Crise du pouvoir au Burundi : un mandat de trop

Le Burundi, pays de l’Afrique des grands lacs, connaît actuellement une crise politique majeure. Le pouvoir en place, et en particulier son président, Pierre Nkurunziza, doit faire face à un mouvement de contestation politique depuis maintenant plus d’un an. Ce mouvement a fait son apparition suite à la rumeur, puis à la volonté affichée du président le 25 avril 2015 de se présenter pour un troisième mandat, chose interdite par la constitution burundaise et les accords d’Arusha[1]. Suite à une protestation grandissante au sein de la population, une sévère répression est mise en œuvre. Elle ne tarde pas à prendre une ampleur telle que la communauté internationale redoute une guerre civile entre les loyalistes et leurs adversaires. La situation actuelle du pays est traitée avec une relative discrétion, au regard des événements récents, qui occupent une grande partie de la scène médiatique. Pour autant, elle n’en est pas moins préoccupante. Cette chronique aura donc pour objet d’apporter quelques clés d’analyse à une situation complexe et d’incidence régionale.

Une histoire récente marquée par la guerre civile de 1993

         Le Burundi demeure, dans son histoire récente, marqué par le conflit interne s’étant déroulé entre 1993 et 2000, date de la signature des accords d’Arusha sous l’égide de Nelson Mandela[2]. Durant près d’une décennie, le conflit va ainsi opposer les hutus et tutsis du Burundi dans un affrontement qui fera près de 300 000 morts ainsi que plusieurs centaines de milliers de réfugiés dans les pays voisins. D’une longue durée et d’une extrême violence, il fut notamment le théâtre d’actes de génocides de la part de la population hutu envers la population tutsi[3]. Le processus de paix fut quant à lui laborieux et parsemés d’échecs (accords d’Arusha en 2000, nouvelle constitution en 2001, nouveau processus de paix en 2003 avec l’un des groupes armés, mission de désarmement menée par les Nations-unies en 2004, puis nouveaux accords de paix en 2005, le chef du dernier groupe armé annonce déposer les armes le 16 avril 2009).

         Ce conflit ethnique, à l’image de celui se déroulant à la même époque au Rwanda, voisinage immédiat du Burundi, s’est finalement résolu de façon mitigée. Certains groupes anciennement rebelles se sont vus intégrés au sein des forces armées du pays, tandis que leurs leaders passaient de la vie militaire à la vie politique, comme ce fut le cas de l’actuel président, Pierre Nkurunziza[4]. Mais certains autres ont préféré poursuivre la lutte armée, laissant le pays dans un climat de violence et d’incertitude. Les affrontements ne cessent donc jamais complètement[5].

L’arrivée au pouvoir de Pierre Nkurunziza

         Pierre Nkurunziza, actuel président, est issu du mouvement des « Forces pour la défense de la démocratie » (FDD ci-après). Il arrive à la tête du pouvoir au terme des élections législatives et présidentielles de 2005. Les élections législatives étaient alors supposées matérialiser l’achèvement du processus de paix, en proposant au scrutin des listes composées à la fois de hutus et de tutsis, dans l’objectif d’éviter de nouveaux antagonismes ethniques. Selon le rapport final de la mission d’observation électorale de l’Union Européenne au Burundi « Ces élections constituaient l’étape la plus importantes d’un cycle de consultations venant conclure une longue période de transition initié par l’Accord d’Arusha en août 2000 : elles désignaient non seulement la future Assemblée Nationale, mais aussi la majeure partie du collège électoral chargé d’élire le premier Président de la République, figure centrale des institutions post transition. »[6].

         Une fois l’assemblée élue, celle-ci réunie avec le sénat procède alors à l’élection présidentielle, et Pierre Nkurunziza en sort grand vainqueur (162 voix sur 173)[7]. Selon les dispositions de la constitution burundaise, il est alors élu pour un mandat de cinq ans, renouvelable une fois seulement[8]. Ce renouvellement va avoir lieu en 2010.

         À l’issu de son premier mandat, Pierre Nkurunziza va en effet briguer une deuxième fois la présidence de la République. Contrairement à l’élection de 2005, celle de 2010 se fait au suffrage universel direct. Elle se déroule dans un climat tendu, où pluralisme et liberté de la presse sont réduits à leur strict minimum. Une autre mission d’observation électorale de l’Union Européenne énonce dans son rapport final de 2010 « l’absence de compétition pluraliste » s’expliquant notamment « par le retrait de la compétition des six candidats de l’opposition en contestation des résultats des élections communales, (…) par les limitations imposées aux libertés de réunion et d’expression politique par le Gouvernement, et enfin, par le manque de volonté politique de s’engager dans la voie du dialogue »[9]. Et de fait, avec une participation importante (supérieure à 90%), l’ancien président est réélu à la majorité absolue dès le premier tour. Le FDD, alors parti dominant dans tous les secteurs politiques, poursuit donc son chemin vers une politique d’autorité, où l’opposition entraîne de plus en plus souvent la répression[10].

