Les drones sont-ils (déjà) parmi nous ?

Les drones semblent partout, au pied du sapin, au-dessus des stades ou des centrales nucléaires, à filmer les montagnes ou bien à renseigner les forces armées sur les théâtres d’opérations. Mais par la diversité des formes qu’il peut revêtir, et des missions qu’il peut accomplir, savons-nous réellement définir ce qu’est un drone ? Le mot anglais « drone » signifie « bourdonnement », ou « vrombissement », en référence au bruit produit par le vol d’un insecte. Ceci est peut-être vrai pour les drones ludiques de petite taille, ceux équipés d’un turbopropulseur faisant plutôt le bruit d’une tondeuse à gazon (et étant d’ailleurs surnommés ainsi dans le milieu). Suscitant tantôt la fascination, tantôt l’inquiétude, ce type d’appareil semble voué à s’installer durablement dans notre paysage. Désormais en passe d’équiper la majeure partie des armées du monde, les drones ne cessent d’évoluer, soulevant à chaque étape franchie de nouveaux questionnements.

Qu’est-ce qu’un drone ?

La caractéristique centrale d’un drone réside dans le fait qu’il n’embarque aucun pilote, et soit guidé depuis une station de contrôle au sol. De même, celui-ci aura un certain degré d’autonomie une fois en l’air. Conférée par les logiciels qui lui sont intégrés, elle va lui permettre par exemple de voler seul sur un itinéraire planifié, de revenir se poser d’urgence sur son point de décollage en cas de perte de contact avec la station au sol, de récolter et transmettre les informations à sa portée, etc. C’est en cela que réside la principale différence entre lui et les appareils d’aéromodélisme, simples machines radiocommandées, mais aussi avec les automates, conçus pour réaliser une tâche précise. La différence entre le drone et le robot est plus difficile à opérer, ce dernier ayant pour raison d’être de remplacer l’homme dans les tâches qui lui sont dangereuses, pénibles, ou tout simplement impossibles.

Au-delà de ces considérations purement sémantiques, il est possible d’observer que les drones sont présents sous de multiples formes (appareils volants, terrestres, maritimes, sous-marines), et employés à de nombreuses fins (du simple divertissement en famille dans son jardin à l’élimination ciblée de terroristes). Leur utilisation par le marché civil sans cesse grandissante ne manque pas d’inquiéter l’opinion[1], soucieuse de préserver son intimité face à ces machines volant tous azimuts et équipées de caméras dernier cri[2]. Leur utilisation militaire, quant à elle, a soulevé un questionnement de nature déontologique, posant la question de savoir s’il était légitime de tuer un homme par l’intermédiaire d’une machine.

Les drones militaires, une réalité établie

Le Mini-drone Black Hornet, développé et utilisé par l'armée Britannique ©MoD

Le Mini-drone Black Hornet, développé et utilisé par l’armée Britannique ©MoD

Dans le secteur militaire, les drones sont une réalité depuis de nombreuses années maintenant[3]. Utilisés au départ comme cibles volantes pour les avions de combat, leurs missions ont évolué parallèlement aux avancées de la technique en la matière. Désormais, leur principale vocation[4] est d’acquérir des informations afin de les transmettre à la chaîne de commandement. Ils peuvent aussi, et c’est la partie la plus connue du grand public, mener à bien des opération de destruction au moyen de missiles embarqués. C’est le cas par exemple du fameux Reaper, et de son petit frère le Predator, utilisés notamment par l’armée et les services de renseignement américains pour effectuer des assassinats ciblés, le plus souvent contre des haut-responsables d’organisations terroristes.

La problématique de ces actions homicides a suscité un vif débat au sein de la société civile, dont une partie considère comme néfaste le fait de pouvoir neutraliser une cible au moyen d’un engin sans pilote. Loin d’apporter une réponse définitive à cette controverse, nous nous contenterons ici de rappeler que la décision effective de l’utilisation d’une arme par un drone relève toujours d’un être humain[5]. Il est donc erroné de parler de « robots tueurs », aptes à choisir eux-mêmes la cible à engager sans intervention extérieure. Il serait donc plus approprié de considérer le drone comme une arme à très longue portée[6]. Mais se pose alors la question de la loyauté ou non de l’emploi d’une telle arme, dont l’opérateur est à même de neutraliser sa cible depuis un shelter à l’autre bout de la planète, dans une base militaire coupée de la réalité du champ de bataille. Sur ce sujet, l’école Française et américaine diffèrent : si les opérateurs de drones américains prennent les commandes de leur appareil au sein de la base de Creech, dans le Nevada, les opérateurs français eux, sont systématiquement localisés sur le théâtre d’opération au sein duquel ils ont vocation à intervenir.

Cette nette différence d’approche marque la volonté de l’Etat-major français de ne pas « déconnecter » les soldats, quel que soit leur poste, de la réalité opérationnelle. Mais le principal atout du drone militaire est sa furtivité. Croisant à presque 20 000m d’altitude pour les plus gros d’entre eux, et équipés de capteurs infrarouges, magnétiques, thermiques, et/ou de caméras haute-définition, ils sont à même de capturer le plus infime mouvement humain au sol sans que la cible ne s’en aperçoive et, par là-même, ne modifie son comportement normal. Il est donc en première ligne pour obtenir des informations capitales, tant pour le commandement militaire que pour les troupes sur le terrain.

