La solution Kissinger

La position des Etats-Unis dans le monde

En cette fin de mois de mai de l’an de grâce 2014, où il ne se passe rien de fondamentalement révolutionnaire sur la scène internationale, le moment semble opportun de faire un point sur la politique étrangère des Etats-Unis d’Amérique. En effet, au mois de novembre prochain, les électeurs américains procèderont au renouvellement de la Chambre des Représentants, ainsi que d’un tiers du Sénat. Après ces élections de mi-mandat, l’administration démocrate de Barack Obama entrera dans ses deux dernières années et le président sera de plus en plus considéré comme un canard boiteux (Lame-duck), insusceptible de faire quoi que ce soit de majeur en politique. Les fins de mandat des présidents américains au cours du demi-siècle écoulé on rarement été glorieuses. Parmi les pires, politiquement, on peut citer Lyndon Johnson (1968), et Richard Nixon (1974), ou encore, dans une moindre mesure Jimmy Carter (1980) et Georges H. W. Bush (1992). Celle de Georges W. Bush, contrairement à l’opinion populaire, ne fut pas si terrible que cela, entre autres parce que le pire était déjà passé. A cet égard, en termes de politique étrangère, on peut signaler que Georges Bush aura échappé au syndrome du canard boiteux, en lançant la « montée en puissance » (Surge) des activités de l’armée américaine en Irak, malgré l’opposition du Congrès et de l’opinion publique.

Barack Obama et Georges Bush (Maison Blanche, 7 janvier 2009)

Barack Obama et Georges Bush (Maison Blanche, 7 janvier 2009)

Or, depuis 2007, la situation générale de la politique étrangère des Etats-Unis a fortement changé. Il n’y a plus de troupes américains en Irak et, d’ici à la fin de l’année, les derniers contingents opérationnels devraient avoir quitté l’Afghanistan[1]. Oussama Ben Laden est mort, cependant que sous l’impulsion de Barack Obama, la politique menée par le département d’Etat a « pivoté » vers l’Extrême-Orient, tout en consentant enfin à parler avec la République Islamique d’Iran. Pour autant, tout est loin d’être parfait. Si les deux derniers points cités sont à porter au crédit du président, il est également responsable d’un certain « laisser-faire, laisser passer » sur différents autres dossiers, ainsi la Russie, la Syrie ou l’Egypte[2]. Les causes de cette évolution sont pour part idéologiques, pour part liées à la personnalité du président Obama. De l’avis de nombreux observateurs, sa manière de faire des choix en matière de politique extérieure est extrêmement frustrante. En effet, il se fait présenter toutes les options, les explore en détail, réfléchit longuement aux implications, avant de décider de ne pas faire grand-chose. Ainsi, dans le conflit en Syrie où les mises en garde et menaces de Washington se sont révélées être autant de lignes tracées dans le sable, avant d’être effacées par le ressac des combats sur le terrain.

 Où l’administration Obama se situe

Idéologiquement, on ne sait trop où situer l’administration Obama. Si le président est célébré pour son pragmatisme, il s’avère souvent que c’est un pragmatisme impuissant et irrésolu. Lors des « révolutions » dans le monde arabe, Barack Obama avait été pris en tenaille entre ses conseillers les plus jeune, ardents soutiens des forces pro-démocratie et les anciens de l’administration Clinton, plus soucieux des intérêts concrets des Etats-Unis au Moyen-Orient. Dans ce cas-ci, les défenseurs de la démocratie ont initialement gagné, avant que leurs idées simples ne soient rattrapées par l’Orient compliqué. Cette absence d’idées claires fait qu’au quotidien et en fonction des dossiers, les attitudes sont différentes, parfois logiques, mais souvent contradictoires. Ainsi, alors que l’administration Obama peine parfois à définir clairement l’intérêt des Etats-Unis dans des conflits relevant de logiques de forces, sa position est en revanche très claire dans les dossiers de commerce international, comme en témoignent les efforts pour terminer les négociations sur le Partenariat Trans-Pacifique (TPP) et le partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (TTIP). A cet égard, l’administration Obama a clairement adopté la position de Calvin Coolidge, exprimée en 1925, que « l’affaire de l’Amérique, ce sont les affaires ».

