La méthode Dombrovskis

Dans les couloirs du Berlaymont[1], à Bruxelles, on peut croiser une nouvelle tête depuis quelques mois. Cheveux coupés courts, fines lunettes métalliques, visage poupin rasé de près, il s’agit de Valdis Dombrovskis, vice-président de la Commission européenne en charge de l’Euro et du dialogue social. La mission qui est la sienne dans le collège présidé par Jean-Claude Juncker est simple : s’assurer que les États-membres de l’Eurozone mettent en place les réformes nécessaires pour se conformer au pacte de stabilité et de croissance. Ce poste lui a été confié en raison du bilan de son action en tant que Premier ministre de Lettonie, entre 2009 et 2013. La crise économique et financière de 2008 frappa très durement les pays baltes. Ainsi, en Lettonie, l’État était en situation de quasi-faillite, le taux de chômage s’élevait à 23% de la population active et le PIB s’était effondré de près d’un quart de sa valeur de 2007.

Face à cette situation, celui que l’on surnomme le « Thatcher letton » mit en œuvre des réformes structurelles radicales. Les salaires des fonctionnaires ont été réduits d’un tiers, de nombreux services publics supprimés (suppression de communes, fermetures d’écoles et d’hôpitaux), et les pensions de retraite très fortement réduites. Si les résultats de cette thérapie de choc « à la balte » ne se firent pas attendre, le choc pour la société lettone fut majeur. De plus, cette réussite a créé une puissante illusion. Avant le succès des réformes Dombrovskis, il n’y avait pas, à l’échelle européenne, d’exemple clair des vertus positives de réformes économiques radicales, menées en réaction à une crise économique majeure. Or, la réussite de ces réformes fournit désormais un cas d’école concret à tous ceux qui se font les avocats d’une telle manière de faire.

Valdis Dombrovskis en 2013

Valdis Dombrovskis en 2013

Pour Valdis Dombrovskis lui-même, la cause est entendue : « Les réformes structurelles sont nécessaires parce qu’elles produisent de la croissance et des emplois. Il faut donc les faire. Cela ne sert à rien de tergiverser »[2]. Fort de son expérience et du soutien d’un grand nombre d’économistes, le vice-président de la Commission européenne entend faire prévaloir sa vision sur les réticences d’un grand nombre d’États du vieux continent. Mais il y a un défaut dans ce raisonnement, comme d’ailleurs dans l’ensemble des raisonnements des économistes dits « orthodoxes »[3], qui veulent voir une application claire de politiques d’austérité dans ceux des pays de l’Union européenne dont la situation économique et les comptes publics sont dégradés. Ces raisonnements se font le plus souvent toutes choses égales par ailleurs. C’est-à-dire qu’ils ne prennent en compte que les mécanismes de la théorie économique ou bien, dans ce cas, l’exemple d’un pays qui pourrait être répété à l’infini. Or, dans le monde réel, qui est souvent différent de la théorie économique, toutes les choses ne sont pas égales par ailleurs.

Certes, il est indubitable que la Lettonie a survécu à sa thérapie de choc et a incontestablement une meilleure santé économique. Pour autant, les autres États-membres ne sont pas la Lettonie, et l’économie ne peut pas se réduire à des théories mathématiques ou aux chiffres des bilans comptables. Au quotidien, le fonctionnement d’une économie dépend aussi de facteurs plus humains, donc plus irrationnels et moins carrés. Chaque pays a sa propre histoire, laquelle produit un rapport particulier au passé. De cette histoire découlent une culture et des rapports sociaux qui sont tout aussi particuliers et que l’on ne peut passer sous silence. Il est donc faux de prétendre que chaque pays de l’Union européenne peut se réformer avec autant de facilité et de rapidité que la Lettonie. Pis encore, que ce soit dans l’ensemble régional spécifique que constitue l’Union européenne, ou bien dans les relations internationales ailleurs dans le monde, refuser de prendre en compte l’histoire et les évolutions qui en sont le fruit est le plus sûr moyen d’aboutir à un échec politique.

Dans le cas qui nous préoccupe ici, considérons la France, qui est l’un des pays contre lesquels Valdis Dombrovskis voudrait prendre des sanctions pour les contraindre à faire rapidement des réformes fortes. Il n’est pas vain de rappeler que depuis le couronnement d’Hugues Capet en 987, la France s’est petit à petit constituée en une nation, autour d’un État central fort. Cette formation a permis le long développement d’une culture commune, d’un rapport particulier à l’économie et à la réforme. Pour son bonheur ou son malheur, la France a bien souvent été un pays où l’État jouait un rôle central dans l’économie, sans pour autant atteindre aux excès du communisme. La réforme quant ’à elle s’est plus souvent fait dans la douleur et la rupture, que dans un processus lent et pacifique. Qui plus est, les spécificités françaises ont été renforcées, plus que démantelées par les multiples changements politiques qui sont intervenus pendant le long XIXe siècle (1789 – 1914). Les institutions, les rapports qu’elles ont entre elles et avec les citoyens, de même que la vision du monde qui en découle sont irréductibles à la glaçante réalité des chiffres. Ceci est notamment visible dans les discours politiques et économiques, réformateurs ou conservateurs qui, en France plus qu’ailleurs, convoquent des figures historiques pour soutenir leur cause. Par exemple, les réformateurs libéraux se rêvent bien souvent en révolutionnaires de 1789, mettant à bas les privilèges. A l’opposé, les personnalités plus soucieuses d’un bien-être social immédiat, n’hésitent pas à évoquer l’oppression et l’avidité du patronat, à la manière des socialistes et marxistes depuis le milieu du XIXe siècle.