Les drones militaires peuvent aussi être de plus petite taille, et revêtir alors un aspect tactique. C’est le cas du « Drogen » français, utilisé par le génie pour détecter les engins explosifs improvisés sur les routes, ou du Puma AE, drone d’observation compact et démontable en dotation dans presque toutes les unités américaines. C’est aussi le cas des min-drones, utilisés par les unités de forces spéciales. De même, il existe des drones maritimes, destinés à la surveillance d’installation portuaires, ou à l’interception de navires légers.

L’avenir des drones de combat

La technologie progressant à grands pas, nous assisterons dans quelques années à l’émergence de drones de combat (les « UCAV », ou unmanned combat aerial vehicles), dont le nEUROn ou le X47b sont les précurseurs. Ce type d’appareil remplacera certainement à terme les avions de combat dans les forces armées aériennes des pays qui les possèderont, après être passés par une phase d’emploi complémentaire des uns et des autres. Mais pour le moment, de tels engins n’en sont qu’au stade de prototype, même si ceux-ci obtiennent déjà des résultats prometteurs (le X47b a réussi le 10 juillet 2013 à apponter sur l’USS Georges W. Bush pour la première fois ; le nEUROn a quant à lui effectué son premier vol entièrement automatisé à Istres le 1er décembre 2012).

Les États-Unis travaillent par ailleurs sur un programme stratégique de drone hypersonique, le HTV-2[7] (Hypersonic technology Vehicle), dont l’ambition affichée est de pouvoir frapper n’importe quel point du globe en moins d’une heure, au moyen d’un vecteur capable d’atteindre vingt fois la vitesse du son. Les chinois misent pour le moment sur des appareils plus classiques[8], aux caractéristiques similaires à ceux actuellement en dotation dans les principales armées occidentales, mais la vitesse à laquelle ils développent de nouveaux appareils laisse présager qu’ils seront à même de se placer parmi les principaux protagonistes des drones militaires d’ici quelques années.

Drones furtifs, drones « survivants », drones hypersoniques, drones vaisseau-mère, drones transformers[9], l’avenir verra autant d’évolutions pour les appareils sans pilotes qu’en ont connu les avions à l’aube de l’aéronautique. Mais si la technologie permet de belles performances dans les airs, la question de l’intelligence artificielle et de l’autonomie de décision des drones est un aspect largement surestimé et amplifié par le phénomène médiatique. Le temps où les machines auront les capacités suffisantes pour analyser leur environnement, s’y adapter, et prendre une décision en fonction de la mission qui leur est assignée nécessitera le franchissement de nombreuses autres étapes technologiques. Si il est possible d’assister à un tout début d’embryon de fonctionnement en commun (fonctionnement dit « en essaim ») d’appareils sans pilotes[10], et que cela constitue sans aucun doute le futur proche des drones militaires, ce n’est qu’un infime pas sur le chemin encore à parcourir. L’histoire n’est par ailleurs jamais écrite d’avance, et il n’est pas certain que des machines à la volonté indépendante de celle de l’homme voient jamais le jour.

 Charles Brozille

[1]Marc Cota-Rubles, «ACTIVISTS GATHER DOWNTOWN TO PROTEST PROPOSED CALIFORNIA DRONE BILL », ABC7, September 15 2014

[2]Certains, à l’image de Johnny DroneHunter, proposent des solutions radicales, tel un silencieux pour fusil à pompe, permettant d’abattre des drones en toute discrétion.

[3]USAF Lt Col David Glade, « Unmanned Aerial Vehicles, implications for military operations”, Center for Strategy and Technology, Air War college, July 2000

[4] Military UAS applications, UAVS.org

[5]J. Michael Cole, « When Drones decide to kill on their own », The Diplomat, October 2012

[6]Lesquelles ont rarement bonne presse, considérées comme déloyales. L’arbalète a par exemple été frappée d’anathème et son usage puni d’excommunication en Europe par le Pape Innocent II au XII° siècle. Ceci n’a pas empêché son développement ultérieur.

[7] http://www.lockheedmartin.com/us/products/falcon-htv-2.html

[8] Kimberly Hsu, « China’s military unmanned aerial vehicle industry », 13 July 2013, US China economic and security review commission.

[9] Projets pour la plupart avancés par BAE systems (https://www.youtube.com/watch?v=NatM3_7nQq0)

[10] David Smalley, « The future is now : navy’s autonomous swarmboats can overwhelm adversary”, Office of naval research.

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Une réponse à Les drones sont-ils (déjà) parmi nous ?

  1. Olivier J dit :

    « Mais si la technologie permet de belles performances dans les airs, la question de l’intelligence artificielle et de l’autonomie de décision des drones est un aspect largement surestimé et amplifié par le phénomène médiatique. Le temps où les machines auront les capacités suffisantes pour analyser leur environnement, s’y adapter, et prendre une décision en fonction de la mission qui leur est assignée nécessitera le franchissement de nombreuses autres étapes technologiques »

    Pas vraiment d’accord…
    Lire à ce sujet le très bon Wired for war (Peter W. Singer) qui aborde la question et rappelle que :
    – malgré les affirmations selon lesquelles il y aura « toujours un humain dans la boucle », l’histoire des systèmes automatisés démontre un glissement vers une autonomisation toujours plus poussée et de moins en moins de place pour l’homme ;
    – une approche empirique permet de constater que les ruptures technologiques majeures que l’on prédit, arrivent toujours plus rapidement qu’on ne le pense. Des IA plus avancées seraient donc bien plus proches dans le temps qu’on ne le croit.

    Autant d’éléments qui militent, non pas tant pour une interdiction totale de ces machines ou un feu vert pour leur développement tous azimuts, mais surtout à une réflexion sur la façon dont nos sociétés seront impactées par ces dernières, ou la façon dont nos sociétés les intègreront…

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