Mais, dans le monde contemporain, la politique étrangère des Etats-Unis ne peut être tout entière contenue dans une déclaration de l’entre-deux guerres. Après les excès néoconservateurs qui traversèrent l’administration Bush, il était nécessaire de revenir à plus de mesure. De fait, il n’était pas soutenable, pour l’Amérique et le monde, que le gouvernement des Etats-Unis suive une « politique reaganienne de clarté morale et de puissance militaire », comme le recommandait dès 1997, le centre de réflexion Project for a New American Century. Ainsi que précédemment souligné, les nouvelles orientations de la Maison-Blanche sont confuses. Quand on observe l’action américaine en Libye, en Syrie, ou en Ukraine, elle fait l’impression d’un wilsonisme par procuration, puis très clairement d’un wilsonisme débotté[3]. Il serait presque possible d’inverser l’adage de Théodore Roosevelt, en constatant qu’aujourd’hui les Etats-Unis parlent fort avec un petit bâton. Or, il est profondément regrettable de devoir constater une telle inversion. Avec Woodrow Wilson, Théodore Roosevelt est le grand inspirateur de la politique étrangère des Etats-Unis au XXe siècle. Le premier a défini l’idéal poursuivi par l’Amérique. Le second a indiqué quels moyens devaient être employés pour l’atteindre[4].

Portraits présidentiels de Théodore Roosevelt et Woodrow Wilson

Portraits présidentiels de Théodore Roosevelt et Woodrow Wilson

Quels principes pour la politique étrangère des Etats-Unis ?

On ne répète jamais assez qu’il n’y a de politique qui vaille autrement que sur des réalités, et la plus fondamentale de toutes les réalités, pour un pays comme les Etats-Unis est l’intérêt national. Voilà pourquoi il serait à l’avantage du Président Obama de sortir de son indécision pour embrasser une politique nixonienne de pragmatisme raisonné et de ferme défense de l’intérêt national. Il faut se souvenir que c’est une telle politique qui, initiée par Richard Nixon et mise en œuvre par Henry Kissinger, a permis la plus grande percée diplomatique de la guerre froide, c’est-à-dire la reconnaissance de la République Populaire de Chine par les Etats-Unis d’Amérique. Par la suite, l’inquiétude suscitée par un rapprochement sino-américain permis le déblocage des négociations russo-américaines sur le désarmement et la signature du premier accord SALT (Strategic Arms Limitation Talks). La fermeté des Etats-Unis, et l’action d’Henry Kissinger permirent également un cessez-le-feu définitif dans la guerre du Kippour de 1973, et dissuadèrent l’Union Soviétique d’intervenir directement en faveur de ses alliés arabes. S’il est douteux que la diplomatie triangulaire et le « linkage » fait entre les différents problèmes à résoudre ait pu aider les négociations avec le Nord-Vietnam, il n’en demeure pas moins qu’elle a constitué un véritable pas en avant dans la conduite de la politique étrangère américaine.

La politique de défense de l’intérêt national est basée sur une compréhension géopolitique du monde et une adhésion aux principes de la realpolitik. De ce fait, en fonction des différents problèmes du monde aujourd’hui, la position du gouvernement des Etats-Unis devrait évoluer sur un certain nombre de points. Prenons par exemple les relations avec la Fédération de Russie. Le président Obama, s’exprimant sur les actions russes en Ukraine, a déclaré que la Russie n’était plus qu’une puissance régionale[5], et il est indéniable qu’il la voudrait ainsi. Néanmoins, il est peu réaliste de qualifier de puissance régionale un pays qui dispose d’environ 8500 têtes nucléaires, et peut encore menacer sans peine la totalité de l’hémisphère nord de la planète. Ainsi, plutôt que de s’en prendre verbalement à la Russie, en espérant qu’admonestations et sanctions économiques changeront sa politique, il serait plus opportun d’adopter une approche à la fois plus réaliste et plus déterminée. Les Etats-Unis, de même que l’Union Européenne devraient commencer par reconnaitre que la Russie estime avoir un intérêt particulier en Ukraine et qu’elle est disposée à employer la force pour défendre cet intérêt. Une fois ce préalable établi, il serait possible, et constructif, de déterminer le futur de l’Ukraine en coopération avec Moscou, tout en étant absolument clair que le reste de l’Europe n’a pas à être menacé, d’aucune manière qui soit. Autrement dit, la Russie conserve et conforte sa sphère d’influence politique et économique présente, aussi longtemps qu’elle ne cherche pas à l’étendre à nouveau vers les pays baltes ou l’Europe centrale.