En Lettonie, rien de tout cela. S’il est indéniable qu’une entité culturelle lettone s’est construite au fil des siècles, c’est néanmoins un État nation qui est encore dans sa prime jeunesse. En premier lieu, la nation lettone doit compter avec une forte minorité russe et russophone, dont la fidélité à la Lettonie indépendante n’est pas toujours certaine. En second lieu, le territoire letton a successivement été, depuis les XIIe / XIIIe siècles, teutonique, polono-lithuanien, suédois, puis russe (1710 – 1991). La seule période d’indépendance réelle d’un État letton autochtone fut entre 1918 et 1939. Naturellement, en reprenant leur indépendance en 1991, les Lettons ont souhaité faire table rase du passé et édifier une économie, une société, réellement lettonnes. Mais, la conséquence est que les institutions, les structures sociales, et les relations économiques sont le fruit de décisions et de compromis bien plus récents, et donc plus facilement réformables, parce que libres de la gangue que peut constituer une longue tradition. Il n’est donc pas étonnant que Valdis Dombrovskis ait pu faire subir à son pays une cure d’austérité bien plus rapide et radicale que ce que Margaret Thatcher elle-même avait mis en œuvre au Royaume-Uni, à partir de 1979. On pourrait même souligner que la politique Thatchérienne ne fut pas une véritable cure d’austérité, car les dépenses de l’État britannique n’ont pas baissé entre 1979 et 1990. Au contraire, elles augmentèrent faiblement.

 Margaret Thatcher en juin 1982

Margaret Thatcher en juin 1982

Quelles conclusions alors tirer de ces développements. Bien entendu, il ne s’agit pas de dire que la réforme économique est mauvaise. Un État n’est pas un ménage, ni une entreprise. Dans la mesure où sa permanence, et sa faculté de lever l’impôt lui donnent une vision à long-terme, il peut se permettre des choses que les deux précédents ne peuvent pas. Ceci étant dit, avoir un budget régulièrement équilibré et peu de dettes est un principe de bon sens. Son application donne des marges de manœuvre financières qui assurent à l’État une plus grande autonomie et lui permettent de faire face, plus facilement, aux innombrables imprévus du monde contemporain. Un autre principe de bon sens est qu’un État, comme toute organisation, doit se réformer et s’adapter en permanence. Prétendre qu’il y a un temps pour les réformes et un temps pour l’absence de réformes est tout aussi faux que de ne vouloir jamais rien changer. Ce qui est en revanche vrai est que tout n’a pas besoin d’être réformé à chaque instant. Il peut parfois être suffisamment dur de soutenir le simple effort de s’adapter aux changements du monde, pour en plus devoir agir sur les domaines qui ne connaissent pas d’évolution. Quoi qu’il en soit, ne pas réformer, ne pas s’adapter, c’est courir le risque de se reposer sur ses lauriers et de s’affaiblir. Il est d’ailleurs possible de remarquer que cette recommandation, qui peut être trouvée dans tous les bons manuels de gestion d’entreprise, a toujours été applicable aux États.

Pour autant, si la réforme est une chose estimable, à l’échelon national ou international, elle ne peut se faire qu’en tenant compte de toutes les réalités, et pas seulement de celles qui sont favorables aux idées que l’on défend. Dans le cadre du pacte de stabilité et des engagements budgétaires des États-membres, il faut tenir compte de ce qui est raisonnablement faisable et de ce qui ne l’est pas. Aujourd’hui, nous voyons l’Italie se réformer, à son rythme et à sa manière, sous l’égide de son président du Conseil : Matteo Renzi. Le Royaume-Uni, sous la direction de David Cameron fait de même depuis cinq ans. Il en va de même pour l’Espagne, avec Mariano Rajoy. Pour ce qui est de la France, il est incontestable que son rythme est plus lent, et que les progrès sont plus pénibles, car la volonté politique y est plus faible. L’Allemagne en revanche, après avoir fait figure de bon élève, commence à vivre sur ses acquis, ce qui lui est reproché, y compris par d’ardents défenseurs du capitalisme le plus libéral[4]. Mais, ce qui semble certain, est que dans aucun de ces pays, la méthode Dombrovskis n’est recommandée, ni sérieusement considérée.

Raphaël Mc Feat

[1] Le Berlaymont est le siège de la Commission européenne à Bruxelles

[2] Déclaration au magazine Le Point, 1er janvier 2015

[3] http://en.wikipedia.org/wiki/Mainstream_economics

[4] Cf. The Economist, No New Deal, February 14th 2015 (http://www.economist.com/news/europe/21643193-germany-investing-too-littlehurting-europe-world-and-itself-no-new-deal)

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