Le difficile combat des Kurdes au Moyen-Orient

Bardaroch (Kurdistan irakien), le 24 août 2014. Le général Hossein ©LP/PHILIPPE DE POULPIQUET

Bardaroch (Kurdistan irakien), le 24 août 2014. Le général Hossein ©LP/PHILIPPE DE POULPIQUET

Avant l’explosion de violence du printemps 2014 au Moyen-Orient, les Kurdes étaient principalement connus par le biais du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) et de ses affrontements sporadiques avec les forces armées turques. Mais avec l’émergence de nouvelles menaces, incarnées par les mouvements islamistes radicaux, ils dirigent désormais leur force vers la défense de leurs territoires d’implantation en Syrie et en Irak, se retrouvant en première ligne face au califat proclamé par l’État Islamique en juin 2014.

C’est alors un autre visage des Kurdes qui apparaît au grand jour, celui d’une nation ancienne qui, bien que vivant sur les territoires de pas moins de quatre États différents (Turquie, Irak, Syrie et Iran), n’en demeure pas moins rassemblée et solidaire face à un adversaire déstabilisant la région toute entière. Les forces kurdes ont fait le choix des armes face à l’absence totale de compromis de l’État Islamique. Et même si leur engagement militaire ne date que du mois de juillet, il est loin de passer inaperçu. Qu’il s’agisse du sauvetage des Yézidis[1] en août, des unités composées de femmes soldats[2], fameuses pour semer la terreur dans les rangs des djihadistes, ou de la plus récente bataille de Kobané[3] à la frontière de la Turquie, les nombreux faits d’armes des Kurdes leurs ont valu un regain d’intérêt de la part des puissances occidentales, soucieuses de trouver des alliés fiables dans une région où l’équilibre des puissances est plus qu’instable.

Mais avant de le considérer comme le fer de lance de la lutte contre l’État Islamique, il est intéressant de s’attarder sur les autres aspects de ce peuple, sur son passé, ses aspirations et ses espoirs.

Une nation très ancienne, mais un territoire morcelé.

L’origine des Kurdes remonte au VI° siècle avant J.C. et à l’empire Mède, qui régnait alors sur l’Iran et l’Anatolie centrale. Après les invasions arabo-musulmanes, ils se convertissent à l’Islam tout en conservant leur culture propre et s’affirment au fil du temps comme une véritable puissance politique. La province du Kurdistan est quant à elle créée par le Sultan Mu’izz Ad-Dîn Sanjar au XII° siècle, suite à la victoire des Turcs sur le Calife de Bagdad[4].

Les siècles qui vont suivre vont connaître le développement culturel et politique des Kurdes, entrecoupé par les invasions mongoles (au XIII° et XIV° siècle). À mi-chemin entre la puissance perse et ottomane, ils choisissent alors de se placer sous la domination de cette dernière (au XVI° siècle), afin de bénéficier de sa protection ainsi que d’une large autonomie en échange d’un serment de vassalité. Les troubles surviennent à partir du XIX° siècle, quand les princes kurdes se soulèvent contre la puissance ottomane qui s’immisce de plus en plus dans leur gestion du pouvoir. Suite au Traité de Lausanne en 1923, puis à une décision de la Société des Nations en 1925, le Kurdistan se voit divisé entre la Turquie, la Syrie, l’Irak, et l’Iran, alors même que l’idée d’un État à part entière était avancée un peu plus tôt par le Traité de Sèvres de 1920[5]. Cette forme va demeurer jusqu’à notre époque, même si le statut de ces quatre provinces va évoluer au fil du temps en fonction du pays dans lequel elles se trouvent (statut comparable à celui d’un État fédéré pour le Kurdistan irakien, revendications indépendantistes puis autonomistes en Turquie).

Le chamboulement des rapports de force.

Le temps des troubles au Moyen-Orient a considérablement changé la donne pour un grand nombre de Kurdes, notamment ceux de Syrie et, plus récemment, ceux d’Irak. Conséquence directe du printemps syrien, et la guerre civile qui s’ensuivit, une grande partie du Kurdistan syrien est désormais sous le contrôle de milices liées au PYD (le Parti de l’Union démocratique), lui-même affilié au PKK. Il est depuis administré de manière autonome.

