Le Pape dénonce le génocide

Le Pape François lors de la messe pour les fidèles de rite arménien, Basilique Saint Pierre de Rome, 12 avril 2015

Le Pape François lors de la messe pour les fidèles de rite arménien, Basilique Saint Pierre de Rome, 12 avril 2015

Le 12 avril dernier, deuxième dimanche de Pâques, vit une cérémonie particulière se dérouler en la basilique Saint Pierre de Rome. Le Pape François concélébra une messe pour les fidèles de rite arménien avec le patriarche Nerses Bedros XIX Tamouni. Or cette messe a déclenché la première grande tempête diplomatique du pontificat actuel, dans la mesure où la Turquie rappela immédiatement son ambassadeur pour consultations à Ankara. Cette réaction violente fut causée par la salutation préliminaire adressée par le Souverain Pontife aux fidèles présents. Dans cette salutation, le Saint Père évoquait « le premier génocide du XXe siècle »[1], qui frappa le peuple arménien en 1915 et dont le caractère d’extermination délibérée n’est toujours pas reconnu par la Turquie » .

Ce n’était pas la première fois qu’un Pape employait le terme de génocide pour qualifier le massacre des Arméniens pendant le premier conflit mondial. Dès 2000 et 2001, Saint Jean Paul II avait utilisé ce mot, à Rome, puis l’année suivante en visite à Erevan. En 2006, son successeur Benoit XVI, désormais Pape émérite, avait repris l’expression arménienne « metz yeghem », le grand mal. À cette occasion, il avait aussi rappelé que Benoit XV, au moment où le massacre eut lieu, déplora que « la pauvre nation d’Arménie » ait été quasiment détruite. Or, à ces occasions récentes, le gouvernement turc n’avait réagi que très modérément et sans commune mesure avec la violence verbale dont il fit preuve le mois dernier. Outre le rappel de son ambassadeur auprès du Saint Siège, le ministre turc des affaires étrangères indiqua par communiqué que la déclaration pontificale était « sans fondements » et « loin de la réalité historique ».

Un mois après les faits, il est difficile de déterminer quelles seront les conséquences à moyen et long-terme, de cette crise, pour les relations entre le Saint-Siège et la Turquie. En revanche il semble intéressant de chercher à analyser quel peut être le rôle d’un souverain pontife aujourd’hui, dans la dénonciation morale de crimes contre l’humanité ou d’actes qui s’y rapportent. Quel peut être le poids de la parole pontificale et comment s’articule-t-elle avec les réalités temporelles persistantes de la diplomatie vaticane. Cette question est d’autant plus importante que le monde contemporain voit une multiplication de conflits, chacun pouvant avoir des conséquences néfastes pour les populations civiles. Or le Saint Siège, peut se retrouver coincé entre la possibilité d’être un intermédiaire neutre, dont l’action accélère la fin d’un conflit, et l’obligation morale de dénoncer des atteintes à la condition humaine commises dans le cadre de ce même conflit. Le Siège apostolique est donc pris entre deux logiques contradictoires. Celle de l’action diplomatique et celle de la stature morale.

L’action diplomatique reste l’une des grandes activités temporelles du Saint Siège, ce qui fut rappelé en décembre 2014, quand Barack Obama et Raúl Castro annoncèrent la normalisation des relations entre les États-Unis et Cuba, grâce en partie à la médiation de l’Eglise catholique. Historiquement, le Saint Siège commença à avoir une action diplomatique dès le haut Moyen-Âge, quand des États pontificaux furent établis en l’an 754. Cette action se poursuivi jusqu’à leur disparition définitive en 1870, avec l’invasion de Rome par le Royaume d’Italie. Pendant un millénaire le Saint Siège eut donc une politique étrangère structurellement similaire à celle des autres États dans le monde. C’est-à-dire avec une administration, dirigée par un responsable de rang ministériel et nommé par le Pape, et des ambassadeurs ou représentants envoyés dans les États avec lesquels le Saint Siège était en relations. La disparition des États pontificaux fit que l’appareil diplomatique de l’Église catholique se retrouvait sans lien avec un État géographiquement définit, au contraire de l’ensemble des autres appareils diplomatiques à l’époque.

