Mystères à Pyongyang

Mais où était passé le leader suprême ?

Entre le 3 septembre et le 14 octobre, Kim Jong-un, leader suprême de la République Populaire Démocratique de Corée (RPDC) n’a pas été vu en public. Son absence prolongée, inhabituelle depuis son accession au pouvoir, ainsi que l’envoi d’une délégation de haut rang, pour la clôture des jeux asiatiques à Incheon, le 4 octobre 2014, ont relancé la folle machine à rumeurs caractéristique des commentaires extérieurs sur l’actualité politique nord-coréenne. Certains ont imaginé que Kim Jong-un avait été renversé et exécuté, d’autres qu’il aurait été marginalisé par les cadres dirigeants, quelques-uns, enfin, ont pensé qu’il ne s’agissait que d’une simple stratégie de communication[1]. Pour notre part, nous préférons croire les rapports croisés des services de renseignement américain et sud-coréen, qui indiquent que Kim Jong-un se serait fait opérer pour une légère indisposition. On remarquera cependant que comme souvent dans les affaires sensibles, ceux qui savent ne parlent pas, tandis que ceux qui parlent ne savent pas.

Cette focalisation soudaine sur la Corée du Nord, alors même qu’elle n’est impliquée dans aucune crise immédiate, est une occasion de rappeler les principales réalités de ce pays, de considérer quelle est sa position aujourd’hui en Asie, et d’envisager quels scenarii d’avenir sont, en l’état actuel des choses, les plus probables. En effet, la RPDC est loin d’être un foyer calme et paisible du pacifisme international. Malgré le passage des ans, elle demeure même l’une des dernières, sinon la dernière dictature stalinienne du monde. Ceci est notamment illustré par l’état général des libertés publiques et par le niveau de répression exercé par l’ensemble de l’appareil d’état Nord-coréen, comme le soulignait le très bon article de ma collègue, Judith Khelifa, le 6 mars 2014. Elle faisait alors la présentation du rapport rédigé par les Nations-Unies sur les multiples crimes contre l’humanité dont le régime de Pyongyang se rend coupable au quotidien.

Un peu d’histoire coréenne

Géopolitiquement, la Corée du Nord est un vestige des soubresauts du XXe siècle, tout particulièrement de l’expansionnisme japonais puis de la guerre froide. Dès la fin du XIXe siècle, le Japon cherche à mettre la main sur la péninsule coréenne, ce qui sera chose faite après la guerre russo-japonaise de 1905[2] et le traité d’annexion de 1910[3]. Cette domination japonaise se poursuit jusqu’en 1945[4], et la victoire des États-Unis dans la guerre du Pacifique. L’histoire des immixtions japonaises en Corée n’aurait aucune importance si elle n’avait posé les conditions pour une partition du pays, et la création au Nord, d’une république populaire sous suzeraineté soviétique. De fait, la résistance naturelle organisée par les patriotes coréens contre l’invasion japonaise s’est divisée, dès les années 1930, entre communistes et non-communistes[5]. En tout logique, l’Union Soviétique favorisa et pris en main la résistance communiste, en la mettant sous le contrôle du jeune Kim Il-sung, guérillero communiste qui sert dans l’armée rouge, de 1940 à 1945.

La division, le long du 38e parallèle, de la Corée à partir de l’automne 1945, entre forces soviétiques et forces américaines entérine l’existence d’une Corée communiste sous la direction de celui qui deviendra le Président éternel. Les effets de la guerre de Corée (1950-1953), sur l’organisation politique de la péninsule sont négligeables[6]. Matériellement, en revanche, le pays est en ruine, dévasté par un conflit brutal qui a mis aux prises les armées américaine et chinoise, en supplément des forces communistes et démocratiques autochtones. C’est donc sur un champ de décombres, un passé dont on avait fait table rase, que Kim Il-sung va entreprendre de construire un État socialiste, avec le soutien de l’Union Soviétique et de la Chine.

