13.11.2015 – Massacres à Paris

Quand, le 13 janvier dernier, nous réagissions par une tribune collective aux attaques contre le journal Charlie-Hebdo et le supermarché « Hyper-cacher » de Vincennes, nous n’imaginions pas devoir reprendre la plume dix mois plus tard pour réagir à de nouvelles attaques, toujours parisiennes, mais qui sont allées plus loin, bien plus loin, dans la violence, dans la diversité des cibles, et dans le nombre de personnes tuées ou blessées.

L’équipe de Chroniques Internationales Collaboratives s’associe à la douleur de ceux qui ont perdu des proches dans cette tragédie. En ce jour d’hommage solennel aux victimes, nous nous sentons partie intégrante de notre nation meurtrie, blessée et choquée, et souhaitons que tous les moyens soient mis en œuvre pour juger et punir toute personne associée de près ou de loin à la mise en œuvre de ces abominables actes. Pour autant nous ne serions pas dans notre rôle si nous nous limitions à condamner et présenter nos condoléances. La vocation de CIC, nous l’avons rappelé à plusieurs reprises, depuis le lancement de notre site, est d’offrir des analyses des relations internationales, analyses dont il est possible de tirer un éclairage et des préconisations. Voilà ce qu’une nouvelle fois, malgré le choc des évènements, nous allons nous employer à faire.

Il y a dix mois, nous citions Franklin Delano Roosevelt: « We have nothing to fear, but fear itself » et Jean Paul II « Non abbiate paura » [N’ayez pas peur]. Ces exhortations, respectivement prononcées contre l’une des plus importantes crises économiques du monde occidental et contre l’oppression que le communisme soviétique faisait peser sur l’Europe centrale et orientale, sont plus que jamais d’actualité. Céder à la peur, la laisser nous paralyser, c’est capituler en rase campagne face à ceux qui se flattent de pouvoir nous terroriser. En ces heures où la France est en deuil et cherche collectivement la meilleure voie à suivre pour l’après, il faut se souvenir de deux autres géants du XXe siècle. Lorsque la France était au fond de l’abîme, le 18 juin 1940, le Général De Gaulle déclarait, dans la fulgurance d’une prophétie auto-réalisatrice : « La flamme de la résistance française ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas ». Notre cher et vieux pays s’apprêtait à faire face à la barbarie du national-socialisme. Soixante-quinze ans plus tard nous sommes confrontés à une autre idéologie, dont les racines et les motivations sont différentes, mais dont les actions n’ont pas un caractère moins barbare.

Cette idéologie et ces actions sont si étrangères à notre culture et à la civilisation à laquelle nous appartenons que nous ne pouvons que lutter contre elles, à partir du moment où elles nous ont pris pour cible. Ce que nous devons concrètement faire pour atteindre cet objectif c’est Winston Churchill qui nous le dit. Évoquant, le 4 juin 1940, à la chambre des Communes, la lutte contre les Allemands et la menace d’un débarquement de la Wehrmacht le Premier Ministre britannique disait : « We shall go on to the end. We shall fight in France, we shall fight on the seas and oceans, we shall fight with growing confidence and growing strength in the air, we shall defend our island, whatever the cost may be. We shall fight on the beaches, we shall fight on the landing grounds, we shall fight in the fields and in the streets, we shall fight in the hills: we shall never surrender … ».

Imaginer que nous serions de retour dans les années 1930-1940 serait manquer d’exactitude. Le fondamentalisme islamique et ses crimes sont différents du national-socialisme, quelles que puissent être leurs similarités de surface. Il n’en demeure pas moins que nous sommes menacés et avons été attaqués par un ennemi tout aussi déterminé que celui que nous affrontions il y a soixante-quinze ans. Voilà pourquoi nous devons, en ces heures sombres, être gaulliens et churchilliens dans notre refus absolu et viscéral du destin que l’on voudrait nous imposer depuis Raqqa et Mossoul. Quelles solutions alors préconiser ? Beaucoup à cette question donnent des réponses à tort et à travers. En vérité la résolution de cette crise passe nécessairement par une analyse approfondie de ses causes.

