Le droit à ne pas être offensé n’existe pas

Le droit à ne pas être offensé n’existe pas

Contribution extérieure proposée par Adrien Bradley en réponse à la contribution extérieure du Professeur extraordinaire Olivier Cogels intitulée : « Suis-je encore Charlie ? »

La tolérance est une belle chose. Plus que cela, c’est une chose essentielle pour la démocratie, et une condition de son existence : en démocratie, on doit tolérer que l’autre ait des conceptions différentes, tout comme l’autre doit faire de même. Ceci implique forcément qu’en démocratie l’on doive tolérer d’entendre dire des choses qui peuvent heurter, blesser ; tout comme la démocratie implique, dans une certaine mesure, que le peuple puisse fixer des limites à ce qu’il est tolérable d’entendre dire. Tout le cœur de la problématique de la liberté d’expression réside dans ce “dans une certaine mesure”, dans ce qui est fixé comme intolérable, et par qui, et pourquoi.

Tout d’abord, il importe de rappeler que la liberté d’expression a une histoire qui fait qu’on la chérisse particulièrement dans les pays où elle a été acquise ; peut-être moins que les musulmans ne chérissent leur prophète, étant donné qu’il s’agit dans ce cas d’un sentiment religieux, mais tout de même fortement et intimement, et cet attachement mérite aussi respect. Cette liberté a été conquise de haute lutte après des siècles d’arbitraire et de répression de la part de systèmes politiques absolutistes et des religions institutionnalisées ; il est significatif qu’elle figure toujours parmi les premiers droits écrits lorsqu’on commence à les codifier. Elle figure au premier chef de la Déclaration des droits attachée à la Constitution des États-Unis, la plus vieille Constitution encore en vigueur dans le monde. La Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 la place dans son onzième article, qui dit qu’elle est “un des droits les plus précieux de l’Homme”, juste après l’article dix garantissant la liberté d’opinion, “même religieuse”. Elle est inscrite dans le droit international, dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de l’ONU, encore accolée à la liberté de conscience et de religion. Le droit européen l’intègre également dans la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales du Conseil de l’Europe et dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne ; qui, contrairement au droit international, ont valeur contraignante pour leurs parties signataires. Plus d’un million et demi de personnes ont manifesté dans les rues de Paris le 11 janvier en soutien à cette liberté, plus de quatre millions à travers la France. Tout comme on peut comprendre l’attachement des musulmans à leur prophète, il faut comprendre l’attachement des Français, et des populations de culture “occidentale” à cette valeur.

Car la liberté d’expression n’est pas “seulement” une liberté, qui serait devenue “débridée”. Elle est une valeur, car elle a une valeur inestimable. John Stuart Mill l’explique dans son essai “De la liberté” de 1859. Lorsqu’il y a controverse, et que l’on a tort, se confronter à la conception vraie de l’autre nous permet de remplacer la nôtre qui est erronée. Si l’on a raison, être confronté à une conception fausse ou haineuse nous permet de réaffirmer les fondations de notre point de vue et nous oblige à le défendre avec d’autant plus de rigueur et de conviction. Et, comme c’est le cas le plus souvent dans la vie réelle où il existe rarement des vérités absolues, où nos opinions et les opinions des autres mêlent vrai et faux, la liberté d’expression nous donne la possibilité de découvrir nos erreurs et de faire valoir nos éléments de vérité respectifs. C’est dans la pratique discursive que se révèle la valeur de la liberté d’expression, qui est nécessaire pour qu’une société ne s’enferme pas dans une conception du monde statique. Selon l’intellectuelle américaine bell hooks, “l’expression d’opinions différentes et d’idées dissidentes est une affirmation du processus intellectuel.” La religion est précisément une conception du monde qui se veut statique, révélée pour tous les temps, et l’individu a parfaitement le droit d’y adhérer si tel est son cheminement intellectuel. Il a également parfaitement le droit de tenter de persuader d’autres individus de faire de même, en usant de sa liberté d’expression. Mais a contrario, l’individu ne peut pas prétendre imposer sa conception à qui que ce soit, ni à la société.

