Guerre mondiale en Syrie

Le 30 septembre 2015 paraissait dans le Nouvel Observateur un article[1] expliquant que l’évolution de la situation au Moyen Orient en général et en Syrie en particulier risquait de déboucher sur un troisième conflit mondial. Deux semaines plus tard, dans un dossier consacré à la question, l’auteur du premier article réitérait sa conviction que tout risque d’un embrasement généralisé n’était pas écarté[2]. Ainsi, si l’on doit en croire le nouvel observateur, l’arrivée de troupes russes en Syrie à la fin du mois de septembre, de même que le regain de tensions entre l’Arabie Saoudite et l’Iran pourraient constituer des facteurs déstabilisants similaires à l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand, le 28 juin 1914 à Sarajevo. Certes, personne ne pouvait soupçonner à ce moment-là, les conséquences qu’allait avoir cet attentat, ce qui est souligné à juste titre dans les deux articles. Pour autant, il y a entre le crime commis par Gavrilo Princip et les dernières convulsions moyen-orientales une telle différence de contexte qu’il est à notre avis inenvisageable qu’une même bascule. En effet, la situation au Moyen-Orient en 2015, quelle que puisse t’être le degré d’implication d’acteurs extérieurs à la zone, est sans commune mesure avec les situations européennes en juin 1914 et en août 1939. En réalité, seule une analyse superficielle peut amener à croire que nous serions aujourd’hui au bord de la guerre mondiale, et ces assertions du Nouvel Observateur ont entrainé différentes réactions[3] et soulevé un débat sur la pertinence d’une analyse que d’aucuns qualifieraient d’alarmiste. S’il ne s’agissait que de redire ce qui a été dit par d’autres, il n’y aurait aucun intérêt à la présente chronique. C’est pourquoi il s’agira aujourd’hui de rappeler les particularités historiques de 1914 et de 1939, qui font que la situation présente au Levant n’est pas un prélude à un nouvel embrasement généralisé.

Deux Sukhoi SU-30 atterrissant à Lattaquié (Sputnik News / 4 octobre 2015)

Deux Sukhoi SU-30 atterrissant à Lattaquié (Sputnik News / 4 octobre 2015)

Dire que le monde en 1914 n’a rien à voir avec le monde actuel revient à enfoncer une porte ouverte. Cette action n’est cependant pas inutile, au vu de la facilité avec laquelle les comparaisons et les rapprochements sont aujourd’hui faits pour produire ce qui se veut une analyse de la situation internationale. Le trait le plus marquant du crépuscule de la Belle Epoque est peut-être l’absence d’un conflit idéologique majeur pesant sur les relations internationales. En effet, pas même les questions des nations et des nationalités ne divisent en deux camps opposés les Etats et leurs gouvernements. Ce qui prédomine – héritage du Congrès de Vienne oblige, est la défense des intérêts, réels ou perçus, de chaque membre du concert européen par ses dirigeants. C’est sans doute le seul point sur lequel tous peuvent tomber d’accord quant ’à la situation européenne à la veille de la mort de l’archiduc François Ferdinand. Mais, ceci mis à part, la complexité de 1914 est telle que des générations d’historiens ont tenté en vain de donner un sens définitif aux évènements qui plongèrent le monde dans le premier conflit à l’échelle planétaire.

Dans l’un des derniers ouvrages consacrés au sujet[4], l’historien australien Christopher Clark explique à juste titre que les dirigeants du monde européen se sont comportés comme des « somnambules », dont les actions ont débouché sur une guerre, dont il était possible de penser, le 27 juin au soir, qu’elle n’allait pas avoir lieu de sitôt. Pour Clark, cette complexité vient de ce que la crise de 1914 était caractérisée par « des interactions très rapides, entre des centres de pouvoir autonomes et fortement armés, qui devaient faire face à des menaces différentes et rapidement changeantes, tout en opérant dans des conditions où les risques étaient élevés tandis que la transparence et le niveau de confiance [entre les acteurs concernés] étaient très bas[5] ». Par ailleurs, cette complexité était accrue par des changements rapides, arrivant d’une manière rapprochée et sur un temps très court dans le système international, ce qui rendait ce dernier encore plus opaque et imprévisible.

