Grande muraille de sable en Mer de Chine

Le mercredi 20 mai 2015, la marine américaine envoya l’un de ses avions de patrouille maritime, un Boeing P. 8 Poséidon, effectuer une mission de surveillance en Mer de Chine méridionale. Au cours de cette mission, à laquelle assistaient exceptionnellement un reporter et un caméraman de la chaine d’informations CNN, l’avion de patrouille survola différents atolls et récifs à fleur d’eau revendiqués par la République Populaire de Chine dans l’archipel des Spratleys. Ce survol fut l’occasion d’accrochages verbaux entre les forces américaines et chinoises en présence, dans la mesure où les premières purent constater les massives opérations de poldérisation[1] entreprises par les secondes. Prise la main dans le sac, la marine chinoise demanda à pas moins de huit reprises à la marine américaine de quitter les lieux. À cette requête insistante, l’équipage du Poséidon répondit qu’il se trouvait dans un espace aérien international et qu’il pouvait de ce fait y évoluer comme il lui convenait.

L’incident aurait pu en rester là, comme ce fut le cas pour l’ensemble des autres patrouilles effectuées par la marine américaine dans cette zone depuis des décennies. Cependant, en cette occasion-ci, l’incident a débouché sur une crise diplomatique de plus grande ampleur, à cause de la publicité faite à l’affaire aux États-Unis. En effet, le décalage horaire aidant, le reportage tourné par CNN le matin au-dessus de la Mer de Chine pu être diffusé le soir même à l’heure de grande écoute[2]. Ce reportage fut accompagné par des interviews d’experts de la sécurité nationale qui mirent en perspective les images enregistrées. Ainsi l’ancien directeur adjoint de la CIA, Michael Morell déclara que cette confrontation montrait à quel point il est probable que la Chine et les États-Unis pourraient à l’avenir être en guerre[3].

Initialement modérée, la réaction chinoise prit rapidement des proportions inédites, avec des porte-paroles des ministères des Affaires étrangères et de la Défense qui déclarèrent que les États-Unis devaient cesser toute provocation à l’égard de la Chine. Ils indiquèrent aussi que la Chine était sur son propre territoire et de ce fait était libre de faire ce qui lui plaisait[4]. Face à cette virulence croissante, le Secrétaire à la Défense américain, Ashton Carter appela, le samedi 30 mai, à « un arrêt immédiat et durable » des actions de poldérisation et de militarisation entreprises par toutes les forces en présence[5]. La multiplication des déclarations à haut-niveau, tant en Chine qu’aux États-Unis montre la sensibilité politique accrue d’une question qui était restée dormante pendant un grand nombre d’années.

Les revendications de la République Populaire de Chine sur les archipels des Paracels[6] et des Spratleys[7] ne sont pas chose nouvelle. Historiquement, ces deux archipels firent partie, en alternance, des zones d’influence chinoise et vietnamienne. Néanmoins, cet état de fait n’était formalisé par aucun traité, ni aucune revendication claire, au regard du droit international contemporain. Ces territoires, situés aux confins les plus éloignés des deux empires n’avaient qu’une très faible valeur stratégique et n’étaient guère source de conflits. Cette situation générale changea petit à petit avec le tracé de frontières plus définies par les colonisateurs occidentaux. En 1933, la France, alors en contrôle de l’Indochine, revendiqua au nom de sa colonie les deux archipels, et les occupa malgré les protestations du gouvernement chinois. L’extension de la guerre dans le Pacifique amena le remplacement des Français par les Japonais, et les deux groupes d’îles se retrouvèrent ainsi sur la liste des territoires « pris par la violence et l’avidité » tels que définis dans les déclarations du Caire (1943) et de Potsdam (1945)[8].

En vertu de ces déclarations, l’Empire du Japon évacua ces îles en septembre 1945 et elles furent à nouveau immédiatement revendiquées par la République de Chine. Au mois de décembre 1947, le gouvernement du Kuomintang publia une carte de la Mer de Chine du Sud pour asseoir ses revendications. Sur cette carte apparaissait pour la première fois une ligne de onze traits entourant la totalité de la Mer de Chine méridionale. Cette carte et cette ligne furent reprises par la République Populaire de Chine après son avènement, le 1er octobre 1949, avec une réduction à neuf du nombre de traits. Depuis lors, la Chine maintient que l’ensemble de la zone délimitée sur cette carte lui appartient. Pour autant, cette position officielle n’a été à aucun moment accompagnée par des démarches visant à faire reconnaitre internationalement les revendications chinoises.

