Le nonagénaire de Rhodésie

En ce début d’année 2015 (30 janvier), l’Union Africaine (UA) s’est dotée d’un nouveau président. A l’instar de l’Union Européenne (UE), l’UA fonctionne sur le principe de la présidence tournante. Or il se trouve que le pays qui est à la tête de l’UA pour l’année 2015 est le Zimbabwe, et de ce fait, le nouveau président de l’UA est l’insubmersible Robert Mugabe, dirigeant du Zimbabwe depuis 1980. Pour l’« oncle Bob », cette consécration, à l’âge avancé de quatre-vingt-onze ans est un singulier renversement de situation. En effet, il y a moins de dix ans, le président zimbabwéen était un véritable paria dans la communauté internationale. Sous son égide, l’ancienne Rhodésie, l’un des pays les plus florissants d’Afrique australe, s’est transformée en l’un des pays les moins avancés[1], soumis à un régime autoritaire et pratiquant un certain racisme d’État à l’égard de ses citoyens blancs[2].

Le pays s’est à ce point enfoncé dans la dépression économique[3], la misère sociale et l’oppression politique qu’il était possible d’espérer que Robert Mugabe n’allait pas tenir la distance. Comme tant d’autres dirigeants africains, anciens combattants de la décolonisation tournés autocrates des tropiques, le président du Zimbabwe finirait par devoir laisser la place à ses opposants, lesquels parviendraient au pouvoir suite à des élections sans doute biaisées mais suffisamment défavorables au régime pour le contraindre au changement. En 2008, une première étape avait été franchie avec la création d’un gouvernement d’union nationale dont faisait partie Morgan Tvangirai, opposant historique à Robert Mugabe. A cette époque, le poste de Premier Ministre, supprimé après l’accession de Robert Mugabe à la présidence, avait même été recréé. Mais, sept ans plus tard, l’opposition est en miettes, Robert Mugabe est toujours président du Zimbabwe, après sa réélection en 2013, et connait une recrudescence de popularité en Afrique. Comment expliquer un tel renversement de situation ?

Le premier facteur tient à Robert Mugabe lui-même. Quoique son bilan après trente-cinq ans de pouvoir soit particulièrement mauvais, il n’en demeure pas moins que le président du Zimbabwe est un homme politique de grand talent, dépourvu du moindre scrupule et manifestement déterminé à devenir membre de l’un des clubs les plus fermés d’Afrique : celui des présidents autoritaires qui réussissent à mourir dans leur lit sans avoir quitté le pouvoir. On peut d’ailleurs remarquer avec intérêt que les membres de ce club sont plus souvent des piliers de la Françafrique (Félix Houphouët-Boigny, Gnassimbé Eyadéma, Omar Bongo), que des leaders anglophones membres du Commonwealth (Jomo Kenyatta). De fait, la grande majorité des dirigeants africains qui ont mené leurs pays à l’indépendance a été victime de coups d’États ou d’assassinats, voire parfois les deux. On peut d’ailleurs considérer que ce n’est que justice que des hommes comme Jean Bedel Bokassa, Mobutu Sese Seko, ou encore Idi Amin Dada soient morts en exil, loin de leurs pays après avoir perdu le pouvoir qu’ils avaient si intensément désiré.

Robert Mugabe, president of Zimbabwe, attends the 12th African Union Summit Feb. 2, 2009 in Addis Ababa, Ethiopia. (c) U.S. Navy photo by Mass Communication Specialist 2nd Class Jesse B. Awalt/Released

Robert Mugabe, president of Zimbabwe, attends the 12th African Union Summit Feb. 2, 2009 in Addis Ababa, Ethiopia. (c) U.S. Navy photo by Mass Communication Specialist 2nd Class Jesse B. Awalt/Released

