Migrations via la Méditerranée : quelle réponse de l’Europe ?

© AfriqueInside

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L’année 2015 marque un tournant tragique dans l’histoire des migrations à destination du continent européen. Si celles-ci ont déjà connu récemment des épisodes tristement célèbres (tel le drame de Lampedusa) liés au contexte de crise dans les pays arabes et africains, jamais autant de ceux qui tentent chaque année de traverser la Méditerranée n’auront payé de leur vie leur tentative d’échapper au sort que leur aurait réservé leur pays d’origine.

Le mois d’avril de cette année compte à lui seul au moins cinq naufrages, impliquant environ 2000 migrants et totalisant un nombre de victimes avoisinant les 1200 morts. Cet aspect du phénomène migratoire est loin d’être exhaustif de la situation dans son ensemble, qui concerne l’ensemble des frontières de l’Europe, mais reflète toutefois une réalité de plus en plus difficile à ignorer et à gérer.

Cette question, clivante s’il en est, divise profondément les pays européens sur la stratégie à adopter et les mesures à mettre en place afin d’y répondre. Entre stratégies d’accueil et d’intégration, répartition des migrants entre les différents États-membres, renforcement des contrôles et enregistrements aux frontières, voire opérations militaires navales, les options envisagées et discutées sont multiples. Aucune toutefois ne fait l’unanimité tant les difficultés techniques et les passions politiques sont nombreuses.

Les origines des flux migratoires vers l’Europe

Les migrants convergeant vers l’Europe sont d’origines multiples et empruntent des routes déterminée en fonction de leur point de départ et de leur destination. L’année 2011 a connu, avec le drame de Lampedusa, un fort afflux de personnes en provenance de Tunisie, à la suite des troubles découlant du printemps arabe. Les itinéraires menant aux États littoraux de la mer Méditerranée, à savoir l’Italie, Malte, la Grèce, Chypre, ou l’Espagne sont empruntés en 2014 et 2015 en majorité par des Érythréens, des Syriens, et des Somaliens[1].

Les causes de leur départ peuvent être tant la guerre (qui dans le cas de la Syrie provoque un exode massif des populations civiles), que la pauvreté extrême et, dans tous les cas, le désir d’une vie meilleure dans l’un des pays de l’Union Européenne[2].

Le voyage commence en général par des routes terrestres, découpées en étapes successives vers le point d’embarquement en vue de rejoindre le continent européen par la mer, la plupart du temps via l’Italie ou la Grèce[3]. Une fois sur place, les migrants doivent alors payer au prix fort une traversée à hauts risques, enfermés dans des navires parfois incapables d’affronter la haute mer du fait d’une vétusté avancée. Une fois lancés, parfois sans équipage pour le guider, le navire émet un signal de détresse afin d’attirer l’attention des garde-côtes des pays visés, et de bénéficier ainsi d’une évacuation vers leurs sol, franchissant ainsi l’obstacle représenté par la Méditerranée.

Mais régulièrement, ce procédé déjà aventureux vire au tragique. Il suffit d’un incident technique, ou d’un mouvement de panique à bord et le navire surchargé coule ou chavire. Les garde-côtes ou les forces maritimes des pays européens concernés (majoritairement l’Italie et la Grèce) vont alors tenter de venir en aide à des bâtiments en perdition chargés de plusieurs centaines de personnes.

Un problème européen

Raisonnant d’un point de vue géographique uniquement, il serait possible de considérer que, le phénomène migratoire ne concernant que les pays littoraux de la mer Méditerranée, celui-ci ne concerne pas le continent européen dans son ensemble, et qu’ainsi l’Union Européenne ne serait vouée à ne s’en occuper qu’à minima.

Mais d’un point de vue juridique, les choses sont plus claires. En effet, l’existence de l’espace Schengen, dont découle la disparition des contrôles systématiques aux frontières internes des États-membres afin de promouvoir la libre-circulation, étend la question migratoire à l’ensemble d’entre eux. Les migrants souhaitent en effet rarement demeurer dans l’État qui les accueille à leur arrivée, et tente alors de rejoindre celui sur lequel ils veulent s’établir de manière plus durable.

