Un Trump à la Maison-Blanche

La semaine dernière Donald J. Trump a été élu 45e président des États-Unis, plongeant son pays et le monde dans l’étonnement le plus complet.

Hormis quelques analystes isolés[1], personne ne s’attendait à une telle victoire. Jusqu’au dernier moment, tous ont cru à la victoire annoncée d’Hillary Clinton. De ce fait, presque personne n’avait sérieusement réfléchi aux implications politiques concrètes de l’arrivée aux affaires d’une administration républicaine sous l’égide d’un personnage défiant toutes les conventions politiques américaines et dont le républicanisme de fraiche date semble plus opportuniste qu’issu de convictions sincères et profondes.

Pourtant, en dépit de cette absence de réflexion sérieuse, la majorité des commentateurs, officiels ou simples particuliers, s’est lancée dans une logorrhée verbale et écrite pour prédire, non pas monts et merveilles mais drames et catastrophes[2]. Aujourd’hui, de nombreuses personnes avouent, aux États-Unis ou ailleurs, avoir « peur » de ce que les quatre années à venir réservent.

Aussi semble-t-il utile et pertinent de remettre la situation en perspective, à partir des quelques éléments aujourd’hui à disposition et des précédents historiques qui peuvent s’avérer utiles à notre réflexion.

Sur quels éléments se fonder pour mener à bien une telle analyse et soutenir les conclusions qu’il sera opportun de tirer.

Le premier de ces éléments est, en toute logique, le programme électoral proposé par le candidat Trump, lors de l’année et demie qu’il a passée en campagne, pour la présidence des États-Unis. Ce programme est, de l’aveu général, bien moins fourni que ne l’était celui de sa concurrente. De plus, il ne semble pas que le candidat Trump ait, dans ses idées, réellement tenu compte de ce qu’un président des États-Unis peut vraiment faire et ce pour quoi il ne peut qu’espérer être suivi par le Congrès. Voilà pourquoi on peut trouver, pêle-mêle, dans ses propositions[3] :

  • Un amendement constitutionnel limitant le nombre de mandats pour les élus du Congrès ;
  • Un gel partiel des embauches dans l’État fédéral ;
  • La renégociation du traité de l’ALENA et de l’adhésion des États-Unis à l’OMC ;
  • Le retrait des négociations du TPP[4];
  • La suspension des paiements effectués aux programmes climatiques de l’ONU ;
  • L’annulation de tous les ordres exécutifs « inconstitutionnels » pris par Barack Obama ;
  • L’expulsion de deux millions d’immigrants illégaux coupables d’actes criminels, suivie de celle de tous les autres immigrants illégaux aux États-Unis ;
  • Le renforcement drastique du contrôle des réfugiés issus de zones où le terrorisme prolifère ;
  • La suppression et le remplacement de l’ « Obamacare » ;
  • Des baisses d’impôts de 35% pour les classes moyennes et la réduction du taux d’impôt sur les sociétés, de 35 % à 15% ;
  • La construction d’un mur à la frontière avec le Mexique ;
  • La préservation des programmes Medicare et Medicaid ;
  • Le rétablissement de la loi Glass-Steagall qui séparait les activités de banque de dépôt et les activités de banque d’investissement ;
  • Une nouvelle approche des relations internationales ;
  • La nomination de juges conservateurs à la Cour Suprême ;

Sans même s’attarder sur le caractère potentiellement nocif ou illogique de certaines des mesures proposées ci-dessus, force est de constater qu’il sera institutionnellement très difficile pour le président Trump de tenir tous les engagements du candidat Trump. Le leader de la majorité républicaine au sénat, Mitch McConnell a d’ores et déjà indiqué que la limitation du nombre de mandats ne se ferait pas[5]. Le plan fiscal proposé depuis des années par les républicains prévoit certes de nouvelles baisses d’impôts, mais aussi des coupes claires dans le budget des prestations sociales[6]. Quant’au rétablissement de la loi Glass-Steagall, il fut refusé par démocrates et républicains au plus fort de la crise de 2008-2009[7], il est douteux que le congrès à la majorité républicaine renouvelée accepte de réinstaurer une loi emblématique du New Deal démocrate des années 1930.

En termes de politique étrangère, domaine où le président des États-Unis dispose d’une plus grande liberté d’action, les changements pourraient être de plus grande ampleur[8]. Si l’on se fie aux déclarations du candidat Trump, le président Trump ne garantirait plus automatiquement la sécurité des membres de l’OTAN ou des alliés asiatiques des États-Unis. L’accord sur le programme nucléaire iranien serait renégocié, et l’implication américaine au Moyen-Orient serait considérablement révisée. Ainsi, le président Trump ne serait pas opposé à s’entendre franchement avec la Russie pour neutraliser l’organisation État Islamique avant de retirer les trouves américaines de la région. Le candidat Trump, dans le même ordre d’idées vis-à-vis de la Russie, a exprimé de l’admiration pour Vladimir Poutine et souhaiterait voir la Russie devenir un partenaire sur des sujets d’intérêt commun et non plus juste un adversaire idéologique.