Si l’on tente d’évaluer les résultats politiques et économiques obtenus par Robert Mugabe après trente-cinq ans de pouvoir, on ne peut qu’être frappé par la constance qui a été mise, au cours de la moitié de cette période, à mener des politiques idéologiques dans le seul but de préserver le pouvoir du ZANU – PF[4], le parti dirigeant. La politique la plus emblématique de l’ère Mugabe, restera indubitablement celle de la redistribution des terres lancée au début des années 2000. Au moment de l’indépendance de 1980, la majorité des meilleures terres cultivables du pays étaient aux mains de grands propriétaires terriens blancs. Quinze ans après, le transfert des propriétés vers la population noire était resté très faible. Qui plus est, les subventions accordées par le gouvernement britannique pour dédommager les fermiers blancs quittant leurs domaines furent suspendues par le gouvernement de Tony Blair après son arrivée au pouvoir en 1997. Ayant échoué à se faire attribuer, par référendum, le pouvoir de saisir sans compensation les terres agricoles, Robert Mugabe lança alors certaines des actions les plus controversées de son gouvernement.

Il autorisa des occupations de terres par l’association des vétérans de la guerre de libération nationale du Zimbabwe[5]. Du jour au lendemain, des groupes d’anciens combattants, rassemblés pour l’occasion, se mirent à squatter illégalement des domaines tenus par des propriétaires blancs, sans que les forces de l’ordre n’interviennent. Leur présence paralysa l’activité agricole et mis au chômage des milliers de travailleurs noirs. Plus d’une décennie après le début du programme, il n’y a plus un seul grand propriétaire blanc au Zimbabwe[6] et leurs terres ont été soit confisquées, soit abandonnées et redistribuées dans la foulée. Cette politique, emblématique de l’ère Mugabe est l’illustration de la vision idéologique du président du Zimbabwe et du peu d’importance qu’il accorde au droit des minorités, à l’État de droit ou à la logique économique. Ainsi, la spoliation des fermiers blancs a totalement désorganisé l’économie et les infrastructures de production agricole. Si au moment de son indépendance le Zimbabwe était un le grenier à blé de l’Afrique australe, désormais 45% de la population du pays souffre de malnutrition chronique[7].

Pour mieux comprendre Robert Mugabe, il faut se souvenir qu’avant de diriger le Zimbabwe, il fut pendant vingt ans (1960-1980), un activiste politique combattant pour l’indépendance de la Rhodésie, et plus encore pour l’émancipation des noirs de Rhodésie face à au gouvernement de la minorité blanche. Entre 1964 et 1974, Robert Mugabe est détenu par le gouvernement rhodésien. Comme pour Nelson Mandela, l’état de prisonnier politique a conféré à Robert Mugabe une aura et une notoriété panafricaines et internationales. Mais cette période d’emprisonnement a aussi endurci et renforcé l’homme Mugabe. Une fois libéré, en 1974, Robert Mugabe a été l’un des meneurs et architectes de la Guerre du Bush de Rhodésie du Sud, qui finit par mettre à genoux le gouvernement blanc de Rhodésie, le conduisant à accepter la médiation internationale et la tenue d’élections générales libres. In fine, Robert Mugabe est l’un des derniers exemples vivants de ces combattants africains de la décolonisation, qui subirent d’innombrables épreuves et avanies avant de réussir à faire triompher leur cause. Si cela n’excuse nullement la dérive autoritaire dans laquelle Robert Mugabe s’est engagé, ni les aberrations économiques auxquelles il a été conduit par un vieux fond de marxisme et d’anticolonialisme, ces différents points permettent de mieux appréhender la résilience dont Robert Mugabe fait preuve, année après année, en dépit de son âge avancé.

