm

[6]http://en.wikipedia.org/wiki/People%27s_Liberation_Army_Navy

[7]http://news.bbc.co.uk/2/hi/asia-pacific/6691691.stm

[8]Il semble nécessaire de pointer que la hausse des crédits sous l’administration Bush (2001-2009) ne fut que de courte durée et n’a pas réellement profité à la marine.

[9]http://en.wikipedia.org/wiki/United_States_Navy

Advertisements
Cette entrée, publiée dans Relations internationales, est marquée , , , , , , , , , , , , . Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s