Côté irakien, le Kurdistan sud, qui bénéficiait déjà d’une grande autonomie depuis 2005 et l’adoption de la nouvelle constitution irakienne[6], a vu son pays d’attachement se disloquer suite à l’offensive généralisée de l’État islamique à partir du mois d’août 2014. En majeure partie sous l’autorité du PDK (Parti démocratique Kurde), c’est de cette région qu’est partie la contre-offensive des peshmergas[7] pour reprendre Mossoul, deuxième ville la plus importante d’Irak et d’une importance stratégique, aux mains des djihadistes. Là aussi, la question de l’indépendance vis-à-vis de l’Etat de rattachement émerge de façon sérieuse, et un référendum pour en déterminer une issue a été annoncé par le Président Massoud Barzani en juillet dernier[8].

Sur tous leurs fronts, les Kurdes affrontent donc le même ennemi, tout en faisant face aux énormes bouleversements de la géopolitique régionale liés à une instabilité croissante. Cela ne signifie pas pour autant que malgré cette cause commune, ils soient unis de manière indivisible derrière une seule bannière, bien au contraire. En effet, les rivalités sont bel et bien existantes entre le PDK irakien et le PKK turc. Ce clivage concerne notamment le contrôle des territoires kurdes de Syrie, placés sous la protection du PYD, très influencé, comme précisé plus tôt, par le PKK. Le PDK s’est donc trouvé marginalisé.

Mais la signature le 22 octobre entre les protagonistes des accords de Dohuk[9] (une ville d’Irak où s’est tenue leur rencontre) semble dégager un début de solution en incluant les mouvements soutenus par le PDK dans le jeu politique en Syrie, en disposant que toutes les parties reconnaissent l’indépendance de régions kurdes de Syrie, et que les uns comme les autres puissent participer à leur défense. Et cette participation n’a pas tardé à se concrétiser, puisque que des combattants kurdes d’Irak se sont rendus en Turquie afin de venir en aide à ceux de Syrie, piégés dans la ville de Kobané[10] par les djihadistes et souffrant d’un refus d’intervention d’Ankara. Mais de la Turquie à l’Irak, ils ne sauraient toutefois être considérés comme un ensemble coordonné et monolithique, car comme nous l’avons vu, les rapports de forces et les conflits d’intérêts et d’influence demeurent entre différentes mouvances. Car toutes n’ont pas la même situation (le Kurdistan irakien est indépendant de facto et très riche, le Kurdistan turc est beaucoup plus vaste et comporte plus d’habitants etc.)ni les mêmes enjeux (indépendance, simple autonomie, ou aucune des deux).

Un avenir toujours incertain.

Propulsés au premier rang des adversaires de l’État Islamique, soutenus par l’Occident, que cela soit matériellement et logistiquement par le biais de livraisons d’armes[11] ou de l’envoi d’instructeurs[12], ou militairement via des frappes aériennes contre les positions djihadistes[13], les Kurdes semblent soudain incarner l’allié idéal dans la lutte contre l’État islamique. Alors même que leurs revendications n’ont jamais vraiment trouvé de réel écho hors de leurs frontières, l’appui qui leur est apporté semble unanime (et va même jusqu’à susciter l’intérêt des bikers néerlandais qui viennent combattre à leurs côtés[14]).

Est-ce à dire qu’en cas de victoire contre l’État Islamique, un Kurdistan indépendant pourrait voir le jour ? Rien n’est moins sûr, car si « l’histoire est écrite par les vainqueurs »[15], elle est aussi « un perpétuel recommencement »[16], et le Kurdistan pourrait être, une fois encore, victime de sa géographie.