Initialement, la résolution du statut du Saint Siège par les accords du Latran de 1929, qui créaient l’État de la Cité du Vatican, ne changea pas grand-chose à l’affaire. En revanche, l’avènement d’un grand nombre d’organisations internationales après la seconde guerre mondiale contribua très fortement à une renormalisation du caractère particulier de la diplomatie vaticane. En effet, la création de l’ONU, et de ses nombreuses agences, avec leurs représentants dans toutes les capitales du monde, sans que ces organisations soient liées à une organisation étatique traditionnelle, montrait la possibilité, l’actualité et la nécessité d’organes diplomatiques neutres et aptes à tisser des liens entre belligérants. Aujourd’hui le Saint Siège entretien des relations diplomatiques avec 180 des 197 pays reconnus par l’ONU. Il est également État-membre dans onze organisations internationales, et État observateur à l’ONU, dans ses agences, et dans d’autres organisations internationales comme l’OMC, le Conseil de l’Europe ou l’Union Africaine (UA). La diplomatique vaticane, quoique déterminée par le Pape, est menée au quotidien par la deuxième section de la secrétairerie d’État. Cette section est en charge des « relations avec les États », et est dirigée par un archevêque qui est secrétaire pour les relations avec les États.

In fine, la création de l’État de la Cité du Vatican, et l’entrée du Saint Siège dans la «famille de l’ONU » a permis à ce dernier de se focaliser sur la dimension spirituelle de son action. Cette dimension comprend bien entendu la défense de la foi catholique et des intérêts des chrétiens dans le monde. Sous le règne de Saint Jean Paul II, la diplomatie vaticane s’est aussi enrichie de la promotion, au niveau mondial, des valeurs de l’Église catholique, ainsi la promotion de la paix, le refus de la violence, la condamnation des conflits de toute nature et des atteintes aux populations civiles. Sous son successeur les thèmes défendus par le Saint Siège se sont étendus à la protection de l’environnement. Ainsi, Benoit XVI avait déclaré en 2007 : « Face à la dégradation de l’environnement, l’humanité réalise qu’elle ne peut plus continuer à user des ressources de la Terre comme par le passé. C’est ainsi que se forme une conscience écologique qui doit être encouragée de façon à développer des projets et des initiatives concrètes ». Le pontificat de Benoit XVI a cependant vu un amoindrissement de l’action politique et diplomatique des services du Vatican, en particulier dans la recherche de solutions aux conflits persistants dans le monde.

Au contraire, une défense plus concrète de la paix, passant par des solutions pragmatiques est revenue en force depuis l’arrivée du Pape François. Le cas de Cuba, précédemment mentionné est un exemple d’une réussite dans ce domaine. D’autres initiatives, quoique marquantes, eurent cependant un succès moins grand. Ainsi la journée de jeûne mondial décrétée par le Souverain Pontife en septembre 2013 pour la paix en Syrie et au Moyen-Orient, ainsi encore l’Invocation pour la paix qui eut lieu en juin 2014 dans les jardins du Vatican et qui réunit le Pape, Shimon Pérès, Président d’Israël, et Mahmoud Abbas, Président de Palestine. Si ces initiatives, plus « spirituelles » n’ont pas encore porté leurs fruits, elles donnent une idée de la capacité de mobilisation du Saint Siège autour des causes qui lui importent. Comment articuler alors la discrétion et la retenue requises par l’intermédiation entre deux belligérants et la nécessaire prise de position face à des atrocités commises par l’un, l’autre ou les deux ?

Pour les Papes contemporains, Pie XII est le modèle de ce qu’il ne faut pas faire quand un génocide a lieu dans le monde. Quels que puissent-être les enjeux diplomatiques, le souvenir des « silences » du Vatican pendant la seconde guerre mondiale fait qu’il faut nécessairement faire plus que la très pudique déclaration de Noël 1942, par laquelle Pie XII évoquait « des centaines de milliers de personnes qui, sans aucune faute de leur part, par le simple fait de leur nationalité ou de leur race, sont vouées à la mort ou à une progressive extermination[2] ». S’il est désormais clair que le but de Pie XII était de préserver coûte que coûte la neutralité du Saint Siège, considérant que sa position devait rester la même pour tous les catholiques de part et d’autre des lignes du conflit, il est possible de penser que cette réaction très mesurée était une rupture avec des prises de position passées. Ainsi, la plus grande véhémence de l’encyclique Mit Brennender Sorge[3], publiée en 1937 par Pie XI, et à la rédaction de laquelle le futur Pie XII, alors cardinal secrétaire d’État avait participé. Il est aussi tout aussi possible de penser que c’était une réaction très nettement insuffisante au regard du drame qui se jouait. Si le débat, encore vif, sur les actions de Pie XII est très intéressant, il n’en demeure pas moins que son ampleur et sa complexité fait que nous n’en dirons pas plus.

