Suis-je encore Charlie ?

Suis-je encore Charlie ? 

 

* Contribution extérieure par Olivier Cogels, Professeur Extraordinaire à l’Université Catholique de Louvain-La-Neuve, Belgique, Ancien Responsable de la Coopération Technique Belge au Sénégal

Ayant vécu l’horrifiante affaire Charlie Hebdo depuis le Sénégal, pays musulman à près de 95%, je souhaite partager mes réflexions sur les réactions qu’a suscité en Europe et ailleurs ce carnage innommable. Je vis sur l’île de Gorée, petit coin de paradis à un jet de pierre de Dakar, qui bien que marqué par un des crimes les plus odieux de l’histoire de l’humanité – l’esclavage – est aujourd’hui un microcosme multiculturel, multi-ethnique et multiracial où musulmans, chrétiens, noirs, blancs, peuhls, wolofs, lébous, sérères, vivent en parfaite harmonie et où l’on respire paix et tolérance à pleins poumons. Le Sénégal, qui compte des dizaines d’écoles catholiques, est réputé pour sa tolérance religieuse. Personne ici n’a jamais essayé de m’imposer ses convictions.

Ce qui m’horrifie, c’est non seulement le carnage épouvantable perpétré par des jihadistes en plein cœur de Paris, mais aussi les réactions que la diffusion massive des caricatures a suscité à l’échelle globale. Car en plus de ce massacre qui nous révulse tous, une autre réalité doit nous interpeller tout autant: dans le monde musulman, la diffusion du numéro de Charlie a fait de nombreux morts, blessés, églises saccagées, etc. Au Sénégal, d’habitude si accueillant, le drapeau français a été brulé en public pour la première fois depuis l’indépendance. Pas par des extrémistes criminels, mais par une population excédée par ce qu’elle considère comme une arrogance insupportable de leur ex-colonisateur. La réalité est que ces caricatures, dont on ne peut comprendre la subtilité que si l’on a l’esprit formé à ce type d’humour, n’ont eu pour effet que d’attiser colère et haine. Sachant pertinemment bien que la représentation du Prophète Mahomet est considérée comme un tabou par la grande majorité des musulmans, il fallait s’en abstenir. A quoi sert de dire quand on sait qu’on blesse ? Une liberté d’expression qui inclut la liberté de blesser est une liberté dangereuse. Bien que la loi ne s’y oppose pas, je trouve inquiétant la facilité avec laquelle autant de responsables politiques et de médias ont applaudi la diffusion mondiale de ce numéro de Charlie Hebdo, tiré à plus de cent fois son tirage habituel. Au lieu de porter un coup aux jihadistes, cette diffusion a surtout mis de l’eau à leur moulin en leur servant sur un plateau d’argent une démonstration qu’en Occident le respect d’autrui est bafoué et que le blasphème y est promu au rang de valeur de la démocratie.

Le dimanche 11 janvier, le rassemblement des religions sous la bannière de la lutte contre la terreur fut extraordinaire. Quel bonheur de voir Benyamin Nétanyahou et Mahmoud Abbas, en tête du cortège. Quelle revanche pour ceux qui ont perdu la vie de façon aussi abominable. Mais que l’on ne se leurre pas. Si les peuples se sont serré les coudes sous le drapeau de la lutte contre la terreur, ils ne se rapprocheront jamais sous le drapeau d’une liberté d’expression débridée, prétendument universelle. En clair, je pense que ce fut une erreur d’avoir donné à ces caricatures autant de publicité. Au delà de l’existence de cet hebdomadaire sommes toutes assez marginal, c’est l’apologie qui en a été faîte qui me paraît condamnable. Emportés par un élan de révolte et d’émotion qui nous avait rassemblé, il fallait éviter le dérapage dans l’intolérance et l’irrespect. Les faits le démontrent : la diffusion massive de ces caricatures a été perçue par l’ensemble du monde musulman – pas seulement les islamistes radicaux – comme une provocation, une incitation à la haine et à la violence. Or la vérité sans respect n’est que provocation.  Et une société qui érige l’irrespect et la provocation au rang d’héroïsme national s’engage sur la pente de la guerre.