Historiquement, la situation présente est issue d’une combinaison de facteurs à la fois proches et lointains. C’est au XVIIIe siècle, avec la prédication d’Ibn Abdelwahhab[1], que l’Islam voit la résurgence des mouvements de retour aux origines, dits « salafistes », qui avaient marqué son histoire médiévale. Il ne nous appartient pas d’entrer dans le détail théologique et dogmatique du salafisme. Il est uniquement nécessaire de noter qu’il s’agit d’une lecture littérale et rigoriste du texte coranique, dans le but d’approximer, autant que possible, l’Islam du prophète Mahomet et de ses successeurs immédiats. A partir du wahhabisme, le salafisme va se redévelopper, tout au long des XIXe et XXe siècles, avec d’autres penseurs qui apportèrent chacun leur variante et leur interprétation de la pureté originelle de l’Islam. La particularité du salafisme contemporain, par opposition au salafisme médiéval, est que le monde occidental, avec lequel il se retrouve en contact dès le milieu du XIXe siècle, est matériellement et technologiquement plus développé que le monde arabo-musulman. Ces ressources supplémentaires donnant à l’Occident les moyens de dominer progressivement le monde musulman (entreprises coloniales en Asie du Sud-Est, en Inde, puis en Afrique, en Asie centrale, et enfin au Moyen-Orient à la faveur du dépeçage de l’Empire Ottoman), la renaissance salafiste prend rapidement une coloration anti-occidentale et anti-moderne.

Cette coloration est visible dans les écrits d’Hassan el-Bannah et Sayyid Qubt[2], respectivement fondateur et idéologue des Frères Musulmans. El-Bannah, dans les années 1930 et 1940, développait la thèse de la faillite morale et idéologique du monde occidental, qui devait appeler un retour aux voies éprouvées de l’Islam. Ainsi la loyauté ultime de chaque croyant devrait être envers le concept d’un empire musulman englobant la totalité de la planète, enfin unifiée dans l’acceptation qu’il n’y aurait d’autre Dieu que Dieu et que Mahomet est son prophète. Si des ambiguïtés méthodiques demeuraient chez Hassan el-Bannah, d’autres depuis se sont chargés de les lever en faveur d’un rejet absolu de la vision occidentale du monde. De fait, Sayyid Qubt, dans les années 1960, se mis à préconiser une implémentation littérale et mondiale du texte coranique. Cette entreprise devait être lancée par une minorité éclairée, idéologiquement pure à l’instar de l’avant-garde révolutionnaire décrite par Lénine dans un autre contexte, mais qui devait employer des moyens tout aussi violents pour remplir sa mission.

C’est sur cette base historique et idéologique que se déposent les multiples bouleversements vécus par le monde musulman au XXe siècle : apogée de la présence européenne, nationalisme arabe, développement économique inégal, manne pétrolière occasionnelle, création de l’État d’Israël, transformations sociales et démocratisation imparfaite, voire inexistante. De surcroit les nombreuses et régulières ententes entre pays occidentaux et hommes forts arabes laïcs, qui les uns après les autres ratèrent le tournant de la libéralisation politique, n’ont fait que renforcer l’image négative de l’Occident aux yeux des fondamentalistes musulmans. Tous les acteurs extrémistes qui agitent l’actualité depuis les années 1970 : mollahs iraniens, le Hezbollah, le Hamas, Al-Qaïda, les Talibans, Boko Haram, l’organisation État Islamique, et bien d’autres encore, sont issus de cette conjonction de facteurs idéologiques et historiques en raison desquels les plus fanatiques d’iceux ont choisi de déclarer une guerre illimitée et totale à l’Occident.