La carte chinoise de 1947 avec la ligne en 11 traits (Source : Département d’État américain)

À bien des égards, la Chine a continué d’agir comme elle l’avait fait pendant des siècles, en considérant que sa parole et une activité restreinte mais régulière sur place seraient suffisantes pour lui assurer le triomphe de sa cause. Mais si une telle politique pouvait être viable quand la Chine était peu ou prou le seul État constitué de la région, elle a très vite atteint ses limites avec l’affirmation nationale d’autres pays. De ce fait, il n’y a aujourd’hui pas un seul territoire à l’intérieur de la ligne en neuf traits qui ne soit revendiqué que par la Chine. Ainsi, les îles Paracels sont aussi réclamées par le Vietnam et Taiwan. Le Récif de Scarborough est demandé par les Philippines et Taiwan. Enfin, tout ou partie de l’archipel des Spratleys est revendiqué par le Vietnam, les Philippines, la Malaisie, le Sultanat de Brunei et Taiwan. Il est donc clair que la position de la République Populaire de Chine en vertu de laquelle l’ensemble de la Mer de Chine du Sud et les territoires qui s’y trouvent lui appartiendraient, n’est pas du tout partagée et acceptée par ses voisins.

Les différentes revendications en 2015  (Source : Wikipedia, Territorial Disputes in the South China Sea)

Les différentes revendications en 2015 (Source : Wikipedia, Territorial Disputes in the South China Sea)

Ainsi, tous les acteurs en présence ont été amenés à édifier, un ou plusieurs avant-postes en différents endroits de cette mer, rarement sur de véritables îles, plus souvent sur des récifs à fleur d’eau pour matérialiser leurs revendications[9]. Cette situation, qui voyait d’occasionnelles démonstrations de force à une échelle très limitée aurait pu demeurer figée jusqu’à ce que le plus patient remporte la mise. Deux types d’éléments sont intervenus pour rompre ce précaire modus vivendi.

Économiquement, la taille grandissante de l’économie chinoise lui fait rechercher toutes les sources potentielles de matières premières. Or il y aurait des gisements pétroliers et gaziers en Mer de Chine du Sud, dont l’importance réelle reste à confirmer[10]. Cette partie du globe contient également d’importantes ressources halieutiques dont le volume peut satisfaire l’immense consommation du marché chinois. Enfin, cette portion de mer est le lieu de transit de tout le transport maritime depuis l’Europe et le Golfe Persique, à destination de l’Asie Orientale. Pour la République populaire, cette zone recouvre donc une importance stratégique croissante.

Juridiquement, l’élément modificateur du statut quo fut la date du 13 mai 2009, qui était la limite pour le dépôt de dossiers de revendication d’extension de juridiction sur les plateaux continentaux sous-marins, au-delà de la limite des Zones Économiques Exclusives (ZEE)[11]. Or le Vietnam et la Malaisie déposèrent, en ce mois de mai 2009, des dossiers pour obtenir un agrandissement de leur juridiction, lequel se ferait aux dépends de la zone réclamée par Pékin[12]. A cette occasion, l’ambassadeur de Chine auprès des Nations Unies déposa deux notes verbales auprès du Secrétaire Général des Nations Unies pour transmission à l’ensemble des États-Membres. Ces deux textes réitéraient que « la Chine a une souveraineté indisputable sur les îles en Mer de Chine du Sud ainsi que sur les eaux adjacentes… »[13]. Une troisième note fut remise dans les mêmes formes en 2011, sans que la reconnaissance des revendications chinoises soit plus avancée auprès de l’ONU et au regard de la Convention sur le droit de la mer signée à Montego Bay en 1982.

