Libye : un État au crépuscule de son existence ?

Combattant d'Ansar al Charia devant le consulat américain de Benghazi ©STR/AFP

Combattant d’Ansar al Charia devant le consulat américain de Benghazi
©STR/AFP

Tripoli est en proie à de violents combats, le parlement Libyen a fui la capitale pour se réfugier sur un ferry à Tobrouk[1], et tandis que le pays tout entier s’embrase, l’Occident tourne enfin son regard vers lui. Mais cela sera-t-il suffisant ?

Trois ans après la chute du régime instauré par le Colonel Kadhafi, la crise interne que connait la Libye atteint désormais un seuil critique. Le pays est en proie à des affrontements systématiques entre milices qui se disputent les différentes zones d’influences du territoire, faisant régner leurs lois sur les terres qu’elles contrôlent. Bien que le phénomène se soit amorcé très tôt, il prend depuis ces dernières semaines une tournure si alarmante que déjà, certains en France parlent d’intervenir de nouveau[2]. Mais le spectre d’une nouvelle action militaire soulève immanquablement une question préoccupante : sera-t-elle capable d’empêcher la Libye de disparaître en tant qu’État ? En d’autres termes, serons-nous capables de ne pas répéter les erreurs passées ?

Mais d’abord, essayons de comprendre comment la situation a pu devenir à ce point explosive.

Le vide de l’après-Kadhafi.

«Nous avons cru à tort que des élections seraient suffisantes pour stabiliser la situation. Comme nous ne sommes pas intervenus au sol, nous avons surarmé les groupes»[3]

         En 2011, le printemps arabe prend son essor dans plusieurs pays, et un mouvement de contestation naît à son tour en Libye. Le régime du colonel Kadhafi réprime sévèrement les manifestants, transformant la révolte en lutte armée. La guerre civile va durer huit mois, au cours desquels plusieurs dizaines de milliers de libyens perdront la vie. Devant l’avancée des forces de Kadhafi, la communauté internationale prend alors la décision d’autoriser des frappes aériennes contre les troupes du régime[4]. C’est alors que débute l’opération Harmattan, menée par l’Armée française au-dessus de la Libye avec l’aide des États-Unis et de plusieurs autres pays occidentaux. Le rapport de force penche alors de manière décisive pour le camp des rebelles, et le régime de Kadhafi finit par être renversé, et ce dernier exécuté sommairement.

         Satisfait de la chute du dictateur, et n’outrepassant pas les limites du mandat accordé par les Nations-Unies, le soutien militaire occidental s’arrêta là, laissant au peuple libyen le soin de prendre en charge son destin maintenant qu’il avait conquis sa liberté. Mais malheureusement, l’évolution de la situation politique du pays a montré qu’un soutien, politique et économique cette fois, à la reconstruction de l’appareil étatique n’aurait pas été superflu. En raison de la très importante concentration des pouvoirs par le Colonel Kadhafi, la disparition de son régime a laissé un vide politique et administratif. Mais le vide fut aussi économique, car si le régime de Kadhafi s’attachait à répartir entre tous les profits des exportations de pétrole, afin de ménager les tribus, ses successeurs ne sont pas parvenus à poursuivre ce procédé. Ainsi, les dividendes de l’or noir, assurant par le passé une source régulière de fonds, ont perdu leur vocation fédératrice de par leur absence de partage.

         Les différentes brigades (ou « katibas ») ayant pris part à la chute de l’ancien régime ont effectué un partage de fait des zones se trouvant sous leur protection. Formées sur des bases géographiques et tribales[5], les katibas sont rapidement apparues comme des auxiliaires incontournables pour le nouveau régime. Tirant leur légitimité des combats contre les forces de Kadhafi, lourdement armées (parfois équipées de blindés lourds et de systèmes de défense antiaérienne), leur statut s’est vu pérennisé, puis institutionnalisé, certaines d’entre elles voyant leurs hommes payés directement par l’État (c’est le cas par exemple de ceux de la Brigade « Zenten »[6], chargée d’assurer la sécurité d’une partie de Tripoli, et particulièrement de l’aéroport).

Le pouvoir des seigneurs de la guerre.

«Nous n’avons ni police ni armée mais une juxtaposition de «katibas» sous l’ombrelle du gouvernement. (…) La faiblesse du gouvernement, les désordres régionaux, l’omniprésence des armes m’inquiètent… Que Dieu nous vienne en aide!»[7].

