Le syndrome Mc Namara

Le 24 novembre 2014, le président des États-Unis, Barack Obama, annonçait la démission de son secrétaire de la Défense, Chuck Hagel[1]. Si Hagel a indiqué que ce départ avait été décidé en accord avec le président Obama, de nombreux observateurs de la politique américaine de défense ont analysé cette démission comme le résultat de désaccords persistants entre la Maison-Blanche et le Pentagone[2][3]. Ainsi, le sénateur John Mc Cain (AZ – R), l’un des principaux membres du Comité des Forces Armées du Sénat, a émis l’avis que le secrétaire de la Défense avait été frustré dans son travail par la place prépondérante occupée par les conseillers du président Obama. Il est en effet souvent reproché à la Maison-Blanche de Barack Obama de chercher à micro-gérer les différents aspects de la politique de défense. Parmi les autres raisons évoquées pour expliquer la démission de Chuck Hagel, il y a l’absence d’une stratégie claire pour lutter contre l’Etat islamique, et l’inefficacité des solutions présentement mises en œuvre dans les autres points de tension dans le monde, de l’Est de l’Ukraine à la Mer de Chine.

L’espoir pour le président Obama est d’avoir un secrétaire de la Défense qui mettra en œuvre la politique qu’il aura décidé. Néanmoins, se séparer de l’un des principaux membres de son cabinet, dans une période de crise, n’est pas le signe d’une situation sous contrôle. Historiquement, les cas précédents montrent que les effets d’une telle décision peuvent être extrêmement négatifs ou à l’inverse, marginalement positifs. Les deux exemples qui viennent à l’esprit sont ceux de Robert Mc Namara, qui quitta le Pentagone en février 1968, en pleine guerre du Vietnam, et de Donald Rumsfeld, qui fut poussé vers la sortie en 2006, alors que la situation sécuritaire de l’Irak connaissait une dégradation sans précédent depuis l’invasion américaine en 2003.

A l’automne 1967, Robert S. Mc Namara était le secrétaire de la Défense qui avait eu la plus grande longévité dans le poste. Il avait été nommé plus de six ans auparavant, par John Kennedy, dans ce qui était une sorte de gouvernement de tous les talents. Esprit très brillant, président de l’entreprise automobile Ford, Robert Mc Namara gagna rapidement la réputation d’être le premier civil à avoir réussi à prendre le contrôle de l’énorme machine militaire qui s’était concentrée au Pentagone en 1944. Par ailleurs, la décennie 1960 vit certains des évènements les plus retentissants de la guerre froide. La tentative de débarquement de la baie des Cochons (1961), la crise des missiles de Cuba (1962), la construction du mur de Berlin (1964), et bien entendu, la montée en puissance des États-Unis au Vietnam (1961-1967).

Robert S. Mc Namara  Secrétaire de la Défense (1961 - 1968)

Robert S. Mc Namara
Secrétaire de la Défense (1961 – 1968)

Quoique nommé par John Kennedy, Robert Mc Namara fut maintenu en fonctions par Lyndon Johnson, le successeur du président assassiné. Néanmoins, dans le cas spécifique du Vietnam, à l’inverse de Kennedy qui favorisait peu avant sa mort un désengagement américain, Johnson voulait redoubler l’effort militaire dans la péninsule indochinoise. En 1965, sous ses instructions, Robert Mc Namara et le Pentagone mirent en place l’opération « Tonnerre roulant » (Rolling Thunder)[4][5], dont le but était d’écraser le Viet-cong par des bombardements aériens. La même année, les premières troupes au sol furent déployées. D’abord des marines, pour protéger les champs d’aviation militaires, puis d’autres troupes pour soutenir les marines, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’en 1967, l’armée américaine ait 500 000 hommes sur place, sans la moindre issue visible au conflit.

L’absence concrète d’amélioration sur le terrain ainsi que le nombre croissant de morts dans les rangs américains conduisirent Robert Mc Namara à changer d’opinion sur le Vietnam, et à revenir à ce que John Kennedy souhaitait faire dès le mois de novembre 1963, c’est-à-dire désengager l’armée américaine. Au début du mois de novembre 1967, il écrivit un mémorandum confidentiel au président Johnson pour recommander un tel changement d’orientation, qui aurait commencé par une cessation des bombardements aériens et un arrêt du renforcement du corps expéditionnaire américain. En l’absence de réponse, Robert Mc Namara annonça sa démission le 29 novembre 1967, et quitta le Pentagone à la fin du mois de février suivant. Par la suite, Robert Mc Namara devait dire à plusieurs reprises qu’il n’était pas certain qu’il avait démissionné de lui-même, ou qu’il avait été poussé vers la sortie. Son remplaçant fut le conseiller à la Sécurité Nationale, Clark Clifford. Mais pour Lyndon Johnson et la politique américaine au Vietnam, il était déjà trop tard. L’offensive du Têt, en janvier 1968 ruina tous les efforts de la Maison-Blanche pour faire croire que la « subversion communiste » était en passe d’être battue. Le 31 mars 1968, Lyndon Johnson annonça qu’il ne se représentait pas à la présidence des États-Unis.