Face à cette situation inextricable et potentiellement explosive, il est possible de se demander quel est l’intérêt pour les États-Unis d’intervenir. Territorialement, à l’instar du Vietnam il y a quarante ans, cette situation ne touche pas directement la puissance américaine. Le commerce en direction des États-Unis ne passe que très peu en Mer de Chine méridionale, et aucun des pays concernés n’a officiellement demandé la médiation américaine. Au contraire, si tous les pays riverains souhaitent peser contre la Chine et ses prétentions territoriales, ils semblent souvent craindre qu’une trop grande implication américaine ne conduise le gouvernement de Pékin à une politique plus agressive encore. En réalité, pour les États-Unis, la question soulevée par les actions chinoises est celle de l’ordre international actuel, dont des principes fondamentaux sont la liberté de circulation sur les mers au-delà de la zone des eaux territoriales (12 miles nautiques), mais aussi le refus de l’appropriation de territoires sur lesquels il n’y a pas de population significative établie depuis une longue période de temps.

Il en va par ailleurs de la position des États-Unis dans la zone Asie-Pacifique. Depuis la fin de la seconde guerre mondiale, l’Amérique est la puissance dominante. Ce sont ses bases militaires et ses forces armées qui maintiennent la paix et dissuadent, autant que faire se peut, les différents pays en présence de régler leurs désaccords territoriaux par la force des armes. Or l’émergence de la Chine, ce n’est un secret pour personne, ouvre une période de remise en cause de la domination américaine en Asie orientale. En cette deuxième décennie du siècle, la marine américaine conserve un avantage très net, qualitativement et quantitativement face aux forces navales chinoises. Pour autant, cet avantage n’est pas définitivement acquis et son maintien dépend de la capacité politique des dirigeants de Washington à maintenir le niveau actuel des budgets de défense, alors même que les dirigeants chinois accordent chaque année d’immenses rallonges de crédits à l’Armée Populaire de Libération.

Le gouvernement américain doit donc maintenir une politique équilibrée de ferme ouverture face aux prétentions territoriales chinoises, en particulier en Mer de Chine méridionale. Il est tout à fait possible de comprendre que la Chine ait des revendications sur une partie des archipels dans la zone. Cependant, ces revendications ne peuvent inclure la totalité de la zone, et doivent prendre en compte les demandes des autres États riverains, souvent plus justifiées du point de vue de la géographie et du droit international de la mer. De ce fait, la présence régulière de la marine américaine permet de rappeler à la Chine qu’il y a des conventions internationales, acceptées par la très grande majorité des États sur la planète et qu’en l’espèce, la situation ne justifie pas que la Chine s’en affranchisse. Pour autant, les États-Unis doivent également promouvoir un dialogue réel avec la Chine sur toutes les questions qui intéressent les deux parties afin de parvenir à une résolution de ces questions. In fine, il faut que la Chine comprenne qu’édifier une «  grande muraille de sable » est moins productif que de trouver un compromis avantageux pour toutes les parties en présence.

Raphaël Mc Feat

[1] Action qui consiste à créer une étendue de terre gagnée artificiellement sur la mer, à partir d’un marais, d’un estuaire ou d’un récif.

[2] Cf. http://edition.cnn.com/2015/05/26/politics/south-china-sea-navy-surveillance-plane-jim-sciutto/index.html

[3] Cf. http://edition.cnn.com/2015/05/20/politics/south-china-sea-navy-flight/index.html

[4] Cf. http://edition.cnn.com/2015/05/22/politics/south-china-sea-dispute/

[5] Cf. http://edition.cnn.com/2015/05/30/politics/singapore-south-china-sea-ash-carter/

[6] Cf. http://en.wikipedia.org/wiki/Paracel_Islands#China

[7] Cf. http://en.wikipedia.org/wiki/Spratly_Islands_dispute

[8]Cf. http://en.wikipedia.org/wiki/Cairo_Declaration#China.27s_Affirmation

[9] Cf. http://www.abs-cbnnews.com/specials/sierra-madre

[10] Cf. http://oilprice.com/Energy/Energy-General/China-Strengthening-Claim-To-South-China-Sea-Oil-And-Gas.html

[11] Cf. http://www.shom.fr/les-activites/projets/delimitations-maritimes/extension-du-plateau/

[12] Cf. http://www.state.gov/documents/organization/234936.pdf

[13] Cf. Ibid

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