Une telle utilisation de la liberté d’expression n’est possible que dans le cadre d’un espace public, théorisé exhaustivement par Jürgen Habermas dans son ouvrage “L’espace public” de 1962. Selon lui, l’espace public se développe en Europe depuis plus de deux siècles maintenant, selon lequel un “processus au cours duquel le public constitué d’individus faisant usage de leur raison s’approprie la sphère publique contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère où la critique s’exerce contre le pouvoir de l’État.” Ce processus s’appuie sur trois éléments : la raison des individus, son utilisation discursive et interactive, et leur large relayage par les médias. Pour autant, Habermas n’est ni utopiste, décrivant une sphère céleste et coupée de toute réalité physique où l’on s’entretient froidement d’abstractions ; ni béat, pensant que tout problème peut être résolu si seulement on laisse l’espace publique y travailler. Il est conscient du fait éminemment politique, émotionnel, conflictuel des débats dans l’espace public, et tout aussi conscient que l’espace public n’est pas une donnée naturelle. Il s’agit d’un espace en construction permanente, et s’il est moins sujet à la censure politique ou religieuse dans les sociétés occidentales contemporaines, il est en revanche déstabilisé par la médiatisation et ses effets pervers. Habermas lui-même est pessimiste quant aux effets à long terme de ce phénomène sur l’espace public. Mais outre ce problème, qui dépasse le cadre de cette réflexion sur la liberté d’expression, il est clair que l’espace public est nourri par sa pratique constante : qu’il n’est jamais acquis, mais est un horizon vers lequel on tend toujours. Guy Bedos a eu raison de dire que la liberté ne s’use que lorsqu’on ne s’en sert pas.

L’espace public français est mature, se développant depuis longtemps déjà, et les restrictions apposées à la liberté d’expression sont peu nombreuses dans la loi et dans les faits. Ce n’est pas seulement le passage du temps qui a permis sa construction ; débats et combats rhétoriques en ont repoussé les frontières pour l’étendre. L’esprit de l’espace public s’incarne en France par Voltaire, dont la citation apocryphe (mais qui reflète entièrement sa position) est souvent entendue : “Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire.” L’expansion de l’espace public n’a pas toujours été paisible, les combats n’ont pas été uniquement rhétoriques, et c’est regrettable. C’est justement pourquoi l’on considère aujourd’hui qu’il n’y a qu’à la violence qu’on a le droit de répondre par la violence, et encore, pas de manière disproportionnée. Opposer la violence à des paroles revient à faire une fausse équivalence entre préjudice moral et physique, à mettre blessure d’égo et blessure réelle sur le même plan.

C’est ici que l’on glisse de la philosophie et la théorie de la démocratie à la pratique, nécessairement plus ardue. C’est ici que l’on doit se pencher sur le cas d’espèce complexe, et émotionnellement explosif, de Charlie Hebdo et la représentation en caricature du prophète musulman Mahomet. Le cas est d’autant plus complexe qu’il touche non seulement à la liberté d’expression, mais également à des questions délicates concernant la laïcité et la démocratie en France.

L’espace public français n’est pas parfait : aucun espace public ne peut l’être, puisque qu’il est un espace permanent d’affrontement politique. On peut entendre des phrases horribles dans l’espace public, choquantes, blessantes : ainsi, j’ai moi-même été choqué et blessé, en tant qu’homme gay, d’entendre un député de la République, Philippe Cochet, déclarer à l’Assemblée Nationale le jeudi 18 avril 2013 que le fait que je puisse un jour me marier et fonder une famille revenait à un assassinat d’enfants. Il ne me viendrait pourtant pas à l’idée de souhaiter qu’il soit censuré. Les restrictions à la liberté d’expression en France incluent les propos d’incitation à la discrimination, la haine ou la violence pour des raisons d’apparentement réel ou supposé à un lieu d’origine, une ethnie ou une race, une nationalité, une religion, un sexe, une orientation sexuelle, un handicap. L’appréciation en est difficile. Dire qu’un mariage entre personnes de même sexe est comparable à un assassinat d’enfants, est-ce une manifestation de haine envers les homosexuels “suffisante” pour tomber sous le coup de la loi ? Est-ce de l’homophobie ? Personnellement, je pense que ce député est en effet homophobe, mais je pense également qu’il y a l’homophobie punissable par la loi d’une part et les opinions défavorables envers les homosexuels qui relèvent de la liberté d’expression d’autre part. Ce schéma peut être transposé à la minorité musulmane, et par ailleurs à toute minorité, quelle qu’elle soit.