Le colonel Kadhafi quand il était président de l’Union Africaine en 2005-2006

Le colonel Kadhafi quand il était président de l’Union Africaine en 2005-2006

Cette grande résilience politique est très certainement l’une des principales causes de la popularité panafricaine retrouvée de Robert Mugabe. Vu d’Europe ou des États-Unis, on peut trouver incongru qu’un chef de l’État avec un tel bilan ait été acclamé il y a un aux funérailles de Nelson Mandela. Il est déjà moins incongru de le voir à la tête de l’Union Africaine, où il compte le Colonel Kadhafi parmi ses prédécesseurs. Bien souvent, le panafricanisme est une affaire de dirigeants autoritaires en mal de popularité extérieure. En effet, le coût politique de faire de grands discours appelant à l’unité africaine est nul. Au contraire, de tels discours engendrent souvent des bénéfices pour ceux qui les tiennent. Pour beaucoup d’Africains donc, la résilience de Robert Mugabe, son discours anti-blancs, son homophobie forcenée[8], et sa capacité à blâmer le monde extérieur pour les malheurs du Zimbabwe, sont des qualités qui le rendent populaire.

Nous ne prétendons pas que les Africains seraient plus bêtes que les autres, à célébrer d’une manière quasi-masochiste un dirigeant dont les résultats sont tout sauf probants. Bien au contraire, il semble que l’intelligence politique africaine soit largement dans la moyenne mondiale. C’est-à-dire que les Africains sont disposés à croire ceux de leurs dirigeants qui, avec grand talent, vont blâmer le monde extérieur pour les malheurs de leurs pays[9]. Ceci se fait de la même manière en Europe, où l’Union Européenne est parfois vue comme la cause des ennuis que la France, l’Espagne ou la Grèce peuvent connaitre. On retrouve des attitudes similaires en Amérique latine, où les États-Unis servent de bouc-émissaire à toute la gauche du continent, de La Havane à Buenos Aires, en passant par Caracas. Dans le même ordre d’idées, l’Occident est la cause du déclin de la Russie et des transformations négatives qui affectent le Moyen-Orient, tandis qu’à Pékin, le Japon et l’Amérique sont à l’origine des ennuis de la Chine.

Le regain de popularité de Robert Mugabe est désolant, car ce n’est pas avec des dirigeants de ce calibre que l’Afrique résoudra les très nombreux problèmes auxquels elle est confrontée. Mais les ressorts cachés de cette popularité peuvent être compris et expliqués, même s’ils démontrent que pour un grand nombre d’Africains, comme pour beaucoup d’autres peuples dans le monde, l’irresponsabilité est décidément un état bien confortable.

Raphaël Mc Feat

[1] Le revenu moyen en 1980 était de $950 par personne et par an. Il est désormais de $400.

[2] Cf. http://www.state.gov/j/drl/rls/hrrpt/humanrightsreport/index.htm?year=2013&dlid=220176#wrapper ; voir section “6. Discrimination, Societal Abuses, and Trafficking in Persons”, tout particulièrement le dernier point “Promotion of Acts of Discrimination” ; Cf. http://www.bbc.com/news/world-africa-28152477 : “Zimbabwe’s Robert Mugabe tells white farmers ‘to go’”

[3] La dette du Zimbabwe auprès du FMI est de plus de 99 millions de dollars, et les remboursements mensuels s’élèvent à un peu plus de 160 000 dollars. Cf. http://www.iol.co.za/news/africa/zim-feels-the-pain-of-mugabe-health-junket-1.1831971#.VQW_FuH-GQY

[4] Zimbabwe African National Union – Patriotic Front

[5] http://en.wikipedia.org/wiki/Zimbabwe_National_Liberation_War_Veterans_Association

[6] Cf. http://www.state.gov/j/drl/rls/hrrpt/humanrightsreport/index.htm?year=2013&dlid=220176#wrapper ; voir section “1- f. Arbitrary Interference with Privacy, Family, Home, or Correspondence”

[7] http://en.wikipedia.org/wiki/Land_reform_in_Zimbabwe

[8] https://www.newsday.co.zw/2013/07/25/mugabe-chides-homosexuals-again/

[9] Cf. Discours de Robert Mugabe à l’ONU, Septembre 2014, (https://www.youtube.com/watch?v=gCbiK_L0_mY ; à regarder à partir de 7:50)

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