Vers un bouleversement de l’équilibre des forces au Moyen-Orient

« On fait la guerre quand on veut, on la termine quand on peut »

Nicolas Machiavel.

REBELLES HOUTHIS © MIDDLE EAST MONITOR

REBELLES HOUTHIS © MIDDLE EAST MONITOR

         Avec l’intervention au Yémen d’une coalition militaire menée par l’Arabie Saoudite dans le but d’écraser par la force la rébellion Houthi[1], la situation du Moyen-Orient prend un nouveau tournant, plus décisif que ceux qu’il a été possible d’observer ces derniers mois.

         Au-delà d’une énième catastrophe humanitaire dont on ne connaîtra le bilan réel que dans plusieurs années, la crise yéménite soulève l’éventualité toujours plus proche d’un embrasement de la région toute entière. L’opération « Tempête décisive », lancée par le Royaume du monarque Salmane Bel Abdelaziz Al-Saoud, contre les rebelles chiites pourrait être un nouveau clou planté dans le cercueil de l’espoir d’un retour de la paix à moyen-terme dans cette partie du monde, déjà secouée par les conflits les plus violents de notre décennie.

         Implications antagonistes, directes et indirectes, des principaux acteurs étatiques locaux, effondrement d’anciennes puissances de la région, clivages religieux et conflits d’influence, déchaînement des groupes terroristes, guerres de successions au pouvoir, crises politiques, les facteurs de rivalité sont extrêmement nombreux. Et les bouleversements géopolitiques qui en découleront ne seront pas sans conséquences pour les continents voisins que sont l’Asie, l’Afrique et l’Europe.

Le Yémen, interface de confrontation entre sunnites et chiites.

            Le 20 mars dernier deux bombes explosaient dans deux mosquées chiites de Sanaa, faisant 142 victimes. Cet attentat, rapidement revendiqué par l’État islamique, visait tout particulièrement la communauté Houthi de la capitale Yéménite.

         L’opposition frontale entre les rebelles Houthis et le gouvernement yéménite n’est pas nouvelle[3], mais ce double attentat n’a pas manqué de raviver les braises d’une crise encore récente. Devant une extension de l’insurrection telle que le président yéménite fut rapidement forcé de quitter le pays, l’Arabie Saoudite masse alors ses troupes à la frontière et lance, le 25 mars, une offensive par voie aérienne afin de rétablir le pouvoir du président en fuite Abd Rabo Mansour Hadi ainsi que d’empêcher les Houthis de prendre le contrôle du pays[4]. Elle s’appuie pour cela sur une coalition de neuf États[5] et bénéficie d’un soutien logistique des États-Unis (ainsi que d’un support en matière de renseignement).

         Les rebelles profitent quant à eux d’un soutien matériel et logistique de la part de l’Iran[6], bien qu’ils ne revendiquent pas la même ligne de conduite. Ces relations entre eux sont difficilement évaluables avec précision, ce qui n’empêche pas l’Arabie Saoudite d’exhorter son puissant voisin à cesser son appui au Yémen[7]. En réponse, l’Ayatollah Ali Khamenei n’hésite pas à critiquer ouvertement les dirigeants saoudiens qu’il qualifie de « jeunes et inexpérimentés (…) ayant abandonné le sang-froid pour la barbarie »[8].

         Sans aller jusqu’à parler de guerre de religion[9], l’opposition entre chiites et sunnites monte encore d’un cran. Même si l’Arabie Saoudite se refuse à parler de « front sunnite »[10], elle semble toutefois bien décidée à s’opposer à l’expansion de l’influence Iranienne dans la région, de façon proactive si nécessaire. Si les éléments actuels peuvent grandement faire penser à un conflit que se livrent par procuration Ryad et Téhéran, il ne faut pas pour autant négliger les racines profondes de cette fracture, lesquelles remontent à plusieurs millénaires avant notre époque[11]. Mais quoi qu’il se passe en arrière-cour, c’est pour le moment par voie diplomatique qu’agit l’Iran, envoyant ses émissaires au Pakistan, à Oman, en Tunisie, en Algérie et au Liban, afin de faire cesser la campagne de bombardements lancée contre les Houthis, de mettre en œuvre un plan d’action humanitaire ainsi que des négociations entre les belligérants pour envisager une sortie de crise pacifique[12].

 L’Iran, une puissance ascendante, mais isolée

         L’Iran poursuit inlassablement sa progression vers le haut, malgré un contexte régional explosif et une position peu avantageuse sur la scène internationale. Si toutes les oppositions ne sont pas résolues, la perception manichéenne adoptée par l’administration Bush en 2002, qualifiant la République islamique « d’axe du mal », ainsi que les discours enflammés de Mahmoud Ahmadinejad promettant la disparition prochaine de l’État d’Israël sont désormais bien loin.

