L’héritage de Sarajevo

Il y a cent ans, à Sarajevo, peu après 10h45 du matin, l’héritier des couronnes d’Autriche et de Hongrie, l’archiduc François-Ferdinand et son épouse morganatique la duchesse Sophie de Hohenberg furent frappés par les deux balles tirées par Gavrilo Princip, un jeune Serbe nationaliste embrigadé par l’organisation terroriste « la main noire ». Comme ils paraissent légers ces quelques grammes de plomb qui ont fait basculer le destin des Habsbourg et de l’Europe. Nul ne peut prédire ce que seraient devenus les Balkans, l’Europe et le monde si l’archiduc avait vécu. Il n’y a aucun doute que ce serait une fiction historique de grand intérêt, mais cela n’est pas le sujet qui nous préoccupe aujourd’hui. Moins de deux mois après la mort de l’archiduc, en vertu des alliances militaires et de l’automaticité des processus de mobilisation, le vieux continent était en guerre, pour ne s’arrêter que quatre années et quelques seize millions de morts plus tard. Un nombre incalculable de personnes ayant débattu des causes de la guerre et disséqué son prélude, il ne s’agit pas pour nous d’offrir un regard historique neuf sur des évènements qui ont vocation à être rappelés au cours des quatre années à venir, à mesure que le monde traversera le centenaire de tant de destructions et de peines. En revanche, il parait opportun, au vu de l’actualité internationale toujours bouillonnante, de réfléchir une nouvelle fois aux leçons qu’il est très imparfaitement possible de tirer des drames d’il y a un siècle.

L’archiduc François-Ferdinand d’Autriche-Este et son épouse, Sophie de Hohenberg

L’archiduc François-Ferdinand d’Autriche-Este et son épouse, Sophie de Hohenberg

Le monde de 2014 et celui de 1914 sont profondément différents. En un siècle, les sociétés humaines ont connu des avancements matériels et technologiques rarement anticipés, et des évolutions sociales et morales longtemps vues comme impossibles, voire absurdes. Néanmoins, un point commun est la permanence des crises potentielles, souvent vues comme une menace majeure pour les pays occidentaux. Depuis le début de l’année 2014, la conjonction des évènements d’Ukraine, de Syrie, d’Irak ou du Sahel font craindre l’éruption d’un nouveau conflit dévastateur à l’échelle mondiale[1]. Par ailleurs, les inquiétudes persistent quant’ au développement de l’énergie nucléaire en Iran et aux croissantes ambitions chinoises en Asie orientale. Face à toutes ces situations de crise, ouvertes ou latentes, il est logique, au regard de l’histoire, d’exprimer l’inquiétude qu’elles puissent se terminer en un conflit généralisé. Pour autant il n’est pas certain que cette crainte doive dominer toute les analyses de l’actualité internationale, pas plus qu’elle ne soit vraiment en danger de se réaliser. On glose souvent, à longueur d’éditoriaux, sur la médiocrité réelle ou avérée de tel ou tel dirigeant politique. De l’aveu collectif, dans le monde contemporain, il y a peu de chefs d’État ou de gouvernement qui arrivent au niveau des grands noms du XXe siècle, ainsi Winston Churchill, Charles De Gaulle, ou Franklin Roosevelt. Par voie de conséquence, les dirigeants actuels ne seraient pas à même de faire face à une situation sortant de l’ordinaire.

 Cependant, il convient de se souvenir que l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand fut un évènement anodin au milieu d’une période de calme. En effet, après la crise balkanique de 1912-1913, la fièvre dont était saisie l’Europe depuis une décennie s’était calmée. Personne ne s’attendait à ce que quoi que ce soit arrive en 1914. Qui plus est, la majorité des familles régnantes d’Europe étaient sous la menace de tout ce que le continent comptait d’anarchistes, de proto-communistes, et de terroristes divers et variés. L’archiduc était loin d’être le premier à se faire assassiner ainsi en pleine rue. Dès 1881, Alexandre II avait été tué à Saint Pétersbourg. En 1898, ce fut l’Impératrice Elisabeth d’Autriche, épouse de François-Joseph. En 1900, le roi Humbert d’Italie était à son tour abattu, puis en 1908 ce fut Charles 1er du Portugal et en 1913 le roi Georges de Grèce. Sans diminuer le choc et l’outrage causés par la mort de François Ferdinand, sa mort par assassinat était bien moins inattendue que celle, par exemple, de John Kennedy, à Dallas en octobre 1963. En outre, la réaction en chaine qui conduisit au premier conflit mondial ne se déclencha qu’un mois plus tard, avec l’ultimatum adressé par la double monarchie au royaume de Serbie.