Le contraste est flagrant avec l’attitude que le président Trump adopterait vis-à-vis de la Chine. En tant que candidat il a proposé que la Chine soit étiquetée comme manipulatrice de devises, en raison du taux de change artificiellement bas du Yuan par rapport au dollar. Il serait aussi envisagé de mettre en place des droits de douane élevés sur tous les produits importés de Chine. Le candidat Trump a également indiqué qu’il considérait la construction d’îlots artificiels en Mer de Chine du Sud comme des « actes hostiles » vis-à-vis des États-Unis et a proposé un déploiement naval d’importance dans la région.

De facto, si Donald Trump cherchait à appliquer son programme, toutes choses égales par ailleurs, c’est-à-dire dans une situation où l’ensemble des acteurs nationaux et internationaux qui auront à interagir avec lui attendraient sagement que les premières mesures soient annoncées pour réagir, il serait extraordinairement complexe de réussir à tout mettre en œuvre, en la forme comprise par une majorité de personnes pendant la campagne. Or tous les acteurs concernés ont leurs propres idées, leurs propres agendas. Pour sa part, Donald Trump ne dispose pas, au contraire d’Hillary Clinton, de décennies d’expérience dans le fonctionnement du gouvernement fédéral. Les premiers compte-rendus de sa rencontre avec Barack Obama le 10 novembre dernier évoquent un Donald Trump surpris par l’ampleur de ses nouvelles fonctions et des responsabilités qu’elles impliquent[9]. Quand bien même le nouveau président serait bien entouré qu’il passera plusieurs mois à apprendre à faire son nouveau travail.

Nous pourrions presque dire qu’une combinaison d’Hillary Clinton et du programme Trump serait infiniment plus dangereuse que la combinaison constituée par Donald Trump et son programme politique. Partant, en toute vraisemblance, avec la meilleure volonté du monde, Donald Trump finira par décevoir ses électeurs, et il est tout aussi certain que quoi qu’il fasse ou presque, ses critiques trouveront dans son action matière à justifier leurs craintes. Pour autant, certains pourront objecter que Donald Trump ayant déjoué tous les pronostics électoraux pourrait aussi surprendre quant’aux résultats qu’il voudra obtenir. Comment évaluer ce que serait son degré de volonté effectif dans l’application de son programme ?

Le fait est que Donald Trump est un personnage avec de multiples facettes. Nul ne peut nier qu’il a mené une campagne dépourvue de toute bienséance et de toute retenue. Son message à l’Amérique et au Monde a été tour à tour raciste, misogyne, xénophobe, et violent. Il ne s’est soucié à aucun moment de plaire ou de déplaire. De son propre aveu, il aurait pu abattre un passant dans la Ve avenue à New York sans que cela n’affecte son succès électoral[10]. Pour autant, l’aspect bouffon, clownesque et clivant du personnage n’en constitue pas la totalité. De l’aveu de tous ceux qui l’ont côtoyé de près et travaillé avec lui, parfois pendant des années, Donald Trump est un homme d’une complexité irréductible aux caricatures et aux parodies de la campagne électorale[11]. Quoique clown, il s’avère aussi être un homme d’affaires impitoyable et rusé, qui a su faire croitre et préserver l’empire immobilier hérité de son père, qui pèse aujourd’hui plusieurs milliards de dollars[12]. Si pour beaucoup ce n’est qu’un héritier, il faut rappeler que les héritiers réussissent plus souvent à dilapider la fortune familiale qu’à la faire grandir.

Enfin, il importe aussi de rappeler qu’il n’est pas donné à tout le monde, même aux États-Unis, d’entrer en politique sans la moindre expérience préalable et de remporter l’élection suprême. Ronald Reagan, si souvent réduit en Europe à l’image de l’acteur devenu président, avait été gouverneur de Californie (1967-1971 ; 1971-1975) et deux fois candidat aux primaires présidentielles du parti républicain (1968 et 1976). Autrement dit, quand il est devenu président en 1980, il avait autant sinon plus d’expérience que Bill Clinton ou Georges W. Bush. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que pour la deuxième fois consécutive, le peuple américain a porté à la Maison-Blanche le candidat qui avait le moins d’expérience. En effet, en 2008 Barack Obama n’avait été que sénateur dans l’Illinois pendant sept ans et sénateur de l’Illinois pendant trois ans. Son adversaire, John McCain était pour sa part un vétéran décoré de la guerre du Vietnam et sénateur de l’Arizona depuis vingt et un ans.