Pie XII en 1955 à Castelgandolfo (INP/AFP/Archives)

Pie XII en 1955 à Castelgandolfo (INP/AFP/Archives)

Quand, en avril 1994, les massacres commencèrent au Rwanda, le Pape fut l’une des premières voix à s’élever contre la violence et les tueries. Dès le 9 avril, Saint Jean Paul II supplia les catholiques rwandais « de ne pas céder à des sentiments de haine et de vengeance »[4]. La tenue d’un Synode des évêques africains ce même mois d’avril 1994 fut l’occasion pour le Saint Père de répéter sa préoccupation et sa condamnation des massacres. Ainsi le 10 avril lors de l’ouverture du Synode, le 14 avril pendant une messe célébrée pour le peuple rwandais, puis le 6 mai dans le message final du Synode. Le 15 mai, enfin, lors de la prière dominicale du Regina Caeli, le Pape déclara « Je ressens le devoir d’évoquer, aujourd’hui encore, les violences dont sont victimes les populations du Rwanda. Il s’agit d’un véritable et propre génocide, dont sont responsables aussi, malheureusement, des catholiques. Jour après jour je suis proche de ce peuple en agonie, et je voudrais à nouveau en appeler à la conscience de tous ceux qui organisent ces massacres et les réalisent. Ils portent le Pays vers l’abîme. Tous devront répondre de leurs crimes devant l’histoire, et avant tout devant Dieu. Arrêtez le sang ! Dieu attend de tous les Rwandais, avec l’aide des pays amis, le courage du pardon et de la fraternité »[5]

La réaction très forte de Saint Jean Paul II, pendant le drame rwandais, fut suivie de nouvelles réactions, toujours aussi claires, vis-à-vis des massacres au Darfour et dans le Sud du Soudan. En parallèle, Saint Jean Paul II et ses deux successeurs exprimèrent la repentance de l’Eglise catholique vis-à-vis des juifs pour toutes les actions qu’elle n’avait pas prises afin de faire cesser le génocide commis par les nazis, lequel génocide fut fermement et clairement condamné en 1998 par la déclaration « Nous nous souvenons : une réflexion sur la Shoah ». Dans sa salutation préliminaire du 12 avril dernier, le Pape François indiquait ainsi, en parlant des grandes tragédies qui ont suivi le génocide arménien : « Les deux autres ont été perpétrées par le nazisme et par le stalinisme. Et, plus récemment, d’autres exterminations de masse, comme celles au Cambodge, au Rwanda, au Burundi, en Bosnie». Le Pape poursuivit son propos en évoquant des maux plus contemporains : « Cependant, il semble que l’humanité ne réussisse pas à cesser de verser le sang innocent. Il semble que l’enthousiasme qui est apparu à la fin de la seconde guerre mondiale soit en train de disparaître et de se dissoudre. Il semble que la famille humaine refuse d’apprendre de ses propres erreurs causées par la loi de la terreur ; et ainsi, encore aujourd’hui, il y en a qui cherchent à éliminer leurs semblables, avec l’aide des uns et le silence complice des autres qui restent spectateurs. Nous n’avons pas encore appris que ‘la guerre est une folie, un massacre inutile’ »[6]

Si ce sont les Arméniens qui provoquèrent la polémique avec la Turquie, un autre passage ne causa pas, pour sa part, de grandes réactions dans le monde musulman ou ailleurs. Au début de sa salutation, le Saint Père avait évoqué le terrible sort fait aujourd’hui aux Chrétiens d’Orient « En des occasions diverses j’ai défini cette époque comme un temps de guerre, une troisième guerre mondiale « par morceaux », où nous assistons quotidiennement à des crimes atroces, à des massacres sanglants, et à la folie de la destruction. Malheureusement, encore aujourd’hui, nous entendons le cri étouffé et négligé de beaucoup de nos frères et sœurs sans défense, qui, à cause de leur foi au Christ ou de leur appartenance ethnique, sont publiquement et atrocement tués – décapités, crucifiés, brulés vifs –, ou bien contraints d’abandonner leur terre.[7]» Or cette absence de réactions, l’absolue indifférence qui accueillit cette déclaration montre les limites de la parole pontificale en matière de massacres et de génocides.