         Depuis l’avènement du nouveau régime, la Libye connait une période d’instabilité chronique. L’État central n’est pas arrivé à se construire de manière suffisante et présente un défaut de moyens, techniques, logistiques et financiers (beaucoup de fonctionnaires ne sont pas payés où le sont avec des mois de retard), et souffre d’un cruel manque de légitimité auprès du peuple[8].

         S’appuyant dans un premier temps sur les seigneurs de guerre et leurs milices, l’État libyen a rapidement pris conscience des problèmes que leurs actions soulevaient (concurrence à l’armée nationale, aucun contrôle sur les agissements des miliciens, rivalités entre katibas d’idéologies divergentes etc.). Malgré plusieurs menaces de démantèlement par le biais de la loi[9], elles ont néanmoins conservé toute l’étendue de leur pouvoir sur les territoires qu’elles occupent, ne souffrant d’aucun rival d’origine étatique tel qu’une armée structurée et suffisamment équipée ou des forces de police en mesure de faire régner l’ordre.

         Au-delà des simples problèmes de violence récurrente se sont développés de façon significative des trafics en tous genres du fait, là encore, de l’absence de moyens suffisants de lutte à même de les prévenir ou, à défaut, de les endiguer. Ainsi, des flots d’armes se sont déversés vers le Sud, et le Sahel, donnant à certains groupes (AQMI et le MUJAO au Mali, Boko Haram au Nigeria[10], Al-Shabbaab en Somalie[11] etc.), des moyens militaires suffisant pour mettre en grave difficulté les armées qu’ils avaient en face d’eux. Ainsi la révolution libyenne, source d’instabilité interne, a aussi été à l’origine d’un déséquilibre régional.

         Enfin, certaines parties du pays ont connu l’établissement de véritables zones de non-droit, hors de tout contrôle étatique, servant de refuges à des organisations terroristes internationales, au premier rang d’entre elles Al Qaïda au Maghreb islamique et Ansar al-Charia. Le développement des antagonismes qui s’ensuivit atteint son paroxysme en mai 2014, quand les rivalités se muèrent en affrontement généralisé dans la ville de Benghazi, entre d’une part les troupes du Général Haftar et d’autres part les salafistes d’Ansar-al-Charia et la Brigade du 17 février.

Une poudrière aux portes de l’Europe.

         Depuis, les affrontements n’ont cessé de s’étendre pour gagner la majeure partie du pays, opposant toujours les combattants des courants islamistes aux autres tribus et brigades. Les combats deviennent, au fil du temps, de plus en plus intenses, mettant la capitale à feu et à sang, et faisant tomber l’aéroport international de Tripoli aux mains des islamistes en août dernier. Peu à peu, les États étrangers commencent à évacuer leur personnel diplomatique du pays.

         Un tournant est franchi quand des avions de chasse d’origine non identifiée sont utilisés pour bombarder les positions des islamistes dans Tripoli, mettant en exergue l’implication d’États étrangers (vraisemblablement de l’Arabie Saoudite, de l’Égypte et des Émirats Arabes Unis en soutien du Général Haftar et de ses fidèles ; et de la Turquie et du Qatar en soutien du camp islamiste[12], encore qu’aucune de ces suppositions ne soit confirmée de manière certaine) se livrant ainsi à une forme de guerre par procuration.

         Les dangers d’un embrasement, et à terme, d’un possible éclatement de la Libye sont nombreux, tant pour l’État en lui-même que pour la région qui l’entoure. Nous observions il y a quelques mois à travers l’exemple somalien comment un État failli était un facteur de danger pour ses voisins, servant de refuge et de base arrière à toutes sortes d’organisations terroristes et de banditisme international. D’un point de vue interne, la situation continuerait de se dégrader, exacerbant des rancœurs déjà importantes entre les populations. Au niveau régional, la poursuite des trafics continuerait quant à elle de déstabiliser tout le voisinage, avec pour conséquence possible un durcissement de la politique des États voisins à l’encontre de la Libye et peut-être, à terme, une ingérence militaire. Enfin, au niveau international, une « somalisation » libyenne équivaudrait à la mise en place d’un arc encore fragmenté de territoires contrôlés par les mouvements islamistes, allant de la Libye à l’Irak, en passant par la Somalie et les régions du Sahel.

« Si vis pacem para bellum »

         Les défis majeurs sont donc posés : stabiliser la situation au sein du pays, endiguer la vague islamiste qui s’y propage, et donner à la Libye les moyens d’assurer elle-même sa sécurité face aux menaces internes et externes.