         Au contraire, les négociations portant sur le nucléaire iranien semblent enfin se débloquer, et même si de nombreux éléments sont encore à définir, la perspective de la levée des sanctions économiques les plus importantes pesant sur le pays d’ici la fin de l’année 2015 paraît une éventualité désormais plausible. L’Ayatollah Khamenei déclarait à ce sujet le 9 avril que « si l’autre partie évite son amphibologie dans les négociations sur le nucléaire, ce sera une expérience montrant qu’il est possible de discuter avec eux sur d’autres sujets. »[13]. Une évolution marquante laissant présager une ouverture de l’Iran sur la scène internationale. Car la levée des sanctions signifierait aussi une opportunité de reprise économique[14] par une reprise des exportations et des importations, la revalorisation du Rial, et une production accrue de gaz et de pétrole. Autant d’éléments qui pourraient asseoir l’économie de l’Iran sur des bases stables, dans une zone en proie à une instabilité toujours plus forte. Celle-ci serait alors libre de poursuivre sa stratégie d’influence dans le Moyen-Orient et de se poser comme puissance incontournable de la région.

         Mais cette évolution n’est pas du goût de tous. Israël, tout d’abord, regarde d’un très mauvais œil les prémices de rapprochement entre Téhéran et Washington[15], qui tente malgré tout de ménager la chèvre et le chou avec ses alliés traditionnels. Benjamin Netanyahu a clairement affirmé sur twitter que l’Iran devait « cesser ses actes de terrorisme et d’agression ».

         Les monarchies du golfe, et au premier rang d’entre elles l’Arabie Saoudite, n’accueillent pas non plus ce changement de situation le sourire aux lèvres[16]. Certains analystes vont même jusqu’à affirmer que l’opération Tempête décisive est un message adressé directement à l’Iran[17], témoignant d’un changement de politique de la part d’un État qui avait, sous le précédent monarque, une préférence pour l’action en coulisses plutôt que pour les bruits de bottes. Cette époque désormais révolue se voit remplacée par la volonté de l’Arabie Saoudite de mener une diplomatie proactive, à l’image de ce qu’exercent déjà l’Iran ou Israël. Ainsi, elle n’a pas hésité, en parallèle de ses opérations aériennes sur le Yémen, à rassembler ses troupes à la frontière en vue de l’éventualité d’une opération terrestre de plus grande envergure.

 Les risques d’escalade

          Le principal danger réside à court terme dans une escalade de la violence entre les différents protagonistes. Les rivalités entre l’État islamique et Al Qaïda dans la péninsule arabique sont un facteur de déstabilisation important. Alors que la seconde correspond à une organisation terroriste « classique », le premier cherche concrètement à créer une structure pérenne, emportant l’adhésion des populations autour d’un projet politico-religieux fondé sur un territoire, une économie, ou une administration. Pour cela, Daesh est prêt à attiser les querelles jusqu’à l’embrasement de toute la région, et à profiter du chaos pour s’installer durablement dans le paysage afin de poursuivre par la suite son expansion jusqu’à la zone sahélienne[18].

         L’Arabie Saoudite se sent quant à elle menacée par la montée en puissance de l’Iran, et n’hésite désormais plus à faire briller l’éclat des armes pour endiguer son influence[19]. Si à courte échéance, un affrontement direct sous la forme d’un conflit armé interétatique semble encore peu probable, nul doute que les tensions entre les deux États n’iront pas en s’amenuisant, cristallisant un climat de méfiance, voire de conflit larvé.

         Mais le péril le plus glaçant serait celui d’une prolifération nucléaire au Moyen-Orient. Israël étant déjà dotée de l’arme atomique, de même que le Pakistan, si les Etats du golfe viennent à penser que les négociations actuelles laissent à l’Iran le champ libre pour s’en doter à son tour, un sentiment d’insécurité pourrait alors les pousser à cheminer eux-aussi en ce sens[20], en dépit des accords internationaux de non-prolifération.

         A plus long terme, et en cas d’amplification des crises actuelles, deux scénarios semblent se dessiner. Le premier pourrait consister en une balkanisation du Moyen-Orient, et son émiettement en une multitude d’entités de tailles moyennes ou réduites, résultant des affrontements entre les principaux acteurs, étatiques ou non, de la région. Le second verrait quant à lui l’émergence d’un hégémon, une puissance locale suffisamment forte pour faire plier les autres et dominer cette partie du monde.

