D’où vient l’argent de l’État Islamique ?

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« L’argent est le nerf de la guerre », nous rappelait Aron dans « Paix et guerre entre les nations ». S’il est aisé de voir ce que cela implique pour un État, qu’en est-il d’une organisation terroriste ? Comment l’État islamique, depuis sa fulgurante ascension, a-t-il pu financer son action et maintenir sa structure sur un territoire étendu ? Nous allons analyser d’où proviennent ses ressources, quelle est leur nature, et quelle est la solidité du système mis en place.

Malgré son appellation, « l’État » islamique ne va évidemment pas disposer des mêmes moyens qu’un État à proprement parler. Ses sources de financement vont en effet se trouver ailleurs, et résulter d’actions de pillages, de menaces et de coercitions, mais pourront aussi provenir, comme nous le verrons, de soutiens étrangers.

Les besoins de l’État islamique sont nombreux : armements, matériels divers, chaîne logistique sur un territoire vaste, salaires des combattants (dont le nombre serait compris entre environ 20 000 et 50 000 hommes[1]) et des fonctionnaires, autant d’éléments qui lui sont absolument nécessaires pour la poursuite de la guerre. Pour cela, Daesh disposait déjà l’été dernier d’un budget total estimé à près de 2 milliard de dollars[2], une somme importante pour une organisation terroriste[3]. Désormais largement autofinancé, le groupe n’est pas pour autant assis sur des bases durables. Comme nous allons le voir, ses ressources, certes abondantes aujourd’hui, ne sont pas assurées de se prolonger sur le long terme.

Un important butin de guerre

L’État islamique semble bien pourvu en matériel militaire, qu’il s’agisse de transports de troupes, de blindés, de canons antiaériens, ou d’équipements individuels. Initialement, la guerre civile Syrienne et les flots d’armes en provenance de Libye ont donné les moyens à l’État islamique d’amorcer son action offensive. Mais une grande partie du matériel lourd a été très largement recyclé suite à son abandon sur le terrain par l’armée irakienne, fournissant ainsi à l’organisation une force de frappe grandissante, et lui permettant de tenir le territoire conquis.

Mais la dotation en matériel est une chose, son entretien et son approvisionnement en est une autre. Car sans munitions, une arme est inefficace, et sans réfections régulières, elle se dégrade très rapidement. Daesh ne disposant pas d’usines de fabrication de matériels d’armement, il lui faut donc acheter tant les munitions que les pièces de rechanges nécessaires au bon fonctionnement des armements dont il dispose. A cette fin, une autre ressource issue du pillage va servir à lui fournir des liquidités.

Le pillage et le trafic d’antiquités

Moins connu du grand public, il n’en est pas moins l’une des principales sources de financement de l’État islamique. L’accent étant plus souvent porté sur la destruction opérée par ses hommes de tous les symboles et héritages religieux non sunnites[4], il n’en demeure pas moins qu’une quantité non négligeable d’œuvres antiques, et notamment les plus précieuses d’entre elles, échappent à la destruction pour trouver une nouvelle place au sein de collections privées, moyennant un paiement conséquent.

Ces objets sont en effet acheminés par des contrebandiers jusqu’au Liban ou en Turquie, où se fait l’échange avec l’acheteur pour des sommes pouvant s’élever à plusieurs millions de dollars[5]. Or, d’après les autorités libanaises, la destination la plus courante pour ces antiquités pillées sur leur lieu d’origine serait… l’Europe. Sam Hardy, chercheur auprès de l’Institut d’archéologie de Londres, a ainsi calculé que, considérant que l’État islamique paye ses combattants 500 dollars par mois, et que la vente de ces biens archéologiques lui aurait rapporté autour de 36 millions de dollars, celle-ci lui aurait donc permis à elle seule de financer l’emploi de 5000 combattants[6].