Kim Jong-un, Leader suprême de Corée du Nord

Kim Jong-un, Leader suprême de Corée du Nord

Un régime communiste comme beaucoup d’autres

De décembre 1945 à sa mort, en 1994, Kim Il-sung détient tous les postes d’importance dans le régime. Président, (1949-1966), puis secrétaire général, (1966-1994), du parti coréen des travailleurs (PCT), Premier ministre (1948-1972), puis Président de la République (1972-1994), sous son égide est mis en place en Corée du Nord un régime totalitaire, dans lequel la population est tout à la fois embrigadée dans des organisation de masse et étroitement surveillée par les organes de la police politique. Dès 1949, un culte de la personnalité émerge, sur le modèle de celui existant en Union Soviétique autour de Staline. Dès la fin de la guerre de Corée, l’économie est collectivisée et un premier plan quinquennal est lancé. La priorité, comme dans l’Union Soviétique des années 1930, est donnée à l’industrie lourde, à l’armement. En parallèle, Kim Il-sung et ses conseillers élaborent une nouvelle théorie politique, fondée sur le Marxisme-Léninisme, mais appliqué à la situation coréenne : le Juche, qui prône l’indépendance politique, l’autosuffisance économique et l’autonomie militaire. Ces trois principes doivent être mis en œuvre sous l’autorité d’un « grand leader » dont le rôle est de guider le peuple afin qu’il parvienne à réaliser sa souveraineté.

Internationalement, pendant la même période de temps, la Corée du Nord navigue entre l’Union Soviétique et la Chine. Malgré son opposition à la déstalinisation, Kim Il-sung ne rompt jamais avec Moscou. En revanche, la Révolution Culturelle conduit à une absence temporaire de relations avec Pékin, le leadership de Kim étant même dénoncé par le Parti Communiste Chinois. En réponse, Kim Il-sung promeut avec plus de force que jamais l’idéologie du Juche, et la met en œuvre, favorisant tout ce qui est fabriqué en Corée, mais conduisant à une stagnation, puis un déclin économique. La chute de l’Union Soviétique en 1991 met brutalement fin à l’aide extérieure dont bénéficiait encore le régime, ce qui va l’amener à se réconcilier avec la Chine, pour retrouver un soutien extérieur capable de fournir une assistance alimentaire plus que nécessaire. Enfin, Kim Il-sung décède en 1994, après avoir petit à petit passé les rênes du gouvernement à son fils Kim Jong-il.

Le monument de Mansudae (Pyongyang), représentant Kim Il-sung (G), et Kim Jong-il (D)

Le monument de Mansudae (Pyongyang), représentant Kim Il-sung (G), et Kim Jong-il (D)

Une dictature familiale qui fait souvent figure de trublion régional

Les années 1990 voient se mettre en place la Corée du Nord telle qu’elle est aujourd’hui. Idéologiquement très isolée, gouvernée par un modèle désormais plus nationaliste et familial qu’international et communiste, économiquement arriérée, mais toujours militairement formidable. Très certainement pour renforcer son pouvoir, Kim Jong-il a donné la priorité à l’armée qui, comme en Chine, est devenue un acteur majeur du jeu politique. La Corée du Nord n’a cependant pas échappé à la règle qui veut que tout pouvoir se reposant sur l’armée doit faire des concessions à cette dernière. La place croissante des officiers supérieurs et les conséquences de la fin de la guerre froide sont très certainement les principales raisons du désir Nord-coréen de se doter de l’arme nucléaire et de missiles intercontinentaux.

La RPDC, presque toujours soutenue par la Chine, va donc jouer au chat et à la souris avec ses voisins démocratiques et avec la communauté internationale. Peu à peu, une seule chose est devenue certaine à propos de la Corée du Nord, rien de ce qui la concerne n’est certain. Le système politique et les circuits de décision sont opaques. La politique étrangère est dominée par l’irrationalité, avec une alternance d’offres d’ouverture et de coopération, suivies par des provocations militaires ou nucléaires. Outre ces provocations, les relations de la RPDC avec la Corée du Sud et avec le Japon sont empoisonnées par les enlèvements de ressortissants de ces deux pays, effectués dans les années 1970. Depuis 2006, la Corée du Nord revendique la possession de l’arme nucléaire, et deux tests supplémentaires ont été conduits en 2009 et 2013. Néanmoins, l’avance de la RPDC en matière d’armes nucléaires est bien plus faible, et elle ne semble pas prête à expédier un missile nucléaire sur qui que ce soit.