En la matière l’Union européenne dispose d’un dispositif juridique clair et complet. Celle-ci relève ainsi des compétences ordinaires de l’Union (processus amorcé par le Traité d’Amsterdam en 1997), malgré sa forte dimension inter-gouvernementale. Ainsi la gestion et le contrôle des frontières extérieures, la politique d’immigration, d’asile et des visas dépendent de l’Union.

La réglementation actuelle en la matière est celle du règlement Dublin II[4], adopté en 2003, et en vertu duquel en cas d’entrée illégale sur le territoire d’un État-membre, celui-ci aura la responsabilité de l’examen des demandes d’asile formulées ultérieurement par les personnes concernées. Ce règlement s’inscrit dans un mécanisme d’ensemble : le « système de Dublin », qui avec le règlement EURODAC[5], se destine à fournir un ensemble cohérent de moyens permettant de gérer au mieux l’arrivée de migrants et de demandeurs d’asiles sur le sol de l’Union.

La commission n’a pas non plus manqué de réaffirmer sa volonté de dégager des solutions immédiates à la crise actuelle en Méditerranée à travers dix points clefs[6] tels que le déploiement d’officiers de liaison dans les pays tiers afin de recueillir de plus amples informations sur les migrations, le recueil systématique des empreintes digitales de tous les migrants, ou encore un projet de réinstallation de grande ampleur pour les personnes ayant besoin de protection.

Des mécanismes opérationnels déjà existants

L’agence Frontex[7], chargée entre autre de la mise en place d’opérations conjointes entre les États-membres aux frontières extérieures (qu’elles soient terrestres ou maritimes), a déployé en 2014 plusieurs missions afin de répondre au problème. Celles-ci consistent en des mécanismes de patrouilles et de surveillance des côtes méditerranéennes et succèdent, pour certaines d’entre elles, à des missions nationales[8].

C’est le cas de l’opération Triton, qui prend la suite de l’opération Mare Nostrum menée par la marine italienne jusqu’au 31 octobre 2014[9]. Mais réduisant le champ d’action précédemment exploité dans le cadre de Mare Nostrum, ainsi que les moyens techniques, humains et financiers mis en œuvre, de même que la zone effectivement couverte, le dispositif Triton, s’est retrouvé pointé du doigt quand les naufrages à répétition ont commencé à chiffrer les victimes par centaines[10]. En cause, un changement drastique d’orientation. Car si l’opération Mare Nostrum, lancée après le drame de Lampedusa, visait à sauver les migrants de naufrages en mer, Triton quant à elle, affiche uniquement un objectif de surveillance et de contrôle des frontières[11]. En avril de cette année, suite à ces drames répétés, l’opération Triton a vu son budget tripler de volume, pour atteindre un total de neuf millions d’euros par mois, soit l’équivalent de celui de l’opération Mare Nostrum[12]. Pour le moment, il est prévu que cette opération se prolonge jusqu’en 2016.

Un changement d’approche du phénomène migratoire

L’Union européenne (et ses membres) a-t-elle opéré un glissement, considérant les migrations vers son sol non plus comme une question humanitaire mais plutôt comme un problème de sécurité nationale ? C’est en tous cas ce que considère Khalid Koser, Directeur exécutif du Geneva Centre for Security Policy[13].

Le contexte global du continent est délicat à plusieurs points de vue. Économiquement tout d’abord, les pays les plus concernés par l’arrivée des migrants sur leur territoire, et particulièrement la Grèce, connaissent des difficultés voire l’incapacité à mettre en œuvre des dispositifs d’accueil et infrastructures suffisamment développées pour les accueillir et les traiter de façon décente[14]. Le manque de moyens se fait sentir d’autant plus cruellement que les différentes politiques de réduction des dépenses publiques empêchent la mise en place de dispositifs plus développés.

Des solutions sont bien entendues envisagées pour soulager l’Italie et la Grèce, la Suède a ainsi décidé en 2013 qu’elle offrirait un statut de résident permanent à tous les réfugiés syriens sur son sol, du fait de la violence du conflit dans leur pays d’origine[15]. Mais la proposition de la Commission, visant à répartir une partie des migrants entre les États-membres de l’Union, a déclenché un vent d’opposition parmi ces derniers[16]. La montée en puissance des courants politiques nationalistes à travers le continent, ainsi que celle d’un sentiment anti-immigrants, ne facilitera pas pour l’avenir la mise en place de politiques tendant à l’intégration plutôt qu’à la prévention, voire la répression[17].