Or, que demande à l’Occident l’écrasante majorité des musulmans ? Tout en condamnant les massacres, ils nous demandent seulement de nous abstenir de diffuser de telles images. Serait-ce donc si inconcevable que d’accéder amicalement à leur demande, en acceptant d’accorder plus de temps à l’évolution des mentalités ? Ce geste serait-il vraiment de nature à mettre notre liberté en péril ? Au nom de quel concept de liberté refuserions-nous cette marque de respect à nos amis musulmans ?

Soyons réalistes, l’Europe n’a pas d’autre choix que de réussir l’intégration de sa population musulmane. La raison en est simple : après la deuxième guerre mondiale, nous avons réduit drastiquement notre procréation. Par conséquent, pour éviter que l’Europe ne soit bientôt peuplée que de vieux sans pension de retraite et sans sécurité sociale, nous n’avons pas d’autre choix que d’ouvrir nos frontières du Sud. Donc vers le monde musulman. La question n’est pas d’être pour ou contre l’immigration, mais bien de comment réussir cette synergie historique dans la paix plutôt que dans la guerre. Dans les décennies à venir, l’Europe deviendra donc plus multiculturelle et multiconfessionnelle qu’elle ne l’a jamais été. Malheureusement, dans plusieurs pays européens, la politique d’immigration est un échec. Je pense que c’est du en grande partie à une méconnaissance de l’islam et une attitude inappropriée face au monde musulman.

Dans le contexte géopolitique actuel, où croyons-nous donc aboutir avec une attitude excluante qui consiste à penser que ceux qui n’adhèrent pas aveuglément en tout point à notre vision du monde n’ont qu’à dégager ou fermer les yeux en se bouchant les oreilles ? Où nous mène cette attitude radicale qui consiste à dire : « Accepte notre droit de nous moquer ouvertement de ton Dieu et de son Prophète ou fais tes valises ! » Cette approche intransigeante de l’immigration, fondée sur le refus de prendre en compte nos différences quant à nos manières de vivre nos croyances, nos visions de la famille, nos habitudes alimentaires, etc., est vouée à l’échec. Une attitude plus réaliste et plus sage consisterait à accepter plus de dialogue et de compromis avec nos amis musulmans – y compris sur des questions fondamentales – afin que notre amitié se développe et que le vivre ensemble soit possible. Une attitude plus réaliste et plus sage consisterait à accepter plus de dialogue et de compromis avec nos amis musulmans – y compris sur des questions fondamentales – afin que notre amitié se développe et que le vivre ensemble soit possible.

Ce n’est pas pour plier l’échine devant les fanatiques que je m’insurge contre la diffusion de ces caricatures, mais parce que je crois qu’une attitude plus respectueuse est incontournable pour pouvoir bâtir des relations basées sur la confiance. Pour ce faire il faut être capable d’élever la notion de « respect mutuel » au moins à la hauteur de celle de « liberté d’expression », dont les limites devraient être mieux balisées. Car si nous ne sommes pas capables de respecter ceux qui pensent différemment, nous ne pourrons jamais vivre en paix dans un environnement de plus en plus multiculturel. Ne perdons pas de vue non plus que ce n’est qu’ensemble que nous pourrons gagner la guerre contre l’islamisme radical et le jihadisme, ce qui n’est possible que sur base de la confiance. Or qui peut croire que c’est en blessant que l’on crée cette confiance ? Le respect mutuel est le meilleur ciment d’une société multiculturelle.

J’ai fait un rêve : que les musulmans soient aussi bien accueillis en Europe que je le suis au Sénégal, avec respect de leurs croyances et leurs valeurs. Que l’esprit de Gorée puisse se répandre partout dans le monde. C’est possible si nous commençons par reconnaître l’erreur commise. Un pas en arrière ne reviendrait pas à capituler devant la terreur. Ce serait au contraire faire preuve de clairvoyance, de maturité et d’esprit de tolérance. Il n’y a qu’un mot à prononcer : « pardon ».  Pardon pour la diffusion maladroite et irrespectueuse de ces caricatures qui nous divisent plus qu’elles nous rassemblent.

En conclusion, si « être Charlie » revient à s’octroyer la liberté de blesser autrui, je dirai pour ma part: « je ne suis plus Charlie ». Et au nom de ceux qui adhèrent à mon point de vue, je dirai « balène ma akh » comme on le dit ici à la moindre occasion à ses voisins, collègues, etc., ce qui signifie « pardonnes-moi si je t’ai offensé». En espérant que cette bataille idéologique autour des concepts de liberté et de respect ne finisse pas dans un bain de sang.

 

 

 

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