 La situation de 2014, avec un si grand nombre de crises ouvertes est donc sans commune mesure avec celle de 1914. S’il faut en effet toujours se méfier des époques de médiocrité généralisée, il nous semble pourtant qu’en de telles époques, les situations ordinaires sont plus à craindre que les situations exceptionnelles. Quand il y a un ensemble de menaces réelles et avérées, même les gouvernants médiocres peuvent réussir, cahin caha, à faire face à la situation et prendre leurs responsabilités. Ceci est aujourd’hui facilité par la prise de conscience générale de l’existence de ces différentes menaces, la plus grande facilité de débattre des remèdes envisageables, et l’impossibilité croissante d’agir seul sur la scène internationale. Au contraire, une situation normale éveille moins la vigilance, notamment parce que son potentiel explosif est rarement décelable en avance. Une illustration contemporaine de cet état de fait pourrait être la lectio magistralis prononcée par le pape Benoit XVI à l’Université de Ratisbonne en septembre 2006[2]. Pour le Saint Père, comme pour tous ceux qui avaient lu son texte en avance, ce n’était qu’une simple intervention théologique sans le moindre caractère particulier. Nul n’avait décelé le caractère potentiellement explosif de l’une des citations employées par Benoit XVI pour illustrer son propos, et de là en découla une crise diplomatique. Voilà pourquoi la principale leçon que l’on peut tirer de l’attentat de Sarajevo est peut-être qu’il faut se méfier des situations ordinaires plus encore que des situations extraordinaires.

Cependant, sans doute plus important encore est l’enseignement que quand on est amené à conduire une politique internationale, il faut se garder autant que possible de succomber à l’émotion du moment, surtout si elle est publique et instrumentalisée par les médias. En effet, quand on étudie le comportement et les décisions des dirigeants européens en juillet 1914, ce qui domine chez les principaux protagonistes est précisément l’empire de l’émotion. L’outrage et le désir de revanche des Habsbourg sont compréhensibles et logiques. Chez Guillaume II, qui aurait dû modérer le gouvernement de Vienne, les divagations erratiques allant des bravades aux attaques de panique sont bien moins excusables car elles se traduisirent concrètement par une politique du pire avec un effet de cliquet. Alors que le Kaiser ne souhaitait certainement rien d’autre qu’une victoire diplomatique, sa manière de faire rendit la guerre inévitable. A Pétersbourg, la faiblesse de caractère de Nicolas II eut des effets différentes, mais non moins dévastateurs, l’empêchant de s’opposer à la mécanique implacable de la mobilisation générale. De toutes ces émotions résultèrent les millions de morts pour défendre des causes alors vues comme essentielles, mais aujourd’hui incomprises par la très grande majorité des Européens vivants.