En réalité, le fonctionnement des relations internationales dans le monde contemporain, et la manière dont l’opinion publique occidentale se fait et se défait à l’ère du numérique, ainsi qu’un certain politiquement correct, font que les déclarations, dénonciations, exhortations du Saint Siège n’ont d’effets que dans deux cas. Dans le premier cas la parole du Pape rejoint un consensus préexistant ou en cours de formation sur le degré d’inacceptabilité du sort fait à un groupe ethnique ou religieux. En ce cas-ci, cette parole est considérée comme bienvenue, utile et nécessaire, à tel point que son absence aurait été très fortement condamnée. À l’inverse, la parole du Souverain Pontife peut arriver sur l’opinion publique comme un cheveu sur la soupe, en prenant à revers les opinions communément admises. Nous pensons notamment aux déclarations de Benoit XVI sur le préservatif en mars 2009, alors qu’il était en route vers le Cameroun. Celles-ci déclenchèrent un torrent de critiques, au milieu desquelles la position de l’Église catholique fut noyée et inaudible. L’effet concret de ces paroles fut souvent d’éloigner des gens de l’Eglise et des causes qu’elle soutient.

Saint Jean Paul II au Rwanda, septembre 1990

Saint Jean Paul II au Rwanda, septembre 1990

Ces deux cas constituent néanmoins des extrêmes, car bien souvent, comme dans le cas des Chrétiens d’Orient, il y a une grande indifférence à la misère du monde quand elle est éloignée du quotidien. Voilà pourquoi, malgré l’engagement des pays occidentaux pour les droits de l’Homme, ces derniers restent bafoués avec constance en de nombreux points du globe. De ce fait, une dénonciation pontificale d’une atteinte aux droits de l’Homme est perçue comme allant de soi. Pour beaucoup, le Pape est dans son rôle quand il agit ainsi. Heureusement et malheureusement, parmi ces « beaucoup » il y a ceux qui commettent des crimes contre l’humanité. C’est malheureux, car ceux-ci connaissant le peu de conséquences concrètes d’une dénonciation pontificale, tendent à continuer sur leur lancée. Mais c’est aussi heureux car, d’un point de vue diplomatique, leur indifférence à la critique cela permet de continuer de négocier et peut être de réussir à raccourcir la durée des souffrances de leurs victimes.

Nous dirions donc que l’action de dénonciation d’une atteinte aux droits fondamentaux de la personne humaine, par le Saint Siège ne lui ôte le plus souvent pas les marges de négociation nécessaires à la résolution d’un grand nombre de conflits. Reste les cas où les massacreurs refusent tout dialogue. Ainsi au Rwanda. Ainsi l’organisation de l’État islamique. La dénonciation peut alors prendre toute sa force, car non contrainte par des impératifs diplomatiques.

Raphaël Mc Feat

[1] Cf. Déclaration commune du Pape Jean Paul II et de sa Sainteté Karékine II, Vagharshapat, 27 septembre 2001 (http://w2.vatican.va/content/john-paul-ii/fr/speeches/2001/september/documents/hf_jp-ii_spe_20010927_decl-jp-ii-karekin-ii.html)

[2] Cf. Pierre MILZA, Pie XII, Chap. 18 « Le radiomessage du 24 décembre 1942 », p. 288, Paris, Fayard, 2014

[3] Cf. Pie XI, Lettre encyclique Mit Brennender Sorge (http://w2.vatican.va/content/pius-xi/en/encyclicals/documents/hf_p-xi_enc_14031937_mit-brennender-sorge.html)

[4] Cf. Agence Fides, « L’appel angoissé et répété du Pape pendant le génocide au Rwanda », (http://www.fides.org/fr/news/1810-VATICAN_L_appel_angoisse_et_repete_du_Pape_pendant_le_genocide_au_Rwanda_Ne_cedez_pas_a_la_haine_et_a_la_vengeance_Dans_cette_etape_tragique_de_la_vie_de_votre_nation_soyez_tous_des_artisans_d_amour_et_de_paix#.VU-dYpORuQY)

[5] Cf. Ibid.

[6] Cf. Pape François, Salutation du Saint Père au début de la messe pour les fidèles de rite arménien, Basilique Saint Pierre de Rome, 12 avril 2015. (https://w2.vatican.va/content/francesco/fr/homilies/2015/documents/papa-francesco_20150412_omelia-fedeli-rito-armeno.pdf)

[7] Cf. Ibid

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Une réponse à Le Pape dénonce le génocide

  1. Vassogne dit :

    Article très intéressant à lire.

    Monsieur Mc Feat vous n’avez pas changé depuis toutes ces années et vous maniez toujours aussi bien la langue de Molière. Vous avez conservé également ce qui vous caractérisait le plus: les faits & les preuves.

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