Donald Rumsfeld  Secrétaire de la Défense (1975-1977 et 2001-2006)

Donald Rumsfeld
Secrétaire de la Défense (1975-1977 et 2001-2006)

Le cas de Donald Rumsfeld est assez différent. En premier lieu, sa plus grande proximité historique (2001-2006), ne rend pas nécessaire un rappel historique de la même ampleur que celui fait pour Robert Mc Namara. Les circonstances entourant l’invasion américaine de l’Irak, en 2003, sont suffisamment connues, de même que les nombreuses erreurs stratégiques qui amenèrent un chaos sanglant et apparemment sans issue dans l’ancienne Mésopotamie. En revenant au Pentagone après un premier passage au poste de secrétaire de la Défense entre 1975 et 1977, Donald Rumsfeld souhaitait attacher son nom à une évolution stratégique majeure : « la guerre à faible empreinte ». Il s’agissait de mener les combats avec juste ce qu’il fallait d’hommes sur le terrain, et de les rapatrier au plus vite pour conjurer le spectre de grosses armées d’occupation qui resteraient dans le pays conquis pour une longue durée. Or en Irak, la conséquence de ce choix stratégique fut un vide sécuritaire très rapidement exploité par tout ce que les États-Unis ont comme ennemis au Moyen-Orient. En janvier 2006, l’implication américaine en Irak menaçait d’être un échec complet, et Donald Rumsfeld était en passe de devenir un personnage aussi controversé que Robert Mc Namara en son temps.

A court terme, le départ de Donald Rumsfeld en décembre 2006, et son remplacement par Robert Gates fut positif. Considérant qu’il n’avait plus rien à perdre, George Bush autorisa une montée en puissance, le « surge », du dispositif militaire américain en Irak. Cette montée en puissance fut supervisée par Robert Gates, et se fondait sur le déploiement de 20 000 soldats supplémentaires et la poursuite résolue d’une stratégie de contre-insurrection. Quand George Bush quitta la Maison-Blanche en janvier 2009, il laissait un Irak relativement pacifié, quoique en proie à de profondes divisions politiques. Robert Gates lui-même resta secrétaire de la Défense sous Barack Obama, jusqu’en 2011. Bien qu’il n’ait jamais prévu de rester en poste pendant la totalité du premier mandat de Barack Obama, Robert Gates se retrouva confronté au même problème qui allait assaillir Chuck Hagel, c’est-à-dire la très grande présence du président et de ses conseillers dans le processus décisionnel militaire.

Chuck Hagel  Secrétaire de la Défense (2013-2014)

Chuck Hagel
Secrétaire de la Défense (2013-2014)

Dans toute démocratie, il est normal que les dirigeants civils, élus et responsables devant le peuple et ses représentants exercent véritable contrôle sur l’appareil militaire. Cependant, il a souvent été remarqué que Barack Obama étend son influence plus loin que la majorité de ses prédécesseurs immédiats. Si l’on considère le cas des frappes de drones, effectuées au Sahel et au Moyen-Orient contre des organisations terroristes, il apparait qu’une majorité des cibles ont été personnellement approuvées par Barack Obama lui-même. Un tel degré d’implication dans la conduite des opérations militaires n’avait pas été vu depuis justement la guerre du Vietnam, au cours de laquelle Lyndon Johnson, et dans une moindre mesure Richard Nixon, donnaient leur feu vert pour chaque cible devant être bombardée. Or, le principal problème posé par une telle implication est que les experts en stratégie restent les militaires de carrière. La capacité humaine de faire des erreurs implique donc que la répartition des responsabilités entre autorités civiles et experts militaires soit équilibrée. Dans le cas contraire, la probabilité que des erreurs s’ensuivent croit de manière exponentielle.

 A l’instar de Pie XII, Barack Obama ne semble pas vouloir de collaborateurs, juste des exécutants. Pour autant, si l’on considère le manque de résultats positifs concrets de la politique étrangère qu’il mène depuis 2009, il est possible de se demander s’il est pertinent d’avoir accepté la démission d’un homme qui semblait chercher à remettre en cause le processus de décision tel qu’il a existé pendant les six dernières années. Il est à craindre, au vu de l’histoire américaine, que le départ de Chuck Hagel, certainement accepté dans l’espoir de pouvoir connaitre des succès de fin de mandat comme Georges Bush, ne finisse par faire de Barack Obama un nouveau Lyndon Johnson, dont la politique étrangère demeure très critiquée, presque cinquante ans après son départ de la Maison-Blanche.

Raphaël Mc Feat

[1] http://www.bbc.com/news/world-us-canada-30182410

[2]http://www.reuters.com/article/2014/11/24/us-usa-military-hagel-idUSKCN0J81AK20141124

[3]http://www.washingtonpost.com/world/national-security/defense-secretary-hagel-under-pressure-submits-resignation/2014/11/24/77e75422-73e4-11e4-a5b2-e1217af6b33d_story.html

[4] http://en.wikipedia.org/wiki/Operation_Rolling_Thunder

[5] Cf. Errol Morris, The Fog of War: : Eleven Lessons from the Life of Robert S. McNamara, 2003

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