L’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand (La Domenica del Corrierre / 2 juillet 1914)

L’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand (La Domenica del Corrierre / 2 juillet 1914)

En contraste avec 1914, la marche à la guerre en 1938-1939 n’est que trop évidente. Dès la conclusion du traité de Versailles, en 1919, le Maréchal Foch avait évoqué « un armistice de vingt ans[6] ». Si l’on considère que la période 1914-1945 ne fut pour l’Europe qu’une seconde Guerre de Trente ans, 1939 était inévitable. Quand bien même les alliés auraient voulu à tout prix éviter la guerre, in fine ils ne purent que faire face. Winston Churchill est à cet égard éclairant, dans sa réaction aux accords de Munich, qui représentent l’une des dernières tentatives de freiner la descente européenne dans un nouveau conflit avec l’Allemagne. Alors simple député d’Epping, il écrivit à l’un de ses amis à l’époque des accords de Munich « Il semble que nous sommes très proches du lugubre choix entre la guerre et le déshonneur. Je pense que nous choisirons le déshonneur et que nous y rajouterons la guerre un peu plus tard, dans des conditions encore plus défavorables qu’à présent[7] ». Quelques décennies plus tard, en juin 1963, Julien Freund éclairait rétrospectivement le caractère inéluctable de cette marche vers la guerre en déclarant à l’un de ses jurés de thèse : « Comme tous les pacifistes, vous pensez que vous c’est vous qui désignez l’ennemi. Or c’est l’ennemi qui vous désigne. Et s’il veut que vous soyez son ennemi, vous pouvez lui faire les plus belles protestations d’amitié, du moment qu’il veut que vous soyez l’ennemi, vous l’êtes[8] ».

Or c’est précisément dans cette situation que la France, le Royaume-Uni et la Pologne se trouvaient à l’été 1939. Le gouvernement allemand avait décidé que ces trois pays étaient ses ennemis, et les « protestations d’amitié » faites par les gouvernements britannique, français et polonais n’y changeaient rien. En effet, il ne s’agissait plus pour l’Allemagne d’aboutir par des ajustements progressifs, à l’annulation des clauses les plus « injustes » du traité de Versailles, ainsi qu’avait commencé de faire Gustav Stresemann quand il était Ministre des Affaires étrangères de la République de Weimar (1923-1929). L’intention ferme et résolue de l’Allemagne nationale-socialiste était de subjuguer l’Europe tout en se vengeant des vainqueurs de 1918. De l’autre côté du monde, les ambitions affichées du Japon et la volonté non moins affichée des États-Unis de ne pas se laisser prendre la première place dans le Pacifique achevèrent de mondialiser ce nouveau conflit.

Parade d’anniversaire du Führer le 20 avril 1939 (Photo d’époque)

Parade d’anniversaire du Führer le 20 avril 1939 (Photo d’époque)

Considérons à présent, à la lumière de ce que nous venons de rappeler, le conflit en Syrie et ses répercussions au Moyen-Orient. En premier lieu, cette affaire est avant tout une guerre civile, causée par une révolution qui a échoué. Le caractère dramatique des évènements qui se déroulent au quotidien à Damas, à Deraa ou Alep ne doit pas faire oublier le caractère initialement interne de cette contestation. De ce fait, toutes les autres dimensions du conflit s’emboitent sur celle-là, comme un ensemble de poupées gigognes. Ainsi l’intervention des voisins de la Syrie dans ce conflit pour s’assurer d’une issue favorable à leurs intérêts respectifs. Ainsi la coïncidence de ces interventions avec la résurgence contemporaine du millénaire affrontement entre chiites et sunnites. Ainsi l’irruption, à la faveur de la désagrégation des structures étatiques syriennes de l’organisation « État islamique », nouvelle incarnation d’un fondamentalisme musulman que l’on pouvait croire temporairement en recul, suite à l’exécution d’Oussama Ben Laden en 2011. Ainsi les valses hésitations des puissances occidentales, désireuses de promouvoir par tous les moyens la démocratie, mais soucieuses de ne pas rééditer les fiascos des interventions en Afghanistan et en Iraq alors même que la crise économique persiste et que leurs finances publiques ne sont pas toujours en pleine santé. Ainsi enfin, l’arrivée d’un corps expéditionnaire russe pour sauver un régime allié sous couvert de lutte contre le fondamentalisme islamique.