En vérité nul ne peut prédire exactement ce que le président Trump fera à partir du moment où il sera entré en fonctions. D’ici au vingt janvier prochain, rien ne devrait changer dans la politique des États-Unis puisque Barack Obama est toujours en poste. Mais bien présomptueux est celui qui peut prétendre savoir ce qui se passera après cette date. Il est indubitable que Donald Trump cherchera à mettre en œuvre une partie de son programme. Les premiers signes semblent indiquer qu’il ne sera pas aussi radical que prévu[13], mais ces signes ne sont que des paroles de président élu et non des actes de président en fonction. Le cycle médiatique contemporain est si rapide, si impitoyable, que très rapidement ce qui aura été dit, voire fait, pendant cette transition sera oublié. Voilà pourquoi il serait plus logique, pour tous ceux qui s’opposent à Donald Trump, de préparer ce que pourront être leurs actions et leurs réactions à partir du 21 janvier, plutôt que de manifester et de vilipender.

Du reste, quels que soient les points de programme qui seront traités en priorité, le hasard des évènements fait que rien ou presque ne se passera comme prévu. Il serait de ce fait vain de prétendre donner des conseils ou des avertissements trop précis. En 2007, dans son Memo to the President-Elect, l’ancienne secrétaire d’état, Madeleine Albright écrivait : « When I was first a professor at Georgetown, I criticized public officials for failing to make perfect decisions. When I became secretary of state, I met with professors who blamed me for not making perfect decisions. In managing world affairs, there is an enormous gap in perspective between the theorist, however sophisticated, and the practitioner. Even those of us who have previously served often forget how complicated the top jobs are.”[14] (P.103)

Nota Bene : Le sujet que je viens de traiter étant particulièrement sensible, je tiens à faire une mise au point sur mes opinions personnelles. Je n’ai jamais, à aucun moment, soutenu Donald Trump ou considéré que son accession à la Présidence des États-Unis serait une bonne chose. Il y a neuf ans, lors des primaires démocrates de 2008, j’ai acquis la conviction qu’Hillary Clinton aurait été une excellente présidente des États-Unis. Ni les huit années d’administration Obama, ni la campagne électorale de 2016 ne m’ont fait changer d’avis.

En revanche, ma longue fréquentation des livres d’histoire m’a convaincu que les hommes et les systèmes politiques ne sont, le plus souvent, susceptibles que de changements progressifs à la marge. Même dans une époque ultra-médiatisée comme la nôtre, droguée à l’immédiateté et au direct médiatique, les paroles n’ont, en général, d’importance que sur le court-terme, tandis que les actes sont seuls porteurs de conséquences réelles. Voilà pourquoi je juge vain de condamner par avance un homme qui, quels que puissent être ses excès, se retrouve à devoir bientôt exercer l’une des charges les plus importantes du monde contemporain.

Raphaël Mc Feat

[1] Cf. http://www.medelu.org/Les-7-propositions-de-Donald-Trump

[2] Cf. http://www.spiegel.de/international/world/donald-trump-election-win-means-instability-for-the-world-a-1120464.html et http://www.economist.com/news/briefing/21709998-seven-decades-america-has-been-guarantor-global-order-it-may-now-become-force

[3] Cf. https://www.donaldjtrump.com/positions

[4] Le Partenariat Trans-Pacifique

[5] Cf. http://www.gopusa.com/mitch-mcconnell-no-interest-in-term-limits-for-congress/

[6] Cf. http://www.bloomberg.com/politics/articles/2016-11-14/behind-gop-unity-trump-s-plans-could-be-stymied-by-fiscal-hawks et https://www.washingtonpost.com/news/powerpost/wp/2016/11/11/is-paul-ryan-already-eyeing-medicare-cuts/

[7] Cf. https://en.wikipedia.org/wiki/Glass–Steagall_in_post-financial_crisis_reform_debate

[8] Cf. http://www.economist.com/news/united-states/21709565-hillary-clintons-foreign-policy-would-be-similar-barack-obamas-donald-trumps-would-be

[9] Cf. http://www.latimes.com/politics/la-na-pol-obama-trump-20161114-story.html

[10] Cf. https://www.theguardian.com/us-news/2016/jan/24/donald-trump-says-he-could-shoot-somebody-and-still-not-lose-voters

[11] Cf. http://www.lefigaro.fr/vox/monde/2016/10/07/31002-20161007ARTFIG00332-donald-trump-et-la-colere-populaire-americaine-le-dessous-des-cartes.php

[12] Cf. https://www.washingtonpost.com/news/wonk/wp/2016/02/29/the-myth-and-the-reality-of-donald-trumps-business-empire/

[13] Cf. http://www.nytimes.com/2016/11/11/us/politics/donald-trump-transition.html

[14] Cf. Madeleine K. ALBRIGHT, Memo to the President-elect, HarperCollins, New York, 2008, p. 103.

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