Le mandat de la discorde

         Mais la contestation gagne en ampleur au début de l’année 2015, quand une rumeur commence circuler, et selon laquelle le président Nkurunziza aurait la volonté de se présenter pour un troisième mandat, en dépit des termes on ne peut plus clairs de la constitution. Émerge alors au sein du pays le mouvement « halte au 3° mandat », lancé le 25 janvier 2015 par 304 organisations de la société civile burundaise. Son objectif est alors de «  de convaincre le Président Nkurunziza et son entourage que le troisième mandat serait une violation de l’accord d’Arusha pour la paix et la réconciliation au Burundi et de la Constitution, deux textes dont dépendaient la stabilité des institutions du Burundi [11]» au motif que « ses leaders ont toujours considéré que la personnalisation du pouvoir doublée d’une volonté de créer une sorte de monarchie est une provocation du peuple car elle est ni moins ni plus un coup d’état contre la constitution. [12]».

                  La rumeur se confirme néanmoins le 25 avril 2015 avec l’annonce officielle par le président de sa candidature aux prochaines élections. Celle-ci est validée le 5 mai suivant par la cour constitutionnelle au motif que « le flou entretenu dans l’article 302 [des accords d’Arusha] a ouvert la possibilité d’un troisième mandat pour le président, que son premier mandat était un mandat spécial. En 2010, Pierre Nkurunziza est élu pour la première fois au suffrage universel ». Le climat politique, déjà délétère, commence alors à prendre une tournure autrement plus préoccupante[13].

L’embrasement

         Les tensions se cristallisent alors autour de l’antagonisme opposant les loyalistes et les opposants au troisième mandat, d’ors et déjà qualifiés de « mouvement insurrectionnel ». Les affrontements entre manifestants et forces de l’ordre gagnent en violence. Malgré une déclaration de Fatou Bensouda, Procureure de la Cour pénale internationale, en date du 8 mai 2015, dans laquelle elle précise que son bureau « surveillera de près l’évolution de la situation au Burundi dans les semaines à venir et recensera tout acte d’incitation ou de recours à la violence. »[14], la situation continue de se dégrader. Dans un contexte où les affrontements se généralisent et où la contestation politique se transforme en lutte armée, les élections sont repoussées à l’été. Pierre Nkurunziza y sera réélu le 29 juillet dès le premier tour avec 69% des voix. Le Burundi se trouve alors dans un climat de crise profonde, les assassinats ciblés se multiplient, visant les hauts responsables politiques et militaires du FDD ou de l’opposition, la répression s’intensifie envers les manifestants, et le bilan humain s’alourdit rapidement[15].

         Mais à l’inverse de la guerre civile de 1993, il ne s’agit pas ici d’un conflit ethnique, mais bien d’une crise politique. Si le facteur ethnique joue bien entendu un rôle important (le président et ses proches appartenant aux hutus), il n’est qu’une composante d’un phénomène plus vaste touchant la société burundaise dans son ensemble.

         Au bout de près d’un an, le constat de la situation au Burundi est sombre. Plus de 500 morts, près de 5000 détentions, dont près de 500 s’accompagnent d’allégation de torture, et environ 250 000 réfugiés burundais ayant fui dans les pays voisins. Par ailleurs 700 000 personnes se trouvent en situation d’insécurité alimentaire dans le pays.

Les acteurs internationaux

         La communauté internationale a manifesté très tôt sa préoccupation concernant la situation au Burundi, celle-ci pouvant être par extension une source d’instabilité dans la région des grands lacs.

         L’ONU a dépêché en janvier plusieurs de ses ambassadeurs à Bujumbura afin de tenter d’amorcer un processus de dialogue entre le camp présidentiel et la contestation[16], sans succès. Les Nations-unies considèrent la situation présente comme étant toujours préoccupante[17].

          De son côté, l’Union Africaine n’est pas non plus restée inactive. Celle-ci a en effet en février dernier proposé le déploiement de 5000 soldats sur le sol burundais en cas de non amélioration de la situation sur place. La réponse ne se fit pas attendre, et lors d’un sommet de négociations à Addis Abeba, le Burundi a fait savoir qu’un tel déploiement sur son territoire sans son consentement serait traité comme une force d’invasion et d’occupation.