De potentielles répercussions sur les régions voisines

            Il faut garder à l’esprit que les troubles qui secouent actuellement le Moyen-Orient ne sauraient s’y limiter quant à l’ampleur de leurs conséquences. Comme nous l’avons déjà examiné au cours de précédentes analyses, les liens entre groupes terroristes se répercutent sur la zone du Sahel, et certains Etats nord-africains, telle la Libye, abritent déjà des bastions des démembrements qui d’Al Qaïda, qui de l’État islamique.

          La stabilité d’une partie du continent africain est déjà largement affectée par ce phénomène de connexion des conflits. La sécurité de l’Europe, comme certaines tragédies n’ont pas manqué de nous le rappeler, n’est désormais nullement garantie. Le continent asiatique est lui aussi concerné au premier chef par les enjeux de sécurité se jouant au sein de ce nouvel arc de crise, la bordure orientale de celui-ci se situant au niveau du Pakistan.

La situation présente est critique, et certains analystes n’hésitent pas à considérer que nous sommes sur le point d’observer une explosion de violence sans précédent depuis la fin de la seconde guerre mondiale, à même de frapper durement sur trois continents[21].

       Quel que soit le chemin que prendra le Moyen-Orient, sa géopolitique est en train d’évoluer à grande vitesse. Les hypothèses sont nombreuses, le champ des possibles est vertigineux. Une chose demeure certaine, c’est qu’il est toujours ardu de prédire la fin d’un conflit une fois celui-ci commencé.

Charles Brozille

 

[1] Huffington Post, « Yémen l’Arabie Saoudite intervient contre les rebelles soutenus par l’Iran », 26.03.2015

[2] Caroline Haye, « Les attentats de Sanaa sont ‘ la réaction des radicaux sunnites face à l’avancée des houthis' », L’orient de jour, 21 mars 2015

[3] Elle a commencé en 2004 – Voir L’article de Clément Pellegrin « Comment s’est construite la ‘Rébellion houthiste’ au Yémen ? », du 05 mars 2015

[4] Ben Brumfield, “Threat of ground incursion from Saudi Arabia looms over Yemen”, CNN, March 30 2015

[5] Maroc, Egypte, Jordanie, Bahreïn, Qatar, Soudan, Emirats Arabes Unis, Koweït et Pakistan.

[6] Yara Bayoumy & Mohammed Ghobari, « Iranian support seen crucial for Yemen’s Houthis », Reuters, December 15 2014

[7] Huffington Post Tunisie, « L’Arabie saoudite appelle l’Iran à cesser d’armer les rebelles », 12 avril 2015

[8] Ali Hashem, « Khamenei criticizes saudi airstrikes », Al-monitor, April 9 2015.

[9] Jean-Gabriel Fredet, « Arabie Saoudite – Iran, le nouveau choc des religions », Challenges, 30 mars 2015

[10] Clarence Rodriguez, « Conflit au Yémen: «Le front sunnite est un faux argument de l’Iran», RFI, 10 Avril 2015

[11] Thomas Flichy de la Neuville, « Yémen : une guerre par procuration Arabie saoudite – Iran ? Le conflit est plus ancien », Le nouvel Obs, 13 avril 2015.

[12] Arash Karami, « Iran dispatches diplomats to tackle Yemen crisis », Al-Monitor, April 10 2015

[13] Week in review, « Khamenei: Nuclear deal could allow talks ‘on other issues’ », Al-monitor, April 12 2015

[14] Bijan Khajehpour, “ How the nuclear deal will help Iran’s economy”, Al-monitor, April 10 2015

[15] Barak Ravid, “Netanyahu told cabinet: Our biggest fear is that Iran will honor nuclear deal”, Haaretz, April 12 2015

[16] Alain Gresh, “La grande peur de l’Arabie saoudite”, Le monde diplomatique, mai 2014

[17] David Kenner, « Iran Deal Threatens to Upend a Delicate Balance of Power in the Middle East”, Foreign policy, April 2nd 2015.

[18] J.M. Berger, « The middle east’s Franz Ferdinand moment », Foreign Policy, April 8 2015

[19] Fatiha Dazi-Héni, «  Le Yémen, test de la nouvelle politique saoudienne », Orient XXI, 13 avril 2015

[20] David Kenner, « Iran Deal Threatens to Upend a Delicate Balance of Power in the Middle East”, Foreign policy, April 2nd 2015.

[21] David Rothkopf, « Operation Charlie-Foxtrot », Foreign Policy, March 27, 2015

 [cb2]idem

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