Être sensible aux groupes minoritaires est une nécessité en démocratie, mais un exercice difficile. Le droit est souvent pensé et/ou appliqué à l’aune du groupe majoritaire, quelques soient ses prétentions universelles. C’est ainsi que certains musulmans peuvent ressentir la laïcité française comme une injonction d’accepter qu’on puisse se moquer ouvertement de leur Dieu et de leur prophète, ou d’aller voir ailleurs ; ainsi l’ancien Président Sarkozy de dire en avril 2006 « S’il y en a que ça gêne d’être en France, je le dis avec le sourire mais avec fermeté, qu’ils ne se gênent pas pour quitter un pays qu’ils n’aiment pas. » La formule est terrible et méprisante. La France n’est pas un paradis sur terre et on peut critiquer, exprimer son désaccord, pointer du doigt ses problèmes et ses dysfonctionnements ; c’est même tout le sens de la liberté d’expression et de l’espace public. Mais l’autre versant de ce “droit au blasphème” contre le prophète musulman en France est qu’il est égalitaire et opposable à toutes les autres conceptions religieuses : certains chrétiens ressentent le mariage des couples de même sexe comme la corruption d’une tradition pluriséculaire et une atteinte à leur conception du mariage.

La laïcité française est parfois vécue comme une attaque envers les musulmans. En tant que Franco-américain, certaines lois censées garantir la laïcité m’apparaissent comme hypocrites et orientées, même si j’en comprends parfaitement bien le raisonnement. Ainsi, la loi “anti-burqa” ne peut viser exclusivement les femmes qui en portent, ce serait une discrimination d’État en vertu de la religion de ses citoyens ; la loi interdit donc à quiconque de se couvrir le visage dans l’espace public. Passons sur le fait que la loi vise plus le niqab que la burqa, qui n’est pas portée en France (le premier étant le voile qui laisse entrevoir les yeux et le deuxième étant le voile imposé aux femmes sous le régime taliban, couvrant intégralement tout le visage et le corps) ; passons sur le fait que le port du niqab ne concerne qu’un infime minorité de femmes en France, qui disent souvent lorsqu’on les interroge qu’elles ont choisi de se voiler de la sorte ; et passons sur le fait que le port du voile n’est nullement religieux en soi, mais culturel, le Coran n’imposant qu’une “modestie” diversement appréciée dans la sphère culturelle musulmane. La loi a été jugée conforme à la Convention européenne des droits de l’Homme en raison de son opposabilité à tous les citoyens, mais le simple fait qu’elle soit connue et régulièrement citée sous le nom de “loi anti-burqa” en démontre l’orientation. Plus à raison qu’à tort, les musulmans se sentent relégués et stigmatisés en France ; plus à tort qu’à raison, les paroles et les actes haineux envers leur religion leur semblent moins punis que ceux visant d’autres religions. Mais il convient de distinguer clairement ce qui relève de l’islamophobie punissable par la loi, car appelant à la discrimination et la haine envers les musulmans, et blasphème envers le prophète Mahomet, qui peut certes être offensant mais relève de la liberté d’expression.