         L’Union Africaine ne souhaitant pas créer un précédent d’intervention sur le territoire d’un état y étant opposé, elle fait donc marche arrière, malgré la crainte que cela ne donne aux dirigeants burundais le sentiment d’avoir carte blanche sur la suite de la conduite des événements[18].

         Enfin L’Union Européenne, jusqu’à récemment présente à plusieurs niveau dans la coopération au développement du Burundi, a revu sa position. Dans le cadre de l’aide au développement, celle-ci avait versé pas moins de 414 millions d’euros sur la période 2008-2013, et avait programmé le versement de 432 millions d’euros sur la période 2014-2020[19]. Mais du fait de la persistance des violences, et du refus du pouvoir d’engager des discussions avec l’opposition, cette aide est désormais suspendue[20]. Le problème soulevé par cette mesure est que le soutien financier de l’Europe est notamment destiné à financer la mission militaire du Burundi en Somalie pour le compte de l’Union Africaine (AMISOM). Afin de sanctionner Bujumbura sans pénaliser l’AMISOM, l’Union Européenne souhaite donc payer les soldats directement sur leurs propres comptes en banque, sans faire transiter l’argent par les caisses de l’Etat[21]. Une perte sèche de 13 millions de dollars par an pour le gouvernement burundais.

         Cette mesure s’additionnant à d’autres prises notamment par les Etats-Unis dans le champ économique et commercial, l’économie du Burundi s’avance vers des jours plus que moroses[22].

Vers quel avenir ?

            La situation sur place est toujours tendue. Pour le moment, le pouvoir en place campe sur ses positions et refuse la négociation. Mais combien de temps cette situation pourra-t-elle durer ? Si le régime de Pierre Nkurunziza poursuit sa route sur la voie du durcissement de sa politique, alors le Burundi pourrait s’enfoncer de nouveau dans une longue période de crise.

         La communauté internationale est toutefois consciente des enjeux du problème, et il est probable que les tentatives de médiations se poursuivent, au besoin accompagnées de pressions économiques et diplomatiques.

Charles Brozille

[1]  http://icoaf.org/docs/Burundi/Accord_Arusha.pdf

[2]  Dans les faits, les affrontements entre les différentes factions durèrent jusqu’en 2005, date de la signature de second accords de paix. Pour une chronologie détaillée du conflit, voir http://www.globalsecurity.org/military/world/war/burundi.htm

[3]  Pour plus de précisions, voir le rapport de la Commission d’enquête internationale dirigée par Boutros Boutros-Ghali, remis au Conseil de sécurité des Nations-Unies le 22 avril 1996

[4]  http://global.britannica.com/biography/Pierre-Nkurunziza

[5]  Howard Wolpe, « Making peace after genocide », United States institute of peace, April 4 2011

[6]  Mission d’observation électorale de l’Union Européenne au Burundi, Rapport Final, août 2005

[7]  Et pour cause, il était le seul candidat.

[8]  Art 7-3 des accords d’Arusha sur le pouvoir exécutif : « Il est élu pour un mandat de cinq ans renouvelable une seule fois. Nul ne peut exercer plus de deux mandats présidentiels. ».

[9]  Union Européenne, mission d’observation électorale, Burundi 2010 Déclaration préliminaire

[10]       Eva Palmans, Phd, « Burundi’s 2010 elections: democracy and peace at risk? », European Centre for Electoral Support

[11]       Voir le site web du mouvement : http://htmburundi.org/index.php/fr/qui-nous-sommes/

[12]       idem

[13]       FIDH, Rapport d’enquête « Burundi, éviter l’embrasement », mai 2015

[14]       https://www.icc-cpi.int/fr_menus/icc/press%20and%20media/press%20releases/pages/otp-stat-150508.aspx

[15]       Human right watch, « Le discours du président suscite la peur tandis que le nombre de meurtres augmente », 10 novembre 2015

[16]       Carina Tertsakian, « Eloigner le Burundi du précipice », Human right watch, 10 janvier 2016

[17]       22 mars 2016, « Burundi : un responsable de l’ONU en charge des droits de l’homme juge la situation toujours préoccupante », centre d’actualités de l’ONU

[18] Issouf Sanogo, « The burundi intervention that wasn’t », Foreign policy, February 2 2016

[19] http://eeas.europa.eu/delegations/burundi/eu_burundi/tech_financial_cooperation/index_fr.htm

[20] http://www.jeuneafrique.com/309665/politique/burundi-lue-suspend-son-aide-au-gouvernement/

[21] RFI, “UE: révision du mode de financement du contingent burundais dans l’Amsiom », 31.03.1206

[22] http://www.jeuneafrique.com/310499/politique/apres-suspension-aides-internationales-burundi-bord-de-lasphyxie-financiere/

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