Le pays de l’or noir

Disposant de la maîtrise des gisements les plus importants, c’est-à-dire ceux situés entre Bagdad, Mossoul et la frontière irako-syrienne, l’État islamique a la main sur une manne financière considérable. Selon l’analyse de Samuel Laurent, c’est « entre 40.000 et 60.000 barils de pétrole qui sortent [par jour] des puits contrôlés par Daesh »[7] . Le prix proposé du baril (35 dollars au marché noir, contre environ 85 dans le circuit classique[8]) rend l’offre attirante pour beaucoup.

C’est ainsi que le pétrole transite par la Syrie et la Turquie, où il est acheté par des intermédiaires qui peuvent, là encore, avoir pour clients des industries occidentales, notamment européennes[9]. Quand on sait que le commerce de pétrole assure entre 25 et 40% des ressources financières de l’État islamique (et a généré entre 500 et 800 millions de dollars en 2013[10]), le fait est à considérer sérieusement.

De plus, les raffineries présentes sur les territoires contrôlés par Daesh lui permettent de fabriquer directement sur place de grandes quantités de carburants pour ses véhicules, leur octroyant une grande mobilité.

Toutefois, la forte baisse des cours du pétrole a eu un effet négatif sur les finances de l’état islamique du fait d’une chute des prix. Le chiffre d’affaire généré par la vente de pétrole, sans être aisément quantifiable, serait donc en phase de diminution, Daesh se concentrant probablement sur la production de produits raffinés, indispensables à son effort de guerre[11]. Mais cette production est elle aussi menacée, car les infrastructures nécessaires sont actuellement des cibles privilégiées pour les frappes aériennes menées par la coalition.

La rançon de la terreur

Une autre source de revenus de l’État islamique réside en la méthode tristement célèbre de la prise d’otage, puis de la demande de rançon sous peine d’exécution. En effet, tous les otages ne connaissent pas une fin tragique, et bon nombre d’entre eux sont libérés une fois que leur rançon a été payée (le plus souvent par leur pays d’origine). Difficilement quantifiable avec précision, cette source s’élèverait à plusieurs dizaines de millions de dollars[12]. A titre de comparaison, citons une étude du New York Times, qui estimait qu’entre 2008 et 2013, Al Qaïda a récolté par le même moyen l’équivalent de 125 millions de dollars (dont 91.5 par AQMI)[13].

Mais à cela s’ajoute une forme de fiscalité basée sur la Religion, mise en place au sein des territoires contrôlés par Daesh. Celle-ci consiste en effet à infliger une taxe spécifique aux non musulmans (cela concerne majoritairement les chrétiens, les autres minorités tels les Chiites ou les Alaouites étant considérées comme des hérétiques et se retrouvant à devoir choisir entre la fuite, la conversion forcée, ou la mort), au titre de leur « protection » par l’État islamique. Le montant de cet « impôt » s’élèverait à 250 dollars pour une personne seule, 500 pour un couple, et plus encore pour toute une famille[14]. Cette persécution s’ajoutant à d’autres, les chrétiens d’Orient sont donc de plus en plus nombreux à quitter leur terre d’origine.

De généreux mécènes

Certains manifestent leur soutien à la cause de l’État islamique en prenant les armes, d’autres préfèrent offrir une aide pécuniaire. Parmi ces généreux donateurs figurent, de façon indirecte, certaines monarchies du Golfe[15]. Les raisons au soutien qu’elles apportent à Daesh sont nombreuses et intimement liées à la géopolitique locale. Il peut s’agir de préserver leurs propres territoires, ou bien de frapper par ricochet leurs adversaires (au rang desquels on peut trouver la Syrie de Bachar el-Assad)[16].

Si les États eux-mêmes ne contribuent pas directement au financement de l’État islamique, certains n’y font pas obstacle s’agissant des donateurs privés, affichant parfois une nette opposition entre le dialogue et les actes. Le Qatar, par exemple, malgré une position officielle clairement définie se targuant de « ne pas financer les extrémistes », ne développe aucune politique réelle pour empêcher les financements privés, allant parfois jusqu’à en édicter certaines conditions[17], tel le fait d’épargner certains territoires.