Ces différents éléments peuvent effectivement donner à penser que la situation est complexe, voire même inextricable. Mais comme toujours dans le cas de l’Orient compliqué, il faut se garder d’en faire une analyse avec des idées simples. Or croire que le monde court vers la guerre mondiale parce que la Russie intervient désormais ouvertement dans l’affaire syrienne est une idée simple. L’intervention russe change indubitablement la donne, et en premier lieu pour le camp gouvernemental. Les pays occidentaux ont en conséquence accru leur soutien à l’opposition armée, sans que cela ne passe par une présence aussi directe que celle de l’armée russe. De ce fait, les risques d’accrochages sont moindres qu’en cas de présence de troupes occidentales au sol. Les tensions entre Arabie Saoudite et Iran n’ont en revanche pas la même dangerosité que l’attentat de Sarajevo. De fait, aucun des deux protagonistes n’est soutenu avec la même intensité que ne l’étaient la Serbie et l’Autriche-Hongrie en 1914, respectivement par la France et la Russie d’une part, et par l’Allemagne d’autre part. Par conséquent, s’il devait y avoir un début de conflit entre ces deux États, il est tout à fait possible de penser que la réaction de la Russie et des États-Unis serait similaire à celle qu’ils eurent pendant l’affaire de Suez en 1956, c’est-à-dire un accord entre les deux puissances pour faire immédiatement cesser le conflit.

La différence la plus marquante entre l’orée des deux derniers conflits mondiaux et la situation en Syrie aujourd’hui, est l’existence d’organisations internationales qui aident à la communication permanente entre toutes les parties au conflit. C’est bien là l’un des rares mérites de l’ONU, qui ne s’est pas signalée au cours des dernières décennies par son efficacité dans la résolution des conflits armés de par le monde. Or c’est cette nouvelle dimension internationale qui est souvent négligée dans la prédiction faite d’une troisième guerre mondiale. Pourtant, dans la configuration internationale présente, avec le rôle parfois dévastateur joué par l’immédiateté procurée par la presse, il serait logique de se garder de faire des analyses superficielles dont le seul but est de faire vendre du papier. Pour cela il faut, pour reprendre une formule de Charles Péguy, savoir faire preuve d’exactitude dans la compréhension que l’on a du monde. Il est certain que l’histoire peut et doit éclairer cette compréhension, mais il convient de se souvenir que toute lumière peut être aveuglante. Eu égard à la gravité de la situation internationale, on ne peut qu’encourager tous ceux qui commentent l’actualité internationale à ne pas se laisser endormir par des analogies faciles. Loin d’empêcher le retour du pire, elles peuvent au contraire le faciliter, tant le chemin de l’enfer est parfois pavé de bonnes intentions.

Raphaël Mc Feat

[1] Cf. Le Nouvel Observateur, Scénario catastrophe : la Troisième Guerre mondiale a peut-être commencé (http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20150930.OBS6775/la-troisieme-guerre-mondiale-a-peut-etre-commence-aujourd-hui.html)

[2] Cf. Le Nouvel Observateur, Syrie. Vers une troisième guerre mondiale (http://tempsreel.nouvelobs.com/guerre-en-syrie/20151007.OBS7216/syrie-vers-une-troisieme-guerre-mondiale.html)

[3] Cf. http://quebec.huffingtonpost.ca/christophe-fortier-guay/intervention-russe-en-syr_b_8303730.html ; http://www.lepoint.fr/editos-du-point/jean-guisnel/syrie-le-monde-entre-t-il-dans-une-troisieme-guerre-mondiale-09-10-2015-1972018_53.php ; et http://www.slate.fr/story/107625/debut-troisieme-guerre-mondiale

[4] Cf. Christopher Clark, The Sleepwalkers, How Europe went to war in 1914, Penguin Books, London, 2013

[5] Cf. Ibid, Conclusion

[6] Cf. Wikipedia, Ferdinand Foch (https://fr.wikipedia.org/wiki/Ferdinand_Foch)

[7] Cf. Richard Langworth, Churchill By Himself: The Definitive Collection of Quotations, Ebury Press, London 2008

[8] Cf. Wikipedia, Julien Freund, section anecdotes (https://fr.wikipedia.org/wiki/Julien_Freund)

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