Édito de Chroniques internationales collaboratives sur les tueries intervenues à Paris

Tueries à Paris

Le drame qui a frappé la France mercredi dernier est de ceux qui ne laissent personne indifférent. Pour nous, à Chroniques Internationales Collaboratives, qui sommes régulièrement amenés à traiter d’attentats et de massacres hors de France, l’assaut mené contre Charlie Hebdo nous émeut au plus haut point.

Nous sommes émus parce que ceux dont sommes amenés à parler dans nos articles, c’est-à-dire les fondamentalistes islamistes, ont frappé non pas des anonymes lointains, mais un magazine et des dessinateurs qui faisaient partie de notre quotidien. Sans acheter ou lire Charlie Hebdo, il était possible d’apprécier les talents de Cabu, Tignous ou Wolinski. Il suffisait de lire le Canard Enchaîné, Marianne ou tout simplement Paris Match. En commettant leurs assassinats, les terroristes se sont attaqués à des valeurs qui pour nous sont fondamentales. Rappelons l’article 11 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l’Homme : tout Citoyen peut donc parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la Loi ». Nous n’imaginons pas que tous aient tout le temps été en complet accord avec chacun des dessins publiés par Charlie Hebdo. Mais il était et il demeure d’une importance vitale que toutes les opinions, toutes les caricatures puissent être exprimées et publiées. Si d’aucuns en jugent certaines offensantes, alors ils peuvent intenter des actions devant la justice. C’est ainsi que doit continuer à fonctionner la démocratie à laquelle nous sommes attachés.

Notre émotion vient aussi de ce que, spécialistes des relations internationales et du droit pénal international, nous nous doutions tôt ou tard qu’une action terroriste allait avoir lieu en France. Notre cher et vieux pays a déjà connu le terrorisme aux XIXe et XXe siècles, et il a déjà connu le terrorisme islamiste avec les actions du GIA dans les années 1990. Qu’une attaque d’une telle sauvagerie contre les valeurs de la Républiques ne soit arrivée que treize ans après les attentats du 11 septembre 2001, témoigne de la qualité du travail de nos services de renseignement et de sécurité, et non pas d’une exception française qui nous aurait mise à l’abri des menaces pesant sur le reste du monde occidental. Mais, si nous nous doutions que cela allait arriver tôt ou tard, nous ne pouvions savoir sous quelle forme et avec quelle violence cette attaque se déchainerait. Nul ne pouvait le savoir et c’est précisément aussi cela qui caractérise une attaque terroriste. Cette part d’inconnu a pour but de paralyser par la peur la société qui est ciblée, de l’empêcher de fonctionner normalement.

Lors de son inauguration présidentielle, en mars 1933, Franklin Roosevelt déclara : « Nous n’avons rien à craindre, hormis la peur elle-même ». Dans cet esprit, toute l’équipe de Chroniques Internationales Collaboratives, comme les millions de personnes dans le monde qui ont manifesté leur émotion face aux évènements de ces derniers jours, refuse de céder à la peur, et de se laisser dicter ce qu’elle pourrait ou ne pourrait pas dire. Par la suite, quand l’émotion aura reflué, quand le cycle ordinaire de l’actualité aura repris ses droits, ce même refus de la peur continuera à nous animer. En ces heures sombres et tragiques, comme dans les heures joyeuses à venir, il est également possible de se souvenir de ce que Saint Jean Paul II avait lancé lors de son discours d’intronisation pontificale en 1978 : « N’ayez pas peur ».

Modestement, à la place qui est la nôtre, nous continuerons à disséquer les relations internationales, les manquements et imperfections de la justice pénale internationale. Nous ne nous retiendrons pas de pointer les erreurs qui sont faites par les gouvernements ou les peuples, que ce soit en lien avec le monde arabo-musulman ou ailleurs. Cette action aura pour espoir que peut être un réel progrès pourra être accompli dans le monde, que les entreprises de démocratisation ne seront plus faussement perçues comme un café instantané mais pour ce qu’elles sont réellement, c’est-à-dire des actions de longue haleine, dont les résultats à court-terme sont souvent aléatoires, mais qui avec maturation peuvent donner l’équivalent démocratique d’un grand cru de Bordeaux ou d’un Whisky de soixante ans d’âge.

Notre espoir sera aussi que nous cessions de chérir les causes dont nous aurons à déplorer les effets. Prétendre, comme certains l’ont fait, et le font encore, que les journalistes de Charlie Hebdo ont causé leur propre mort est faux et insultant pour eux, comme pour nous. Prétendre aussi, comme le font parfois certains amateurs de théories du complot que les complexes militaro-industriels occidentaux travaillent main dans la main avec les terroristes islamistes est historiquement erroné. Les racines du fondamentalisme qui traverse l’Islam sont intrinsèques au monde musulman, et nous n’y sommes pour rien. En revanche, il n’est pas faux de souligner que depuis quarante ans, certaines politiques occidentales, avec les meilleures intentions du monde, ont parfois contribué à l’essor du fondamentalisme.

Ainsi, la France accueillant l’Ayatollah Khomeiny en 1978, car il s’opposait à l’autocratisme grandissant du Shah d’Iran. Ainsi, l’administration Reagan armant les moudjahidines afghans dans les années 1980 car ils luttaient contre l’invasion soviétique de leur pays. Ainsi, l’administration Bush envahissant l’Irak en 2003, sous un faux prétexte, avec les conséquences que l’on sait. Ainsi, plus récemment les politiques française, européenne et occidentale vis-à-vis du monde arabo-musulman en réaction au « printemps arabe ». Malheureusement pour nous, tous les pays arabes n’ont pas la maturité démocratique de la Tunisie, ou une armée aussi solide que l’Égypte. Le Nord de l’Irak et de la Syrie, ainsi que la Libye et une grande partie du Sahara sont aujourd’hui des foyers de terrorisme, qui inspirent à leur tour des actions comme celles dont nous venons d’être les témoins, et nous en sommes aussi un peu l’une des causes.

Ne pas avoir peur, continuer à nous battre pour nos valeurs, continuer à penser, à écrire, à publier librement, cela implique de reconnaitre notre part de responsabilité dans l’état du monde. C’est pour cela que nous devons continuer à échanger et à débattre librement, c’est pour cela qu’il faut résister au terrorisme, au niveau étatique, par l’exercice de la violence légitime, au niveau de chacune et de chacun d’entre nous, pacifiquement mais fermement en usant pleinement des droits inaliénables du genre humain. Notre espoir sera enfin que notre action, si modeste soit-elle accélère la venue du rendez-vous que la France donna au monde il y a deux cent vingt-cinq ans, celui de la liberté, de l’égalité et de la fraternité.

L’équipe de Chroniques internationales collaboratives : Raphaël Mc Feat, Élise Le Gall, Judith Khelifa et Charles Brozille.

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