Dans l’espace public, il ne peut y avoir de droit à ne pas être offensé. La liberté d’expression inclut par essence la possibilité de blesser, de heurter. Il est nécessaire d’être sensible aux revendications des personnes qui se disent blessées, mais il est nécessaire pour ces personnes de reconnaître également qu’elles ne peuvent pas imposer à tous des interdits qui leur garantirait ce prétendu droit ; car il s’agirait bien d’une imposition. L’interdiction dans l’espace public de tout ce qui offenserait qui que ce soit signifierait son anéantissement. On peut être en désaccord avec ce qui est mis dans l’espace public, le trouver de mauvais goût, obscène, ou blasphématoire, mais on ne peut pas demander sans bonne raison qu’il soit interdit. Ce n’était pas une “erreur” de diffuser les caricatures de Charlie Hebdo, et il n’y a pas lieu de demander pardon de l’avoir fait. C’est justement l’occasion de dialoguer, dans le respect mutuel et avec empathie, des conditions de l’espace public qui, avec Internet et les médias mondialisés, s’étend à l’échelle de la planète.

Ce dialogue doit également faire réfléchir à l’application de la laïcité dans en France, qui souvent, sous couvert de l’injonction de « neutralité » de l’espace public, tombe dans une volonté d’interdiction de tous les signes religieux, se focalisant abusivement sur les signes d’appartenance religieuse musulmans. Or, la première phrase de la loi de 1905 déclare que la République assure la liberté de conscience. Il ne s’agit en aucun cas de remettre en question la séparation du religieux et de l’État, mais de réaffirmer qu’il est parfaitement loisible pour un citoyen français non-dépositaire de l’autorité de l’État de manifester son appartenance religieuse dans l’espace public : par le port d’une kippa, par le port d’une croix, par le port d’un voile.

Les conséquences internationales de la diffusion des caricatures de Charlie Hebdo sont dramatiques. Mais la responsabilité n’en est pas imputable à Charlie Hebdo, ni aux médias français qui les ont relayées, ni aux Français qui auraient manqué de “respect mutuel” aux musulmans de la terre entière au nom de leur liberté d’expression prétendument “débridée”. La responsabilité revient d’abord à ceux qui veulent opposer la violence à des mots et à des dessins, pour qui le “respect mutuel” signifie l’imposition de leurs valeurs à des tiers, dans un pays tiers. Que la culture démocratique et l’espace public soit inexistants, émergents dans les pays où l’on a manifesté contre la France, brûlé des drapeaux français, brûlé des églises par “vengeance”, est un facteur explicatif mais pas excusable, et en aucun cas une raison pour compromettre un droit fondamental. Ce ne serait pas une preuve d’amitié envers les musulmans mais bien de soumission à une menace de violence – où serait alors le respect mutuel ? En réalité, la réponse appropriée à la caricature et la satire de l’Islam pour les musulmans pratiquants est déjà dans le Coran, pleine de tolérance : “Il l’a déjà fait descendre pour vous, dans l’Écrit : voici, quand vous entendez les signes d’Allah qu’ils effacent et qu’ils raillent, ne vous asseyez pas avec eux, jusqu’à ce qu’ils prennent un autre discours.” (Sourate 4, verset 140, traduction d’André Chouraqui) Ce verset a déjà été cité dans des pays régis par la charia (le Pakistan en particulier) contre l’interdiction du blasphème, contre les autres composantes, nécessairement secondaires à la parole d’Allah, du droit islamique (à savoir la Sunna et les hadith). Moi aussi j’ai fait un rêve : que les musulmans soient considérés pleinement citoyens en Europe, sans discrimination et avec les mêmes opportunités, et qu’ils prennent pleinement part l’espace public. On peut demander pardon d’avoir offensé, mais on ne devrait jamais s’excuser de chérir le droit d’offenser.

Adrien Bradley*

*Adrien Bradley est un jeune Franco-américain de 25 ans. Il est diplômé de l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales de Paris, où il a obtenu en 2012 un master en japonais et relations internationales. Il a également étudié un an à l’université de Kyūshū à Fukuoka. Après une expérience professionnelle de quelques mois à la représentation en France de la Commission européenne, il est présentement au Conseil européen des relations internationales à Paris. Il souhaite éventuellement présenter les concours de la fonction publique européenne. L’Union européenne et l’Asie orientale comptent donc parmi ses sujets de réflexion privilégiés
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