         Pour arriver à ce résultat, l’intervention extérieure de plusieurs États semble incontournable. La première étape serait alors de vaincre les milices islamistes, ce qui serait possible par une intervention aérienne du même type que l’opération Harmattan. La situation redeviendrait alors semblable à celle ayant succédé à la chute de Kadhafi. C’est là qu’il faudrait alors accomplir ce qui ne l’a pas été en 2011 : une véritable politique d’édificationd’un État, impliquant un soutien extérieur économique et commercial, donnant à l’État les ressources nécessaires pour payer ses fonctionnaires de manière décente, de retrouver le monopole de l’usage de la force, et d’acquérir une légitimité à la fois auprès des tribus et de la population.

         L’idéal serait enfin de développer l’interdépendance entre les grandes régions de la Libye, certaines disposant de ressources en eau (le Fezzan), d’autres en pétrole (la Cyrénaïque), et de redistribuer les bénéfices de l’exportation de ce dernier de façon équitable afin de ne susciter aucune frustration.

         Un autre scénario, moins souhaitable, consisterait à accorder l’indépendance à chacune des grandes régions, transformant ainsi la Libye en trois États plus petits, disposant de moins de ressources, affaiblis par les combats, et présentant, au final, les mêmes dangers que la situation actuelle.

         Le problème libyen est loin d’être simple, mais dans un contexte de crises s’enchaînant avec de plus en plus de régularité et d’intensité (Syrie, Irak, Centrafrique, Cameroun, Nigeria, Somalie, Ukraine etc.), sa résolution paraît d’autant plus nécessaire qu’elle se trouve aux portes immédiates de l’Europe. Le climat actuel du pays amène nécessairement à adopter un point de vue critique sur le résultat de l’implication de la communauté internationale en 2011. Et si une nouvelle intervention devait avoir lieu, quelle que soit sa forme, il vaudrait mieux cette fois ne pas laisser le pays dans une situation qui soit pire que celle dans laquelle il se trouvait auparavant.

Charles Brozille

Cette chronique ne lie que le(s) personne(s) l’ayant écrit. Elle ne peut entraîner la responsabilité de Chroniques internationales collaboratives et de son personnel respectif, ni des personnes qui l’ont révisé et édité. En outre, il ne s’agit pas d’avis ou de conseil juridiques.

[1] -Slate, Fanny Arlandis, Le Parlement libyen est réfugié sur un ferry, 10 septembre 2014

[2] -Le Figaro, Isabelle Lasserre, Libye : Paris redoute un scénario à la malienne et appelle à l’action, 08 septembre 2014.

[3] -Le Figaro, Isabelle Lasserre, Libye : Paris redoute un scénario à la malienne et appelle à l’action, 08 septembre 2014.

-France 24, « La Libye face au chaos : vers une nouvelle intervention étrangère ? », débat, 18 août 2014, https://www.youtube.com/watch?v=IZbuC5jn0kA&feature=youtu.be

[4] -Par le biais de la résolution 1973 du Conseil de sécurité des Nations-Unies

[5]Carte des régions et des tribus de Libye

[6] -France 24, « La Libye des milices », 27 mai 2014, http://www.france24.com/fr/20140523-reporters-libye-milices-katibas-violence-chaos-drogue-armes/

[7]http://sara-daniel.com/2013/03/libye-la-loi-des-katibas

[8] – France 24, « La Libye, un pays au bord de l’éclatement ? », débat, 26 mai 2014, http://www.france24.com/fr/20140523-le-debat-libye-milices-chaos-securite-et-politique-partie-2/

[9] -Assemblée Nationale, rapport d’information de la commission des affaires étrangères sur les révolutions arabes, 14 Novembre2012.

-Libya Herald, Sami Zaptia, House of Representatives disbands officially recognized and funded militias, 13 August 2014. http://www.libyaherald.com/2014/08/13/hor-disbands-officially-recognized-and-funded-militias/#axzz39zssHULF

[10] -Helios Global, Small Arms and Light Weapons Proliferation from Libya Threatens Stability in the Sahel and Northwest Africa, 12 auguts 2013

[11] -Russia Today, Libyan arms fueling warfare in Syria, Mali, Gaza Strip – UN report, 10 april 2013

[12] -Zone Militaire, Laurent Lagneau, Les mystérieux avions qui ont bombardé les islamistes libyens auraient été fournis par les Émirats arabes unis, 26 août 2014

Advertisements
Cette entrée, publiée dans Relations internationales, est marquée , , , , , , , , , , , , , . Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire

Entrer les renseignements ci-dessous ou cliquer sur une icône pour ouvrir une session :

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l’aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s