Pour l’Occident, ainsi que nous l’expliquions au mois de janvier dernier, cet enfer est l’un de ceux dont le chemin a hélas été pavé par nos bonnes intentions. Rappelons de nouveau : le soutien français à l’Ayatollah Khomeiny, celui des États-Unis aux moudjahidines afghans, l’invasion de l’Irak en 2003 ou bien les réactions au « printemps arabe » en Libye et en Syrie. Il ne s’agit pas de dire, comme le soutiennent certains, que nous sommes les seuls responsables de nos malheurs. La France, pas davantage que le monde occidental, ne sera jamais responsable de la décision prise par un grand nombre de fondamentalistes musulmans de basculer dans l’action violente et la lutte armée. Nous sommes en revanche à l’origine de politiques qui ont eu l’effet indésirable de confirmer la défiance des salafistes à notre égard, de porter au paroxysme leur désir de lutter contre nous, et de créer des conditions géopolitiques dans lesquelles ils ont pu croitre et se multiplier. La première étape, dans la réponse à la question « Que faire ? » est donc de renoncer à la facilité des politiques que l’Occident a conduites aux Proche et Moyen-Orient depuis cinquante ans. Désormais, dans notre action, nous ne pouvons plus renoncer à la démocratie au nom de la stabilité et vice-versa.

Il faut donc continuer à encourager la Tunisie dans le chemin étroit que ses dirigeants ont choisi de suivre, celui de la démocratisation sans concessions, et sans plier face à la menace fondamentaliste. Il faut pousser le Royaume du Maroc à entreprendre de nouvelles réformes, chacune amenant pas à pas le pays à une situation politique et économique meilleure, seule clef de la lutte réussie contre l’extrémisme. En Egypte, le Maréchal-Président el-Sissi a rétabli la stabilité et contenu le drame qui menaçait d’éclater. C’est bien, mais insuffisant. Il faut impérativement que les dirigeants égyptiens créent petit à petit les conditions de la pérennité politique et économique, en libéralisant leur régime. Or le soutien et la pression de l’Occident sont indispensables à cette entreprise. Sans lui, il est à craindre que l’Egypte ne retombe dans l’immobilisme répressif qui caractérisait la présidence d’Hosni Moubarak. Ces trois pays ne sont que des exemples dans un processus de long-terme à conduire collectivement.

A court-terme il faut construire une coalition, avec toutes les parties intéressées et sans ostracisme, pour résolument attaquer et défaire l’organisation État Islamique dont la présence au cœur du Moyen-Orient est une menace permanente pour la paix et la tranquillité du monde. Si parfois nous devront transiger sur les moyens, de manière à ce que les solutions pratiques ne soient pas pires que les problèmes qu’elles prétendront résoudre, l’objectif final de défaire Daesh, qui est celui de l’Occident et de tous ceux qui sont menacés par cette organisation para-étatique, ne doit jamais être perdu de vue, comme ne fut pas perdu de vue, il y a soixante-quinze ans, le but des alliés contre le national-socialisme : aboutir à la capitulation sans condition de l’Allemagne et de ses alliés, afin de permettre d’ouvrir un nouveau chapitre de l’histoire humaine au cours duquel les valeurs de Liberté, d’Égalité et de Fraternité allaient prendre un avantage décisif contre l’intolérance, le fanatisme et la haine. C’est à un défi similaire que nous sommes aujourd’hui confrontés, et il ne fait aucun doute, dans l’esprit de l’équipe de Chroniques Internationales Collaboratives, que ce défi sera relevé et remporté.

L’équipe de Chroniques Internationales Collaboratives

[1] Cf. https://en.wikipedia.org/wiki/Muhammad_ibn_Abd_al-Wahhab et https://en.wikipedia.org/wiki/Salafi_movement

[2] Nous ne sommes pas experts en théologie musulmane. Nous nous référons pour le passage suivant au Chapitre 3 : « Islamism and the Middle East : A World in Disorder », du dernier ouvrage d’Henry Kissinger : World Order.

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