Coincé entre les deux grandes puissances régionales que sont la Turquie et l’Iran, le Kurdistan présente nombre d’intérêts, qu’il s’agisse de ses ressources pétrolières en Irak[17] générant une manne économique conséquente ou des ressources naturelles et agricoles de son sol en Syrie[18] à même de nourrir une grande partie de la population. Toutefois, une redéfinition des frontières, menant à la (re)création d’un nouvel État kurde ne pourrait se faire que de manière incomplète ou insatisfaisante. Incomplète, car elle induirait de ne créer un nouvel État qu’à partir de certaines portions du Kurdistan, bien que cela soit une possibilité envisageable quand on observe le rapide développement de sa partie irakienne. Insatisfaisante, car recréer ce pays de façon totale impliquerait d’amputer d’une partie de leurs territoires la Turquie et l’Iran, deux puissances militaires qui ne souhaiteraient probablement pas se voir déposséder de terres et de population, et dont les relations peuvent être tendues sur certains sujets telle que la guerre civile syrienne[19]. La renaissance du Kurdistan dans son ensemble ne saurait se faire sans l’accord de ces deux États, ce qui semble en l’état actuel des choses hautement improbable.

Il faudra aussi prendre en compte les tensions internes, alimentés par les acteurs extérieurs[20] (la Turquie préférant par exemple soutenir passivement le PDK plutôt que le PYD qu’elle considère comme un mouvement terroriste), qui pourraient, une fois la guerre terminée, faire exploser la solidarité acquise par les armes.

Quoi qu’il advienne, la route vers l’indépendance sera encore longue et semée d’embûches, à moins que ne lui soit préférée, comme par le passé, une autonomie relative, mais confortable, sous la protection de l’un des puissants de la région.

Charles Brozille

[1] Darya Kianpour, « Les Yézidis, une communauté multimillénaire mais inconnue », RFI, 14 août 2014

[2] Taha Khalil, « Contre l’Etat islamique, des combattantes kurdes Kalachnikov en main », Al-Mustaqbal, 12 octobre 2014

[3] Heysam Mislim, “Kobane Diary: 4 Days Inside the City Fighting an Unprecedented Resistance Against ISIS”, Newsweek, October 15th 2014.

[4] Giuseppe Campanile, « Histoire du Kurdistan », L’harmattan, 2004

[5] Pour un exposé très complet sur l’histoire des Kurdes et du Kurdistan, voir « Un aperçu de l’histoire des kurdes », par Kendal Nezan, Président de l’institut kurde de Paris.

[6] Bryar Baban, « Des aspects internationaux du statut du Kurdistan irakien : entre indépendance et fédération. », revue québécoise de Droit International, 2008

[7] RFI, « Irak –Vaste contre-offensive Kurde pour reprendre le barrage de Mossoul », 16.08.2014

[8] Martin Chulov & Fazel Hawramy, « Kurds push for independance vote amid Iraq chaos », The Guardian, 03.07.2014

[9] Anne Verdaguer, « Les kurdes de Syrie veulent garder le contrôle de Kobane », RFI, 29.10.2014

[10] AFP, « Les Peshmergas patient à quelques kilomètres de Kobané », 30.1.2014

[11] Jérôme Bastion, « Premières livraisons d’armes aux kurdes de Kobané », RFI, 20.10.2014

[12] Didier François, « Au plus près des forces spéciales françaises en Irak », Europe 1, 23.10.2014

[13] Justine Drennan, « Who has contributed what in the coalition against IS ? », Foreign Policy, 20.10.2014

[14] Alphonse Corone, « Des bikers néerlandais autorisés à rejoindre les rangs des combattants kurdes », Slate, 15.10.2014

[15] Robert Brasillach

[16] Thucydide

[17] Robert Fisk, « IRAK- Le pétrole, le nerf de la guerre », The independent, 11.08.2014

[18] Actukurde, « Le Kurdistan syrien fait sa révolution agricole », 15.06.2014

[19] Jessica Flament, « Vers une évolution des relations entre l’Iran et la Turquie ? », Mena Post, 31.01.2014

[20] Allan Kava, « Les Kurdes, combien de divisions ? », Le Monde Diplomatique, Novembre 2014

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