Richard Nixon et Henry Kissinger (AFP/Getty Images)

Richard Nixon et Henry Kissinger (AFP/Getty Images)

Concrètement, que faire de plus ?

Vis-à-vis de la Syrie, il est désormais presque certainement trop tard pour que les Etats-Unis espèrent promouvoir leurs intérêts. Il est certain que les trois prochaines années ne verront pas un retour des relations entre Washington et Damas. En revanche, il eut été plus réaliste pour l’actuelle administration de reconnaitre dès l’été 2011 qu’elle n’allait pas s’engager militairement en Syrie, et que de ce fait, il était très improbable que Bachar el-Assad soit renversé par son opposition. Il n’est pas trop tard en revanche pour voir Barack Obama rétablir des liens avec l’Iran. Après le raidissement de l’administration Bush, la présente administration démocrate a fait de nombreuses ouvertures à la république islamique. S’il n’est pas certain que l’Amérique ne pourrait pas vivre avec un Iran possédant l’arme nucléaire[6], il n’en demeure pas moins que la meilleure manière de limiter les risques est en étant ferme et souple à la fois. Les Etats-Unis devraient cesser un instant de se focaliser sur une résolution immédiate du problème nucléaire pour se contenter de voir dans quelle mesure il est possible pour les deux pays de se parler, à un niveau diplomatique officiel, et explorer les domaines dans lesquels ils pourraient coopérer.

L’un des derniers grands dossiers de politique internationale pour les Etats-Unis est la Chine. Dans ce cas, comme dans beaucoup d’autres, la crainte soulevée par l’administration Obama est qu’elle promette plus qu’elle ne tienne. Or dans ce cas-ci, plus encore que dans les autres, il serait possible à la Maison-Blanche de suivre l’inspiration politique de Richard Nixon et Henry Kissinger. Lors de sa dernière tournée asiatique, le Président Obama a commencé à suivre une telle ligne de fermeté, en assurant le Japon que les îles Senkaku étaient couvertes par les accords de défense mutuelle liant l’archipel aux Etats-Unis. Mais, au vu des ambitions de Pékin en Mer de Chine du Sud, c’est insuffisant. Il est clair que les Etats-Unis doivent tout à la fois rassurer plus encore leurs alliés, être ferme avec la République Populaire de Chine sur tout ce qui pourrait menacer l’intérêt national américain, tout en explorant de nouvelles possibilités de coopération entre les deux pays. C’est à ce prix que Barack Obama échappera peut être lui aussi au syndrome du canard boiteux, et méritera réellement le prix Nobel de la paix qui lui fut décerné un peu tôt, en 2009.

Raphaël Mc Feat

[1] Cf. Karen DeYoung, Obama to leave 9800 U.S. troops in Afghanistan, Washington Post, 27 mai 2014 (http://www.washingtonpost.com/world/national-security/obama-to-leave-9800-us-troops-in-afghanistan-senior-official-says/2014/05/27/57f37e72-e5b2-11e3-a86b-362fd5443d19_story.html)

[2] Lexington, The price of detachment, The Economist, 24 mars 2013 (http://www.economist.com/news/united-states/21573970-shunning-foreign-entanglements-does-barack-obama-risk-losing-his-global-bully)

Michael O’Hanlon, The Obama Defence, Foreign Affairs, 28 mai 2014 (http://www.foreignaffairs.com/articles/141473/michael-ohanlon/the-obama-defense)

[3] Cf. L’expression de Pierre Hassner pour désigner le néoconservatisme, le « wilsonisme botté ».

[4] Cf. Henry Kissinger, Diplomatie, Chapitre 2, Fayard, Paris, 1996

[5] Cf. Scott Wilson, Obama dismisses Russia as ‘regional power’ acting out of weakness, Washington Post, 25 mars 2014, (http://www.washingtonpost.com/world/national-security/obama-dismisses-russia-as-regional-power-acting-out-of-weakness/2014/03/25/1e5a678e-b439-11e3-b899-20667de76985_story.html)

[6]Cf. Kenneth Waltz, why Iran should get the bomb?, Foreign Affairs, (http://www.foreignaffairs.com/articles/137731/kenneth-n-waltz/why-iran-should-get-the-bomb)

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