N’ayant pas connu la Grande Guerre, ni ne pouvant parler de ceux qui y sont morts, hormis les trois oncles de feu ma grand-mère : Maurice, Henri et Adrien, qui lui donnèrent ses prénoms, il ne m’appartient pas de juger les convictions de ceux qui y combattirent. En revanche, j’estime pouvoir juger mon époque, au regard de l’histoire, et dire mon soulagement que nos émotions contemporaines n’ont pas encore causé autant de morts que celles du siècle écoulé. Car les émotions soulevées par le terrorisme islamique, ou par les mouvements en faveur de la démocratie, ont ceci de commun avec celles consécutives à l’attentat de Sarajevo qu’elles sont fauteuses de guerres. Certaines étaient nécessaires (Afghanistan, Mali), d’autres en revanche auraient pu être évitées (Irak, Libye), dans la mesure où les dommages qu’elles ont entrainé dépassent de très loin leurs bénéfices. Or là est tout à la fois la démonstration que l’on ne peut pas retenir de véritables leçons de l’Histoire, et le véritable danger pour les pays d’Europe aujourd’hui. Un siècle après Sarajevo, à l’issue de ce court vingtième siècle dont parle Eric Hobsbawm[3], nous sommes tout aussi susceptibles de partir en guerre, sur un coup de sang émotionnel, que ces aïeux que par ailleurs nous professons ne pas comprendre, à tel point que chaque commémoration des deux conflits mondiaux est aujourd’hui l’occasion d’un procès en règle du nationalisme. C’est cela qu’à notre sens la très grande majorité de nos contemporains ne comprend pas. L’Homme, malgré tout le changement matériel et social qu’il a connu en cent ans, est toujours aussi vulnérable à ses émotions, et à leurs conséquences néfastes. Quelle différence y a-t-il, fondamentalement, entre partir en guerre pour défendre sa patrie, et partir en guerre pour défendre les droits du genre humain ? In fine, cela revient au même.

 2

Nous ne condamnons pas la guerre car nous sommes convaincus qu’elle reste, par moments, une nécessaire continuation de la politique par d’autres moyens. Dans le monde complexe où nous vivons en ce début de XXIe siècle, il y a toujours des régimes, des organisations et des individus, qui posent des problèmes, grands ou petits à leur environnement régional ou au monde entier. Or ces problèmes ne peuvent être résolus que par l’emploi de la force armée. En revanche, cet emploi doit être raisonné, réfléchi et décidé avec le plus grand sérieux. Dès le début du cinquième siècle avant notre ère, Sun Tzu écrivait : « La guerre est une affaire d’une importance vitale pour l’État, […], la voie qui mène à la survie ou à l’anéantissement. Il est indispensable de l’étudier à fond »[4]. Pourtant, le monde occidental aujourd’hui, souvent sous la pression médiatique, voudrait que l’on lance des opérations militaires en réaction à un massacre demain, et que ces opérations soient finies sans pertes après demain, quelle que puissent être leurs conséquences par ailleurs. Voilà donc où se trouve le danger, pour des sociétés qui déclarent aimer la paix plus que tout, mais une paix en accord avec leurs orientations idéologiques et philosophiques, une paix qui nous laisserait dans notre confort mental. Comme en témoigne l’Histoire, les dirigeants médiocres sont très attirés par les guerres de confort. C’est donc pour ces raisons qu’il est important de se souvenir de la mort de l’archiduc François Ferdinand, et de ce terrible mois de juillet 1914, au cours duquel des gouvernants assez peu différents des nôtres se laissèrent dominer par l’émotion jusqu’à rouler au fond d’un abime dont personne ne voulait vraiment.

Raphaël Mc Feat

[1]Cf. MOISI Dominique, Cent ans après Sarajevo, le monde menacé par des conflits, Les Échos, Paris, 23 juin 2014 (http://www.lesechos.fr/journal20140623/lec1_idees_et_debats/0203582380913-cent-ans-apres-sarajevo-le-monde-menace-par-les-conflits-1015883.php)

[2]Cf. http://fr.wikipedia.org/wiki/Discours_de_Ratisbonne et Benoit XVI, Foi, Raison et Université, souvenirs et réflexions, [Texte intégral du discours au lien ci-dessous] (http://www.vatican.va/holy_father/benedict_xvi/speeches/2006/september/documents/hf_ben-xvi_spe_20060912_university-regensburg_fr.html)

[3]Cf. Hobsbawm Éric J., L’Âge des extrêmes, Histoire du court vingtième siècle, Éditions Complexe, Paris, 1999

[4]Cf. Sun Tzu, L’art de la guerre, Champs Flammarion, Paris, 1978

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