Et demain ?

Un territoire, une économie, une force armée, une administration, un système fiscal, tout cela suffira-t-il à maintenir l’État islamique debout ? Probablement pas. Sans parler des frappes aériennes de la coalition qui infligent de grandes pertes dans les rangs des combattants de Daesh, et du nombre croissant de ses adversaires dans la région, il est possible de considérer raisonnablement qu’un système basé sur le pillage de trésors archéologiques, dont la quantité est limitée, ou l’extorsion vis-à-vis d’une population de plus en plus nombreuse à prendre la fuite, n’a pas vocation à durer éternellement. Quid alors de la vente de pétrole et des généreuses donations ? Cela dépendra de la volonté des adversaires de l’État islamique de vouloir étouffer celui-ci rapidement, via ses ressources financières. La Russie a déjà manifesté sa volonté d’agir fermement en ce sens[18]. Sans parler de stopper complètement l’achat de pétrole en provenance des puits contrôlés par Daesh, parvenir à le limiter serait déjà planter un clou de plus dans le cercueil de l’organisation terroriste.

         Quant aux États s’adonnant à la discipline risquée du double-jeu, le risque pour eux est de se voir légèrement isolés sur la scène internationale, au moment de la défaite de Daesh. Sauf bien entendu, en cas d’un autre renversement du jeu des alliances dans la région, ce qui n’est jamais à exclure. Car si la proximité idéologique est une raison d’engagement forte, l’intérêt national l’est d’autant plus quand le vent change de sens.

 Charles Brozille

[1] Michael R. Gordon, Helen Cooper, “ US General says raiding Syria is the key to halting ISIS”, New York Times, August 21 2014

[2] Martin Chulov, “How an arrest in Iraq revealed Isis’s $2bn jihadist network”, The Guardian, 15 June 2014

[3] Ce qui équivaut environ au PIB du Libéria en 2014.

[4] Tel l’autodafé ayant eu lieu ce mois-ci, lequel a conduit à la destruction de plus de 2000 manuscrits datant pour certains de plusieurs milliers d’années, ou la destruction du tombeau du prophète Jonas.

[5] Simon Cox, “The men who smuggle the loot that funds IS”, BBC Lebanon, 17 February 2015 – Voir aussi le reportage radio du meme auteur, “Islamic State, Looting for terror”.

[6] Sam Hardy, “$36m from antiquities trafficking would fund 5,000 fighters for ISIS”, conflictantiquities.com

[7] Samuel Laurent, « Les ennemis de Daesh achètent son pétrole », BFMtv, 26.09.2014

[8] Princeton interactive crisis simulation, « Islamic State », 22 february 2015.

[9] Ludovic Lamant, « Du pétrole de l’État islamique acheté par des européens ? Bruxelles sous pression. », Mediapart, 26 septembre 2014

[10] Et produisait encore un revenu d’environ 2 millions de dollars par jour en septembre dernier (http://gulfnews.com/business/oil-gas/daesh-revenues-hit-as-production-oil-prices-drop-1.1429020)

[11] Fareed Rahman, “Daesh revenue hit as production, oil prices drop”, Gulfnews.com, 1st December 2014

[12] Barcelona centre for international affairs, “How long will ISIS last economically?”, notes internacionals, n°98, Oct.2014

[13] Rukmini Callimachi, “Paying ransoms, Europe bankrolls Al Qaeda’s terror”, New York Times, 29 Jul. 2014

[14] Matthieu Hoffstetter, « État islamique, ses cinq sources de financement », Bilan.ch, 2 octobre 2014

[15] Patrick Cockburn, “Who is Still funding IS?”, The independent, 22 feb.2015

[16] Voir le blog d’Elizabeth Dickinson, “Gulf funding to the syrian conflict”

[17] Andrew Gillian, «Qatar, le club Med des terroristes », The Daily Telegraph, 30 septembre 2014

[18] I24News, « La Russie veut asphyxier l’EI en s’attaquant à ses sources de financement », 05 Février 2015.

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