L’éventualité, certes pour le moment incertaine, d’une opération militaire navale de l’Union pour détruire les bateaux « avant même qu’ils ne soient utilisés »[18] par les passeurs, pose la question de l’orientation future de la politique migratoire européenne. D’une Europe terre d’accueil, ouverte à l’extérieur, à une Europe forteresse, hermétiquement close, le pas à franchir n’est pas bien grand.

La situation de crise que connaît le Moyen-Orient ainsi qu’une partie de l’Afrique ne doit pas occulter la réalité du phénomène migratoire, qui ne cessera pas (au mieux pourra-t-il diminuer en cas d’embellie du contexte politique des pays de départ). Sans compter que le fait de bloquer les migrants de l’autre côté de la mer n’améliorera sans doute pas les problèmes de stabilité que peuvent connaître des pays comme la Libye. La question d’une collaboration éventuelle avec les pays tiers en vue de lutter contre les passeurs et le trafic d’êtres humains est évoquée dans le plan d’action de la Commission, mais apparaît seulement comme une stratégie de plus long terme.

Comme le souligne Heather Conley, vice-présidente du Centre for Strategic & International Studies, « cette crise est un test crucial de l’engagement de l’Europe à l’humanitaire et aux principes de la liberté de circulation. »[19]

Charles Brozille

[1] Tous les détails relatifs aux mouvements migratoires vers l’Europe figurent dans le rapport annuel de l’agence Frontex, consultable ici

[2] Mattatthias Schwarz, “The Anchor, letter from Lampedusa”, The New-Yorker, April 21st 2014.

[3] BBC, « Mapping Mediterranean migration », 15th September 2014

[4] http://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=URISERV:l33153

[5] Lui aussi adopté en 2003, et visant à la mise en place d’un système de comparaison des empreintes digitales des immigrants clandestins et des demandeurs d’asiles afin de faciliter l’application du règlement Dublin II, et disponible ici

[6] Joint Foreign and Home Affairs Council: Ten point action plan on migration, Luxembourg, 20 April 2015

[7] http://frontex.europa.eu/about-frontex/mission-and-tasks/

[8] Factamedia, « Triton, Hermès et Poseidon, les opérations de Frontex en cartes », La Tribune, 24 avril 2015

[9] Adam Taylor, “ Italy ran an operation that saved thousands of migrants from drowing in the Mediterranean, Why did it stop?”, The Washington Post, 20th April 2015

[10] Boris Mabillard, « L’opération Triton sous le feu des critiques », Le Temps, 22 Avril 2015

[11] European Commission, “Frontex Joint Operation ‘Triton’ – Concerted efforts to manage migration in the Central Mediterranean “, 7th October 2014

[12] Victoria Masson, « L’europe triple le budget de surveillance en méditerranée », Le Figaro, 24 avril 2015

[13] Jeanne Park, « Europe’s migration crisis », Council on foreign relations, 23 April 2015.

[14] Euractiv, “EU court issues ruling against Greece for ‘inhuman treatment’ of refugees”, 15th November 2013

Alan Taylor, “The Mediterranean Migrant Crisis: Risking Everything for a Chance at a Better Life”, The Atlantic, 11 May 2015.

[15] The Local.se, “Sweden offers residency to all Syrian refugees”, 3rd September 2013

[16] Le Nouvel Observateur, « Quotas de migrants en Europe : la question qui fâche », 13 mai 2015

[17] Andrea Mammone, « Europeans united, in hating Europe », The New York Times, 1st January 2014

[18] Le Point, « Migrants, le plan militaire de l’UE révélé par Wikileaks », 27 mai 2015

[19] Simond de Galbert & Heather Conley, « Europe’s New Military Operation against Human Smugglers and the Migration Crisis in the Mediterranean », Centre for Strategic & International Studies, 22 may 2015

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Une réponse à Migrations via la Méditerranée : quelle réponse de l’Europe ?

  1. jean du93 dit :

    Hello, un sujet plutot intéressant. Du bon boulot. Acheter en Espagne

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