Comment envisager la suite ?

La suite pour la Corée du Nord est une affaire complexe. Depuis le décès de Kim Jong-il en décembre 2011, son fils Kim Jong-il est le nouveau leader suprême. Sa jeunesse et la brièveté de sa période passée en tant qu’héritier font incessamment douter de sa capacité à réellement tenir les rênes du pouvoir. Economiquement, la Corée du Nord est sinistrée, et sa subsistance est étroitement dépendante des variations de la météo[7][8]. Mais, paradoxalement, la durée du régime, et son isolation, font que des générations entières de Coréens ne connaissent rien d’autre et sont résignés à leur sort, à défaut d’être convaincus par l’embrigadement idéologique dont ils font l’objet. Sauf coup d’Etat soudain ou mort prématurée, il n’est pas impossible que la dynastie Kim conserve le pouvoir pendant les décennies à venir. Or aussi longtemps que la famille sera au pouvoir, la Corée du Nord ne changera pas de régime politique.

A contrario, l’effondrement du régime ne signifierait pas une réunification immédiate de la péninsule. En premier lieu, la Corée du Sud a étudié de très près la réunification allemande, et les coûts supportés par la République fédérale pour réintégrer la République démocratique. Il n’est pas certain qu’elle veuille payer le double ou le triple pour réintégrer un Nord débarrassé de ses tyrans. En second lieu, le temps fait aussi son œuvre dans le Sud. De la même manière qu’il renforce le régime au Nord, il éloigne inexorablement le souvenir vivant d’une Corée unifiée. Aujourd’hui, les jeunes générations au Sud sont plus préoccupées de leur réussite socio-professionnelle et de leur bonheur matériel, que de la réunification avec un Nord de plus en plus perçu comme étranger. Régionalement enfin, si ce serait un soulagement politique pour la Corée du Sud, le Japon, et Taïwan de voir disparaitre la RPDC, la Chine au contraire ne verrait pas d’un bon œil la perspective d’un allié des États-Unis à ses frontières immédiates.

Comme bien souvent dans une dictature, l’avenir du pays est entre les mains du peuple qui seul, par sa résignation ou sa révolte, peut affecter le cours des choses. Néanmoins, si le peuple nord-coréen en venait à se libérer de son joug, il y a fort à parier qu’après l’intérêt initial de la communauté internationale, seuls les voisins de la Corée, parce que directement concernés, aideraient et soutiendraient un Nord libéré, mais condamné à un long et difficile rattrapage économique et culturel[9].

Raphaël Mc Feat

[1] Cf. Où est passé Kim Jong-un? http://www.marianne.net/Ou-est-passe-Kim-Jong-un-coup-de-fatigue-de-pub-ou-d-Etat_a241887.html

[2] Cf. Guerre russo-japonaise http://www.larousse.fr/encyclopedie/divers/guerre_russo-japonaise/141839

[3] Cf. Japan Korea Treaty of 1910 http://en.wikipedia.org/wiki/Japan%E2%80%93Korea_Treaty_of_1910

[4] Cf. Division of Korea http://en.wikipedia.org/wiki/Division_of_Korea

[5] Cf. Communist Kim Il-sung’s Manchurian struggle in 1930-40s http://www.koreatimes.co.kr/www/news/nation/2010/12/120_77492.html

[6] Cf. Justine Guichard, « La frontière inter-coréenne, par-delà la guerre froide « , CERISCOPE Frontières, 2011, [en ligne], consulté le 19/10/2014, http://ceriscope.sciences-po.fr/content/part3/la-frontiere-inter-coreenne-par-dela-la-guerre-froide

[7] Cf. 533 Trillion Won Required to Restore North Korean Economy – See more at: http://www.businesskorea.co.kr/article/6705/reunification-cost-533-trillion-won-required-restore-north-korean-economy#sthash.wEQpnbYu.dpuf

[8] Cf. Famine in North Korea http://asiasociety.org/famine-north-korea

[9] Étant entendu que la mise en place d’une vraie démocratie, et d’une économie de marché fonctionnelle sont aussi une question de culture, et ne se fait presque jamais en quelques années, comme en témoignent les pays africains, arabes, ou encore les anciens membres du bloc de l’Est.

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